Gil­bert Thiel : « Etre juge, c’est mis­sion im­pos­sible »

Gil­bert Thiel rac­croche et se met à table. Une interview choc sur les rap­ports po­lice-jus­tice et po­li­tique

L'Obs - - Sommaire - Pro­pos re­cueillis par De­nis De­mon­pion pho­to: bru­no cou­tier

Le Nouvel Ob­ser­va­teur Vous êtes juge an­ti­ter­ro­riste au pa­lais de jus­tice de Pa­ris avec une com­pé­tence na­tio­nale de­puis 1995. A la veille de prendre votre re­traite, quel bi­lan ti­rez-vous? Gil­bert ThielJ’ai l’im­pres­sion de sor­tir d’une es­so­reuse. Je m’y suis bien plu, c’était ma vie. Quand j’étais ins­pec­teur des im­pôts, je n’étais confron­té qu’à des pro­blèmes d’ar­gent, pas à des vic­times qui ont per­du une par­tie d’elles-mêmes, ou leurs proches. Les as­sas­sins font par­tie de notre es­pèce. Le tueur en sé­rie Guy Georges – j’ai ins­truit l’af­faire – avait toutes les ap­pa­rences de la nor­ma­li­té, voire de la jo­via­li­té. L’homme est un pré­da­teur, tou­jours prêt à as­su­mer son en­tre­prise de pré­da­tion, à n’im­porte quel prix.

