Guerre et Pef

A 75 ans, le cé­lèbre père du Prince de Mo­tor­du pu­blie son pre­mier ro­man, où il ra­conte une vie mar­quée par les guerres

L'Obs - - Sommaire - Par Anne Cri­gnon

Ma guerre de cent ans, par Pef, Gal­li­mard, 188 p., 16,90 eu­ros. La Pe­tite Prin­cesse de Saint-Ex, par Pef, Rue du Monde, 90 p., 15 eu­ros.

Son grand-père est mort comme le sol­dat du poème de Rim­baud. Dans un trou de ver­dure sem­blable au coin de cam­pagne où vit de­puis dix ans Pierre Elie Fer­rier, dans l’Orne, là où les routes d’as­phalte ne vont pas. En ce pe­tit ma­tin de juin, on parle du pre­mier ro­man qu’il se dé­cide à pu­blier en­fin, et pour un peu on croi­rait qu’il a le trac, lui, le grand Pef, chan­té sous tous les préaux de­puis qua­rante ans, au­teur de « la Belle Lisse Poire du Prince de Mo­tor­du » et de quelque 200 livres pour en­fants. Son ré­cit est dé­dié à ce grand-père, mort jeune homme en 1914, cinq jours après son dé­part pour le front. « Mais cen’est­pas uné­nième livre sur laP­re­miè­reGuerre mon­diale », dit-il. « Ma guerre de cent ans » est bien plus, splen­dide re­quiem pour les dor­meurs du val de tous les pays, de tous les temps. Ceux de la Pi­car­die de 14-18 ou des maquis de 39, ceux tom­bés sous les ciels d’In­do­chine et de l’Her­zé­go­vine en­nei­gée, ceux des Mille Col­lines ou de la Tchét­ché­nie.

Pef, c’est le Pe­tit Prince à 75 ans, qui au­rait choi­si de res­ter vivre sur terre et se se­rait pris de pas­sion pour le des­sin après la dé­sas­treuse af­faire du mou­ton. La rose se se­rait chan­gée en femme et lui au­rait don­né deux en­fants. Le che­veu a blan­chi sans se dis­ci­pli­ner. L’es­prit est res­té. Son en­fance, lui ne l’a pas pas­sée sur un as­té­roïde, mais dans la mai­son fa­mi­liale d’Ara­mon sous l’Oc­cup a t i on. Ce que Vercors ra­conte dans « le Si­lence de la mer », il connaît. Un étran­ger si­len­cieux, qui re­vient chaque soir. A la Li­bé­ra­tion, l’en­fant té­ta­ni­sé de­vant les femmes ton­dues eut très peur. Tout le vil­lage sa­vait qu’un boche avait vé­cu chez eux. « Je me di­sais : “Pa­pa aus­si a eu des af­fai­re­sa­ve­cunAl­le­mand, on­val’at­tra­per, lui cra­cher des­sus, lui cou­per les che­veux, fai­reu­ne­croix­rouge”. »

Une ren­contre peut ré­con­ci­lier un idéa­liste avec l’hu­ma­ni­té. Chez Pef, ce mi­racle ad­vint l’hi­ver 1961, au Fort de Vin­cennes, face au gra­dé char­gé d’ins­pec­ter les jeunes re­crues en par­tance pour l’Al­gé­rie. Pierrot avait 23 ans. Quatre ans dé­jà qu’il des­si­nait contre cette guerre. L’of­fi­cier l’a re­gar­dé comme s’il sa­vait que, la nuit, ce gar­çon bien pei­gné pé­da­lait à toute ber­zingue avec son frère pour tra­cer à la pein­ture blanche, sur les murs de la ville, « Paix en Al­gé­rie » . Puis le mi­li­taire a glis­sé quelques cro­quis dans son dos­sier

pour le faire ré­for­mer. « J’ai­fait­de­vous un dés­équi­li­bré », lui a-t-il dit. « Dans quel­le­re­trai­tea-t-il­glis­sé, le­mé­dailléde Vin­cennes, obs­ti­né àme lais­ser dans le ci­vil plu­tôt que m’en­voyer vers une guerre ca­chée ? », écrit Pef au­jourd’hui. Sans doute ces ob­ses­sions sont-elles pour beau­coup dans son échap­pée belle vers l’uni­vers ba­roque qui a fait sa gloire, plein d’amis mots, de père ho­quet, de ba­tailles de poules de neige et de champ de pa­gaille, de gosses qui fêtent leur ami-vert-cerf. « Ce fut un re­fuge so­lide et dé­fi­ni­tif », confirme l’in­té­res­sé. Il n’a eu qu’à culti­ver son jar­din, lui qui, pe­tit, ne voyait pas une salle à man­ger mais une salle à dan­gers : « On ne s’en ser­vait pas sauf à Noël. Elle était tou­jours fer­mée, et­moi, der­rière la porte vi­trée à pe­tits car­reaux­je­me­di­saisque les­meubles s’en­nuyaient. » Il se sou­vient qu’un jour dans une dé­charge de l’Orne, en quête d’un vé­lo à bri­co­ler, il a trou­vé des ca­hiers de conju­gai­son de 1914 sur­gis d’on ne sait quel grenier. Quand la ba­taille com­mence le ca­non tonne. Quand la ba­taille com­men­çait le ca­non ton­nait. Quand la ba­taille com­men­ce­ra le ca­non ton­ne­ra. « On ap­pre­nait aux éco­liers à conju­guer le

crime par­fait. » Le crime par­fait qui prend, au xxie siècle, la forme de mines an­ti­per­son­nel glis­sées dans des pou­pées et de cailloux co­lo­rés conçus pour n’ex­plo­ser que lors­qu’une pe­tite main ap­proche du visage. Des­si­né dans l’ur­gence, son livre « Une si jo­lie pou­pée » a été tra­duit dans les langues de l’ex-You­go­sla­vie : bos­niaque, serbe, croate et ma­cé­do­nien. Après sa guerre de cent ans, re­tour dans son monde à lui. Cette an­née, Pef a ren­con­tré une vieille dame du cô­té de Tou­louse. Elle avait 4 ans le jour où un avia­teur en panne est tom­bé sous son nez, dans le pré de la ferme fa­mi­liale. Il a sau­té à terre et s’est pré­sen­té: An­toine de Saint-Exu­pé­ry, pi­lote de l’Aé­ro­pos­tale. Elle a ri. De ce té­moi­gnage in­édit, Pef vient de faire un livre char­mant in­ti­tu­lé « la Pe­tite Prin­cesse de Saint-Ex ».

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