Af­faire Pastor : le consul était presque par­fait

Une mil­liar­daire as­sas­si­née, un “gendre” qui en veut à sa belle-mère, un coach spor­tif. Même “Dal­las” n’au­rait pas osé un tel scé­na­rio…

L'Obs - - Sommaire - Par Doan Bui et Oli­vier Tos­cer

Une mil­liar­daire as­sas­si­née, un gendre qui en veut à sa belle-mère, un coach spor­tif… Même « Dal­las » n’au­rait pas osé un tel scé­na­rio

C’était le dé­cor par­fait pour une vie d’illu­sion­niste. Monaco, ses prin­cesses de ma­ga­zine, son pa­lais d’opé­rette, ses yachts se re­flé­tant dans le mi­roir de la Mé­di­ter­ra­née. Ici, les titres peuvent être en car­ton et les for­tunes, de pa­pier, s’en­vo­lant dans la nuit du ca­si­no. C’est là que Wo­j­ciech Ja­nows­ki, ve­nu de Var­so­vie sans le sou, s’était construit un des­tin de conte de fées. L’homme avait conquis le coeur de Syl­via Pastor au mi­lieu des an­nées 1980. Syl­via, alias Sis­si, qua­si­ment une prin­cesse. Car Monaco, c’est Pastor Ville. La fa­mille ita­lienne ori­gi­naire de Li­gu­rie a construit la cité pierre par pierre. Elle en pos­sède le tiers, se his­sant juste der­rière les Gri­mal­di en termes de no­to­rié­té et sans doute de­vant pour la for­tune. Ja­nows­ki s’était fon­du dans le pay­sage. Ac­cu­mu­lant les mé­dailles, les titres, il ra­jou­tait des lignes à un CV tou­jours plus long et ron­flant. Il por­tait beau. Le 5mai, sous les ors de la salle Belle Epoque de l’hô­tel L’Her­mi­tage, il cé­lé­brait en grande pompe la fête na­tio­nale po­lo­naise. Le len­de­main, sa belle-mère, la mil­liar­daire Hé­lène Pastor, se fai­sait ti­rer des­sus au ca­non scié – un guet-apens. Son chauf­feur

meurt, Hé­lène dé­cède de ses bles­sures quelques se­maines après. A l’en­ter­re­ment, en pe­tit co­mi­té, Ja­nows­ki est là, à cô­té de Sis­si, l’air grave.

Le 27 juin de­vant les en­quê­teurs, le consul, pla­cé en garde à vue, a avoué avoir com­man­di­té le meurtre de sa belle-mère. Un contrat à 250 000 eu­ros avec comme or­ga­ni­sa­teur de l’as­sas­si­nat… son coach spor­tif. La fille d’Hé­lène Pastor ne se dou­tait de rien. « Elle lu ifai­sait to­ta­le­ment confiance, elle se sent tra­hie », a confié le pro­cu­reur de Mar­seille. Ce même jour, alors que Ja­nows­ki tom­bait le masque, les sites in­ter­net qui ex­po­saient sa vie de vice-roi­te­let de Monaco étaient dé­con­nec­tés les uns après les autres. Comme si des ma­chi­nistes fan­tômes dé­man­te­laient le dé­cor de la pièce à la fin de la re­pré­sen­ta­tion.

Le théâtre Ja­nows­ki a long­temps joué au 33, bou­le­vard Char­lotte, dans le tri­angle d’or de Monaco. C’est un hô­tel par­ti­cu­lier bour­geois et dis­cret. Une plaque en bronze si­gnale le consu­lat de Po­logne à Monaco. A l’en­trée, une ran­gée de boîtes aux lettres, avec plu­sieurs rai­sons so­ciales. L’adresse du consu­lat était aus­si celle de la toute nou­velle chambre de com­merce et d’in­dus­trie po­lo­naise à Monaco, de Fir­mus – une so­cié­té de na­no­tech­no­lo­gies sans ac­ti­vi­té bien dé­fi­nie, du Mo­naa – une or­ga­ni­sa­tion ca­ri­ta­tive de lutte contre l’au­tisme, et d’autres en­ti­tés aux acro­nymes obs­curs souvent ra­diées du re­gistre du com­merce. Quelle était l’ac­ti­vi­té réelle du 33, bou­le­vard Char­lotte? Com­bien y

avait-il de sa­la­riés? « On­le­voyait­lui, fré­quem­ment, on le­croi­sait dans l’es­ca­lier, se sou­vient un sa­la­rié d’une so­cié­té de con­seil, pour le reste, je ne voyais pas

grand­monde. » L’ac­ti­vi­té de bu­si­ness­man de M. le Consul semble aus­si fan­to­ma­tique que son CV où fi­gure un di­plôme d’éco­no­mie à Cam­bridge que l’uni­ver­si­té bri­tan­nique as­sure ne lui avoir ja­mais dé­li­vré. Ou en­core un titre de « di­rec­teurdes hô­tels et ca­si­nos » de la So­cié­té des Bains de Mer à Monaco, alors qu’il était en charge des « re­la­tions pu­bliques des jeux amé­ri­cains » en 1985 et 1986.

