Pe­tit père du peuple

Avec ses al­lures de Fran­çais moyen, “DD” a su re­don­ner une âme aux Bleus. Et leur trans­mettre sa maxime de vie : seule la vic­toire est belle

L'Obs - - L’homme De La Semaine - par Gur­van Le Guell ec

Cette fois-ci, la star, c’est lui. En juillet 1998, Di­dier Des­champs, ca­pi­taine des Bleus, bran­dis­sait la coupe du monde. Mais la France n’avait d’yeux que pour Zi­dane, le hé­ros, le flam­boyant. En juillet 2000, Di­dier Des­champs bran­dis­sait la coupe d’Eu­rope. Mais ce qui au­rait dû être une apo­théose avait des airs de re­quiem. A bout phy­si­que­ment, mal­me­né par les mé­dias, il pas­sa de longues mi­nutes, une fois le match ter­mi­né, à ré­sis­ter aux as­sauts du sé­lec­tion­neur Ro­ger Le­merre, qui ten­tait de lui faire pro­lon­ger son bail en bleu. Rien n’y a fait. Des­champs, en bon

« cap­bour­rut » né à Bayonne il y a qua­rante-cin­qans, prit sa re­traite in­ter­na­tio­nale le mois sui­vant.

Cette an­née, Di­dier Des­champs est bien au coeur de la fête. Si l’équipe de France s’im­pose le 14 juillet à mi­nuit au Ma­ra­canã, on peut même ga­ger que l’an­cien joueur de de­voir, de­ve­nu sé­lec­tion­neur, se­ra le hé­ros de l’an­née, le bien­tôt sta­tu­fié, l’homme par qui la France – du football– au­ra re­trou­vé son hon­neur et sa di­gni­té.

Même dans la tor­peur de Ri­beirão Pre­to, grosse ville sans âme de l’in­té­rieur bré­si­lien, où il a eu l’idée – bien à lui– d’en­fer­mer ses pro­té­gés, Des­champs ne peut pas igno­rer ce qui l’at­tend à son re­tour à Pa­ris. S’il ne le sa­vait pas, ses joueurs se char­ge­raient de le lui rap­pe­ler. Les Bleus avaient la ré­pu­ta­tion d’être de mau­vais gar­çons. Ceux-là sont d’une courtoisie sans nom. Yo­han Ca­baye sou­ligne la « grande res­pon­sa­bi­li­té » de l’en­traî­neur dans les suc­cès du onze fran­çais. Ma­thieu Val­bue­na lui at­tri­bue « l’en­vie de mordre » (avec mo­dé­ra­tion) dont sont sai­sis ses co­équi­piers. Et le bi­zut Mor­gan Sch­nei­der­lin re­mer­cie « mon­sieur Di­dier Des­champs » (sic) de lui avoir ac­cor­dé sa chance, tel un pre­mier de la

classe ré­ci­tant son com­pli­ment à l’ins­ti­tu­teur pour la ker­messe de fin d’an­née.

Des­champs, en homme bien édu­qué, se ré­crie de­vant tant de louanges. Il est bien plus po­pu­laire qu’au­cun de ses joueurs? « C’est très sym­pa­thique, mais c’es­tune ques­tion de gé­né­ra­tion, je plais sur­tout aux gens d’un cer­tain

âge… » A ses cô­tés, Ca­baye pousse un peu trop le pa­né­gy­rique ? Des­champs lève les yeux en l’air, avec une moue de dé­né­ga­tion.

Lui qui aime se faire ap­pe­ler « DD » se veut un homme simple, et mo­deste, peu sen­sible aux hon­neurs. Ce­la fait par­tie de son per­son­nage – Fran­çais moyen, pas bling­bling, ma­rié à Claude de­puis vingt-cinq ans, dé­co­rant sa mai­son concar­noise avec des toiles ex­po­sées chez Mo­bi­lier de France… Pour­tant, sa cen­tra­li­té au sein du col­lec­tif bleu n’est pas le fait du ha­sard. Il l’a conscien­cieu­se­ment or­ga­ni­sée. DD a choi­si ses hommes : des joueurs qui lui doivent tout (Val­bue­na, Ca­baye, De­bu­chy…), de jeunes es­poirs contents d’être là, et de grands in­tro­ver­tis, au pre­mier rang des­quels la non-star Ka­rim Ben­ze­ma.