Etre juge, c’est vrai­ment mis­sion im­pos­sible. On y laisse des mor­ceaux de soi. On nous de­mande de re­cons­ti­tuer des crimes avec l’ai de de la po­lice ju­di­ciaire et de la po­lice scien­ti­fique, mais on est tou­jours de­van­cé par les cri­mi­nels de tout poil. On tra­vaille tou­jours sur le pas­sé en pro­cé­dant à des en­quêtes de voi­si­nage afin de sa­voir qui a fait quoi et pour­quoi. On est en per­ma­nence dans la frus­tra­tion et la cris­pa­tion avec les ins­ti­tu­tions po­li­cières et gen­dar­mesques. Il a souvent été re­pro­ché aux juges an­ti­ter­ro­ristes leurs liens avec les mi­nistres de l’In­té­rieur… Jean-Louis Bru­guière, avec qui j’ai eu des re­la­tions un peu ex­plo­sives au dé­but, était as­sez proche des mi­nistres de l’In­té­rieur Charles Pas­qua, JeanLouis De­bré, Jean-Pierre Che­vè­ne­ment, en poste à l’époque où il exer­çait. Ce­la lui a per­mis d’avoir des moyens dans des af­faires aux ra­mi­fi­ca­tions in­ter­na­tio­nales tou­chant à la di­plo­ma­tie. C’était sa fa­çon de faire. Il ne faut pas voir le cô­té né­ga­tif des choses… Pour ma part, je n’ai vu que Ma­nuel Valls, à l’au­tomne 2012, à l’oc­ca­sion d’une af­faire tou­jours à l’ins­truc­tion dans la­quelle il est ap­pa­ru qu’un res­pon­sable du ren­sei­gne­ment in­té­rieur était en contact avec un de mes mis en exa­men. J’avais te­nu à lui faire part de mes pré­oc­cu­pa­tions. Car la sous-di­rec­tion de la lutte an­ti­ter­ro­riste, qui dé­pend de la di­rec­tion cen­trale de la po­lice ju­di­ciaire, est à la re­morque de la Di­rec­tion cen­trale du Ren­sei­gne­ment in­té­rieur [la DCRI, de­ve­nue, le 12mai 2014, la Di­rec­tion gé­né­rale de la Sé­cu­ri­té in­té­rieure, ou DGSI, NDLR]. C’était en­core plus vrai au temps où la DCRI était di­ri­gée par Ber­nard Squar­ci­ni. De­puis que ce der­nier est par­ti, les équipes ont été re­ma­niées, mais même au­jourd’hui il n’est pas sûr que la po­lice ju­di­ciaire (PJ) soit suf­fi­sam­ment au­to­nome par rap­port à la DGSI. Dans les dos­siers de l’is­la­misme ra­di­cal, la DGSI a beau­coup plus de poids que la PJ. Elle ne lui laisse qu’une part ré­duite. Ce­ci parce que la PJ n’a pas les moyens d’avoir des agents en Sy­rie ou en Irak. Le ren­sei­gne­ment écrit l’his­toire au condi­tion­nel alors que la PJ conver­tit le condi­tion­nel en af­fir­ma­tion. Le dé­part de Ber­nard Squar­ci­ni a-t-il chan­gé les choses? Oui, for­cé­ment, car c’est lui qui avait mis en oeuvre la struc­ture de la DCRI vou­lue par Ni­co­las Sar­ko­zy. Son suc­ces­seur, Pa­trick Cal­var, est, par exemple, moins im­pli­qué dans le conten­tieux de la ra­di­ca­li­té qui s’ex­prime en Corse. Il ne faut ce­pen­dant pas consi­dé­rer que tout ce qui a chan­gé était lié à la per­son­na­li­té de Squar­ci­ni. Le ren­sei­gne­ment est un exer­cice aléa­toire, tout comme la jus­tice. Ce n’est pas: à tous les coups l’on gagne. La France dis­pose-t-elle d’un ar­se­nal ju­ri­dique suf­fi­sant pour lut­ter contre le ter­ro­risme? La so­cié­té évo­lue, la cri­mi­na­li­té et le ter­ro­risme aus­si. On n’en est plus à lut- ter contre les bombes à clous d’un Vaillant ou d’un Ra­va­chol (1). Le sys­tème ne peut pas être par­fait. Je sais que ce dis­cours ne passe pas chez les po­li­tiques, mais en ma­tière de lutte contre les dji­ha­distes, on n’a pas les moyens de contrô­ler les 600 ou 700per­sonnes qui se sont ren­dues en Sy­rie. C’est je­ter de la poudre aux yeux que de faire croire qu’on peut tout em­pê­cher. Il faut donc évi­ter les ef­fets d’an­nonce et la pro­pa­gande, comme de dire que ce sont des loups so­li­taires. Les loups chassent en meute. Quelle est l’au­to­no­mie du par­quet char­gé des pour­suites? L’ins­ti­tu­tion ju­di­ciaire dans sa glo­ba­li­té a tou­jours souf­fert de ne pas faire le poids face aux ser­vices de po­lice et plus en­core face au ren­sei­gne­ment. De plus, le par­quet est hié­rar­chi­sé. En cas de conflit entre le mi­nistre de l’In­té­rieur et ce­lui de la Jus­tice, c’est ar­bi­tré au ni­veau du gou­ver­ne­ment. Qu’en est-il des rap­ports des juges avec les mi­nistres de la Jus­tice? Per­son­nel­le­ment, je ne les ai pas plus vus que les mi­nistres de l’In­té­rieur, à l’ex­cep­tion de MmeRa­chi­da Da­ti, qui m’a fait ve­nir dé­but 2009 à la Chan­cel­le­rie. C’était peu après que Ni­co­las Sar­ko­zy a fait part de son in­ten­tion de sup­pri­mer les juges d’ins­truc­tion. Comme j’avais cri­ti­qué le pro­jet, elle m’a re­çu un lun­di soir pen­dant une heure et de­mie afin que je lui ex­pose mon point de vue, alors que je ne re­pré­sente que moi-même. Cette ren­contre n’était bien en­ten­du pas de na­ture à por­ter at­teinte à mon in­dé­pen­dance de juge d’ins­truc­tion. Le Front de Li­bé­ra­tion na­tio­nale corse (FLNC) a an­non­cé la se­maine der­nière qu’il met­tait fin à la lutte ar­mée. Votre sen­ti­ment? On ver­ra à l’usage. Jusque-là, il n’y avait eu que des trêves, qui le plus souvent n’étaient pas res­pec­tées. On