Mé­daille en cho­co­lat

En re­vanche, il était bien consul gé­né­ral. Mais à Monaco, nul be­soin d’avoir été di­plo­mate pour pos­tu­ler. Le titre de consul, c’est un peu une mé­daille en cho­co­lat qu’on oc­troie aus­si bien à une man­ne­quin bom­bar­dée consul du Ma­la­wi qu’à des no­tables et aris­to­crates de grandes fa­milles mo­né­gasques. Iles Cook, Co­mores, Rwan­da, Mol­da­vie. Dans ce mi­cro-Etat, trois fois plus pe­tit que le 20e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris (et trois fois moins peu­plé), 78 pays sont re­pré­sen­tés. Les con­suls sont pour la plu­part des Mo­né­gasques pure souche. « Je ne connais­sais pas la Lituanie avant qu’onme nomme consul, dit Alain Mi­chel, “aba­sour­di” de dé­cou­vrir le vrai visage de son confrère. Il était si ave­nant. Et quand sa femme a été­ma­lade, il s’es­toc­cu­pé d’ elle avec dé­vo­tion. » Dans ce pe­tit mi­lieu, on mul­ti­plie

les ré­cep­tions, sur­tout lors des fêtes na­tio­nales. M. Ja­nows­ki tient par­fai­te­ment son rang. Il fait par­tie de la « com­mis­sion des pro­to­coles » : cou­leur de l’uni­forme, pla­ce­ment lors des in­nom­brables fêtes na­tio­nales. Nom­mé en 2007 consul ho­no­raire, il a été pro­mu consul gé­né­ral fin 2012. « Il était très bien in­tro­duit au­près de la cour prin

cière », re­late-t-on à l’am­bas­sade de Po­logne à Pa­ris. Syl­via, elle, adore les fleurs. Très in­ves­tie au­près du Gar­den Club, fon­dé par la prin­cesse Grace, elle a même ga­gné une mé­daille de bronze pour une com­po­si­tion « mo­derne » dans la ca­té­go­rie « re­cy­clage du plas­tique ».

Seule­ment voi­là. A 64ans, Wo­j­ciech Ja­nows­ki veut sa re­vanche. Le Po­lo­nais a ex­pli­qué aux en­quê­teurs qu’il s’était tou­jours sen­ti re­je­té par la fa­mille, et en par­ti­cu­lier par Hé­lène, sa belle-mère, qui n’a ja­mais ca­ché le peu de consi­dé­ra­tion qu’elle lui por­tait. Il n’était pas vrai­ment son gendre puisque, mal­gré une union de vingt-huit ans, et une fille, Syl­via et Wo­j­ciech n’étaient pas ma­riés. « Hé­lène était contre, croit sa­voir une bonne connais­seuse de la fa­mille. Elle le­mé­pri­sait, pen­sait qu’il vi­vait aux cro­chets de Syl­via. » Pour­tant dans sa jeu­nesse, Hé­lène s’était, elle aus­si, éprise d’un Po­lo­nais sans le sou, un cer­tain Rat­kows­ki, le père de Syl­via, un amour in­ter­dit par sa fa­mille.

Il l’ap­pe­lait “Ma­man”