Et le pire, c’est que ce­la marche ! Huit ans que l’équipe de France se cherche une âme. Et la voi­là, qui, non seule­ment gagne, mais se trouve un style de jeu – pres­sing haut, pro­jec­tion vers l’avant, à une touche de balle, sans tricotage su­per­flu. Les mé­dias étran­gers, de la BBC aux « Shan­ghai Eve­ning News », en sont tout chose. Les jour­na­listes fran­çais, eux, ont ar­rê­té de ques­tion­ner cette mé­ta­mor­phose. Ils savent qu’ils n’au­ront le droit qu’à des bribes de ré­ponse : le « vé­cu

po­si­tif » gé­né­ré par le match de bar­rage France-Ukraine, « l’es­prit pro­fon­dé­ment col­lec­tif » qui anime la troupe, la « prise de conscience in­di­vi­duelle de ceque re­pré­sente la Coupe du Monde dans une car­rière de foot­bal­leur » … Cette prose lé­ni­fiante, ré­pé­tée d’interview en interview, pour­rait las­ser son jour­na­liste. Eh bien non, c’est

tout le ta­lent du sé­lec­tion­neur : « Fai­rede la langue de

bois, un spec­tacle », comme s’en amuse Pape Diouf, son an­cien pré­sident mar­seillais. De fait, dans le duo qu’il forme fa­çon Zig et Puce avec Phi­lippe Tour­non, 71 ans, son at­ta­ché de presse, vé­té­ran du jour­na­lisme spor­tif, il a trou­vé le ton par­fait pour ra­me­ner la pres­sion mé­dia­tique à sa juste me­sure. Un mé­lange de fausse in­gé­nui­té, de dou­ceur – presque ec­clé­sias­tique– les jours de vent mau­vais, et de traits d’hu­mour qui, avec leur ton faus­se­ment pa­te­lin, ont le don de désar­çon­ner le plu­mi­tif.

Des parts d’ombre

Des­champs gère la presse, n’en dit pas plus que ses pré­dé­ces­seurs sur la vie du groupe, mais il n’est pas muet pour au­tant. Il n’élude pas. Il ra­bâche, re­ve­nant sans cesse à ses fon­da­men­taux, ce mé­lange de conser­va­tisme et de prag­ma­tisme qu’il a éri­gé en ligne de conduite, en ar­ri­vant aux af­faires il y a deux ans. Conser­va­tisme, parce que Di­dier n’est pas le fils de Pierre Des­champs, troi­sième ligne aile du Biar­ritz Olym­pique, pour rien. Des vieux guer­riers de l’ova­lie, il par­tage le goût du col­lec­tif, la pri­mau­té du travail sur le ta­lent et un re­gard cha­grin sur la nou­velle gé­né­ra­tion: plus in­di­vi­dua­liste, moins res­pec­tueuse de l’au­to­ri­té, moins bien qu’avant…

Prag­ma­tisme, parce que tout en dé­plo­rant ce

« man­quede cadrage », il re­fuse de jouer un rôle d’édu­ca­teur, et a for­tio­ri de garde-chiourme. C’est toute la dif­fé­rence avec un Ray­mond Do­me­nech qui, fort de sa sup­po­sée pres­cience psy­cho­lo­gique, se croyait à même de

« trans­for­mer les hommes ». Ou d’un Laurent Blanc qui eut le tort de pen­ser que son sta­tut de cham­pion du monde suf­fi­rait à im­po­ser le res­pect. Di­dier Des­champs, comme le note Em­ma­nuel Pe­tit, son an­cien par­te­naire du mi­lieu de ter­rain tri­co­lore, « est sé­lec­tion­neur comme il a été joueur. En pre­nant le moins de risques pos­sible, et en ac­cor­dant beau­coup d’im­por­tance aux fon­da­men­taux du col­lec­tif » . D’où l’évic­tion lo­gique du trop re­muant Sa­mir Nas­ri, po­ten­tielle source d’em­mer­de­ments, et la pré­sence d’un Pa­trice Evra, ca­pi­taine des

C’est une ques­tion de gé­né­ra­tion. Je plais sur­tout aux gens d’un cer­tain âge…

mu­tins de Knys­na, mais ir­ré­pro­chable sur le ter­rain et, dé­sor­mais, en de­hors.

Les mé­dias fran­çais, « l’Equipe » en tête, n’ont ces­sé de dé­plo­rer l’in­fluence per­sis­tante du­dit Evra. Mais Des­champs a tou­jours dé­fen­du son joueur. Il n’est pas un idéo­logue. Il ne l’a ja­mais été. Seul le ré­sul­tat compte. Avec, d’ailleurs, les parts d’ombre que ce­la com­porte. Ces an­nées mar­seillaises et ita­liennes, au pire mo­ment du do­page et des matchs tru­qués, qu’il s’est tou­jours re­fu­sé à évo­quer alors que d’autres ont fi­ni par le faire avec hon­nê­te­té. Ou cette ob­ses­sion du contrôle, qui n’a pas lais­sé que de bons sou­ve­nirs dans les trois clubs – Monaco, Tu­rin et Mar­seille – qu’il a en­traî­nés. C’est sa ma­nière, dit-il, de pro­té­ger lui-même et les siens. C’est sa ma­nière aus­si de nous ba­la­der.

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