l’a vu avec l’af­faire Eri­gnac. L’as­sas­si­nat du pré­fet, sym­bole de la Ré­pu­blique, avait pour but de faire ré­agir l’Etat. De­puis, il était de no­to­rié­té pu­blique que la mou­vance ra­di­cale du FLNC était tra­ver­sée par des cou­rants qui se sont confron­tés à l’in­té­rieur de l’or­ga­ni­sa­tion clan­des­tine. Cette mou­vance a réa­li­sé qu’on pou­vait conqué­rir des ins­tances de pou­voir de ma­nière dé­mo­cra­tique. Elle an­nonce qu’elle re­nonce à la clan­des­ti­ni­té et à la lutte ar­mée. C’est une pre- mière. Est-ce que les élé­ments plus ra­di­caux vont créer un nou­veau mou­ve­ment, une or­ga­ni­sa­tion po­li­tique et non plus po­li­ti­co-mi­li­taire ? En Ir­lande, l’IRA avait pris cette voie, mais l’IRA-Vé­ri­table, créée en 1997 après une scis­sion avec la prin­ci­pale or­ga­ni­sa­tion de l’île, a dé­ri­vé vers le gang­sté­risme de droit com­mun. Et on sait au­jourd’hui que ce qui fait cou­ler le plus de sang en Corse, ce sont les rè­gle­ments de compte pour ten­ter d’in­ves­tir dans l’im­mo­bi­lier et le BTP, qui sont pour une par­tie aux mains de la cri­mi­na­li­té or­ga­ni­sée. Par­mi les dos­siers cri­mi­nels que vous avez ins­truits, il y a ce­lui de Si­mone Weber… C’était en 1985, une af­faire lourde, longue et dif­fi­cile à ins­truire en rai­son de la ro­ta­tion des avo­cats. Pour des rai­sons mé­dia­tiques, ils se bat­taient pour en­trer dans le dos­sier. De Jacques Ver­gès à Gil­bert Col­lard, Si­mone Weber en a « consom­mé » vingt-cinq. C’était de­ve­nu le tir aux pi­geons. Ce qui ne l’a pas em­pê­chée de prendre vingt ans pour l’as­sas­si­nat de son amant Ber­nard Het­tier, dont le corps avait été dé­cou­pé à la meu­leuse à bé­ton.

Vous l’avez re­vue? En 1999, à l’oc­ca­sion d’une per­mis­sion de sor­tie de pri­son chez ses soeurs, elle m’avait té­lé­pho­né pour ré­cu­pé­rer une re­mise de peine de trois mois qui lui avait été sup­pri­mée pen­dant l’ins­truc­tion. Un di­manche ma­tin, je suis al­lé la voir à la mai­son d’ar­rêt de Rennes. Elle a com­men­cé par se plaindre en di­sant que tout était de ma faute. Je lui ai dit: « Vous me pre­nez pour le diable. » A quoi elle a ré­pon­du: « Non, mon­sieur le juge. Pour que le­diable existe, il fau­drait que le­bonDieuexiste. » Avez-vous ja­mais re­çu des me­naces? Il y a eu des mo­ments de ten­sion, en par­ti­cu­lier au mo­ment de l’af­faire Eri­gnac. La pé­riode était rude. Des cour­riers, j’en ai aus­si re­çu quand, juge d’ins­truc­tion à Nan­cy, j’ai trai­té une grosse af­faire de proxé­né­tisme in­ter­na­tio­nal. On m’a fait sa­voir qu’on sa­vait où j’ha­bi­tais et où mes en­fants al­laient à l’école. Mais on n’est pas aux aguets en per­ma­nence, si­non on fait un autre mé­tier. Pen­dant près de vingt ans, j’ai eu des gardes du corps. Par mo­ments, c’est pe­sant. Mais, d’un autre cô­té, tu montes dans ta voi­ture et tu n’as pas de pro­blèmes de sta­tion­ne­ment. A part Bru­guière, per­sonne à l’an­ti­ter­ro­risme n’a eu de voi­ture blin­dée. C’est d’ailleurs le meilleur moyen de se faire flin­guer. La voi­ture est tel­le­ment lourde qu’elle ne pour­rait pas échap­per à un at­ten­tat au ba­zoo­ka.

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