Sur le Ro­cher, les Pastor, c’est d’abord un clan à l’ita­lienne. « Les pièces rap­por­tées res­tent tou­jours des pièces rap­por­tées » , ob­serve une proche. Ja­nows­ki reste l’in­trus. Même s’il s’échine à sou­rire à « Ma­man » : « Il l’ap­pe­lait comme ça. Il lui avait de­man­dé de le tu­toyer, mais ils se sont tou­jours vou­voyés », dit son avo­cat Erick Cam­pa­na. Sa vie au bras de Sis­si est plus que confor­table. Elle re­çoit 500000 eu­ros de rente men­suelle et ne lui re­fuse pas grand- chose. Le consul a une di­zaine de voi­tures, un yacht, ac­quis ré­cem­ment. Mais ce n’est plus as­sez. De­puis deux, trois ans, Ja­nows­ki s’est mis à voir grand. Il est d’un ac­ti­visme for­ce­né. D’abord en di­rec­tion du pa­lais prin­cier. Sa so­cié­té Fir­mus est par­te­naire de la Fon­da­tion Al­bertII dé­diée à la pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment. Plus ré­cem­ment, il a inau­gu­ré la chambre de com­merce po­lo­naise à Monaco, la pre­mière ins- ti­tu­tion étran­gère du genre. « Le prin­ceAl­bert en per­sonne avait don­né son ac­cord », as­sure la di­rec­trice de la chambre de com­merce po­lo­naise à Pa­ris. La prin­cesse Char­lène est par ailleurs la pré­si­dente d’hon­neur de Mo­naa, la fon­da­tion contre l’au­tisme qu’il a créée en 2012 en com­pa­gnie d’Em­ma­nuel Fal­co, le fils du maire de Tou­lon et conseiller privé du prince Al­bert. Elle était là, sous les flashs, lors de la pre­mière soirée de ga­la du Mo­naa en dé­cembre der­nier avec, comme in­vi­té d’hon­neur, Lech Wa­le­sa, le my­thique fon­da­teur de So­li­dar­nosc, dans un dé­cor fée­rique bleu cris­tal, au Spor­ting Club de Monte- Car­lo. «A Monaco, pour être adou­bé, il faut en­trer dans les grands ga­las ca­ri­ta­tifs des mil­lion­naires », dit une jour­na­liste lo­cale. Ja­nows­ki veut jouer dans la cour des grands. Il adore le rôle de mé­cène gé­né­reux et l’a d’abord exer­cé au­près de ses com­pa­triotes. « Il était tou­jours dis­po­nible pour les ca­deaux des en­fants à la Saint-Ni­co­las, pourles dé­mu­nis, se sou­vient le père Ro­siek, prêtre à Nice. Si la pho­to­co­pieuse de l’église tom­bait en panne, hop, il en ache­tait une autre. » Mais si phi­lan­thro­pie peut se ma­rier avec car­net d’adresses, c’est en­core mieux: le ca­tho­lique Ja­nows­ki a réus­si à se pro­pul­ser à la pré­si­dence de l’As­so­cia­tion des Amis mo­né­gasques de l’Uni­ver­si­té hé­braïque de Jé­ru­sa­lem, dont le vice-pré­sident est Aa­ron Fren­kel, un ri­chis­sime en­tre­pre­neur is­raé­lien ins­tal­lé à Monaco après avoir fait for­tune en Po­logne dans les an­nées 1980.

Le consul es­pé­rait peut-être en­fin exis­ter aux yeux du clan. Des deux en­fants d’Hé­lène, la douce Sis­si reste la plus dis­crète, la plus mé­con­nue, dans l’ombre de son flam­boyant ca­det, Gil­do. Ce Gats­by le Ma­gni­fique mo­né­gasque at­ti­rait la lu­mière. Ré­cem­ment en­core, il s’était as­so­cié à Leo­nar­do DiCa­prio dans un pro­jet de for­mule1 en voi­ture élec­trique. Ja­nows­ki n’en dé­mord pas: les re­la­tions entre « Ma­man » et Sis­si étaient ten­dues, « Ma­man » était odieuse avec sa fille. Ce qu’il ne sup­por­tait pas. De là à com­man­di­ter un meurtre…

« No sport », di­sait Chur­chill, son se­cret de lon­gé­vi­té. Le des­tin des Pastor au­rait peut-être été tout autre si Sis­si et Wo­j­ciech avaient écou­té l’aver­tis­se­ment. De­puis dix ans, le couple suait trois heures par se­maine sous les éner­giques en­cou­ra­ge­ments du coach Pas­cal Dauriac. Par quel étrange dé­tour l’ho­no­rable consul a-t-il confié au jeune homme son pro­jet? Ces deux der­nières an­nées, Ja­nows­ki s’était lan­cé tous azi­muts dans des pro­jets de bu­si­ness tous plus bru­meux les uns que les autres. Son in­ves­tis­se­ment dans une raf­fi­ne­rie en faillite en Po­logne, Gil­mar, in­trigue les en­quê­teurs. Syl­via avait trans­fé­ré à son com­pa­gnon 7,5mil­lions d’eu­ros qui se sont éva­po­rés. Ja­nows­ki se rê­vait en en­tre­pre­neur phi­lan­thrope. De­vant son avo­cat, il s’obs­ti­nait à af­fir­mer, comme ces my­tho­manes per­sua­dés de leurs propres men­songes, qu’il dis­po­sait de « 2,5 mil­lions de re­ve­nus propres an­nuels », et que sa raf­fi­ne­rie fan­tôme va­lait « 850mil­lions » d’eu­ros. La réa­li­té est plus crue: Ja­nows­ki vi­vait aux cro­chets de sa com­pagne. Bref, avec de l’ar­gent 100% Pastor. Fi­na­le­ment, c’est Hé­lène la mil­liar­daire qui au­ra four­ni les fonds pour com­man­di­ter son propre as­sas­si­nat.

Monaco, où les Pastor « règnent », der­rière les Gri­mal­di

Syl­via Pastor et son com­pa­gnon, Wo­j­ciech Ja­nows­ki. Ce der­nier a avoué

Hé­lène Pastor, vic­time d’un guet-apens le 6 mai, est morte de ses bles­sures

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