Grande-Bre­tagne : par ici la sor­tie…

Mal­adresse, in­tran­si­geance, com­pro­mis­sion : cé­dant à l’eu­ro­pho­bie am­biante, Da­vid Ca­me­ron pré­pare mal­gré lui le re­trait du Royaume-Uni de l’Eu­rope

L'Obs - - Sommaire - Par Jean-Ga­briel Fre­det

« Bye-bye Eu­rope » : De­nis MacS­hane, l’ex-mi­nistre bri­tan­nique tra­vailliste des Af­faires eu­ro­péennes, est à ce point convain­cu que le Uni va quit­ter l’Eu­rope qu’il a dé­jà trou­vé le titre du livre qu’il pré­pare sur cet évé­ne­ment his­to­rique. La pré­face se­ra si­gnée Mi­chel Ro­card. « Ca­me­ron a pro­mis aux Bri­tan­niques une pro­fonde ré­vi­sion du trai­té, un “grand soir” de l’Union sur le­quel ils pourraient se pro­non­cer en 2017 en vo­tant pour ou contre le re­trait. Vu­son im­puis­sance à contrer la no­mi­na­tion à la pré­si­dence de la Com­mis­sion de Jean- Claude Jun­cker, se­lon lui “la plus mau­vaise per­sonne” pour ré­for­mer, je re­doute un vote pour la sor­tie. Plu­tôt que de ré­pondre à la ques-tion po­sée, les gens pré­fé­re­ront sanc­tion­ner ce­lui­qui la­pose. » Pes­si­miste, l’ex-mi­nistre de To­ny Blair ? Voyez Mat­thew Par­ris, an­cien dé­pu­té conser­va­teur: « En évo­quant un ré­fé­ren­dum en 2017, Ca­me­ron croyait avoir ache­té du temps. La désignation de Jun­cker, une “mau­vaise af­faire” pour l’Eu­rope, met à mal sa cré­di­bi­li­té au mo­ment où l’eu­ro­pho­bie gagne tous les par­tis et pour­rait l’obli­ger à avan­cer la consul­ta­tion. »

Pa­ra­doxe: la ru­meur d’une vic­toire des par­ti­sans de la sor­tie de l’Union ( « out ! » ) se ré­pand alors que la plu­part des think tanks et centres de re­cherches pu­blics ou pri­vés qui ont fait tour­ner leurs or­di­na­teurs et consul­té les ex­perts concluent que le Royaume-Uni ris­que­rait gros en dé­ci­dant de prendre la porte. C’est le cas de Bri­tish In­fluence, bien sûr, que di­rige Pe­ter Man­del­son, l’in­ven­teur du New La­bour et de la « troi­sième voie », ou du CBI, le Me­def an­glais. Mais aus­si du Centre for Eu­ro­pean Re­form qui a la ré­pu­ta­tion de ne pas man­quer d’es­prit cri­tique. Leit­mo­tiv: « Les al­ter­na­tives au main­tien dans l’Union ne sont pas sa­tis­fai­santes. »

Les gains éven­tuels d’une sé­ces­sion (moins de ré­gle­men­ta­tions, moins d’ar­gent pour le bud­get eu­ro­péen)?

« Illu­soires » , in­suf­fi­sants, com­pa­rés à l’« ef­fet Eu­rope » (intensification spec­ta­cu­laire des échanges grâce au mar­ché unique). Un re­trait risque d’in­ci­ter les banques étran­gères (Gold­man Sachs l’a dé­jà pré­vu) et les au­to­ri­tés eu­ro­péennes à re­lo­ca­li­ser sur le conti­nent les mar­chés fi­nan­ciers de gros (eu­ro et dé­ri­vés) qui font le bon­heur de la Ci­ty. Dans sa li­vrai­son de juin, l’au­dit créé par le Fo­rei­gn Of­fice en 2012 ( Re­view of the Ba­lance of Com­pe­tences) afin de peser avan­tages et in­con­vé­nients de l’ap­par­te­nance à l’Union eu­ro­péenne sur des su­jets aus­si di­vers que la di­plo­ma­tie, la fis­ca­li­té ou l’en­vi­ron­ne­ment montre que le Royaume-Uni ne se­rait pas « li­bé­ré » par la re­né­go­cia­tion des re­la­tions avec l’Union. Ni a for­tio­ri par le fa­meux Brexit (contrac­tion de Bri­tish et d’exit).

Pour­quoi alors vou­loir sor­tir ? « Comment un pays ayant une conscience claire de ses in­té­rêts na­tio­naux peut-il en ar­ri­ver à vou­loir quit­ter le meilleur des mondes – une Eu­rope mo­de­lée se­lon ses in­té­rêts, con­som­mée à la carte, ul­tra­li­bé­rale et ré­tive à toute in­té­gra­tion po­li­tique – pour ce qui pour­rait être le pire, et met­trait à mal son com­merce, sa

fi­nance et son in­fluence? », in­ter­roge Gé­rard Er­re­ra, an­cien am­bas­sa­deur à Londres. Elec­to­ra­lisme? Le mot est lâ­ché. « Pour com­prendre la­dé­marche de Da­vid Ca­me­ron, sui­ci­daire vue de l’ex­té­rieur, il faut avoir àl’ es­prit que ce pro- eu­ro­péen ul­tra­prag­ma­tique – parce que pro­bu­si­ness – ne pense

qu’aux pro­chaines élec­tions », mar­tèlent les tra­vaillistes. Or la thé­ma­tique an­ti-eu­ro­péenne, qui cris­tal­lise les an­goisses et les craintes d’une par­tie du pays ébran­lé par la crise, re­dou­tant de perdre son iden­ti­té face à la mon­dia­li­sa­tion et à l’im­mi­gra­tion, est un le­vier. Pour apai­ser l’opi­nion, dé­fendre les in­té­rêts de la Ci­ty, épau­ler le big bu­si­ness, re­mo­bi­li­ser le par­ti… et ga­gner au prin­temps 2015.

Sa­cré dé­fi. En mai 2010, quand Ca­me­ron arrive au 10, Dow­ning Street, la vieille garde conser­va­trice, eu­ros­cep­tique par tra­di­tion, cri­tique sa coa­li­tion avec les li­bé­raux-dé­mo­crates eu­ro­philes de Nick Clegg. Pour res­ser­rer les rangs, être au dia­pa­son d’une opi­nion eu­ros­cep­tique ou eu­ro­phobe, le nou­veau Pre­mier mi­nistre, qui rê­vait de dé­dia­bo­li­ser le nas­ty (« mé­chant ») Par­ti conser­va­teur, hausse le ton, prend des ac­cents that­ché­riens pour at­ta­quer Bruxelles, in­car­na­tion de la bu­reau­cra­tie, de la perte de sou­ve­rai­ne­té et, avec la crise de l’eu­ro, de la pa­ra­ly­sie. La mon­tée de l’Ukip, le mou­ve­ment po­pu­liste in­dé­pen­dan­tiste, qui tire à bou­lets rouges sur l’Eu­rope – « un­pro­jet ca­la

mi­teux » –, vo­mit l’im­mi­gra­tion et dé­bauche ses élec­teurs, l’oblige à se dé­por­ter vers la droite de la droite. Sans cé­der for­mel­le­ment au pa­tron de l’Ukip – Ni­gel Fa­rage, trai­té de

« clown » et de « dé­bile » – mais en to­lé­rant dans son propre camp une nou­velle gé­né­ra­tion d’idéo­logues presque hys­té­riques contre l’Eu­rope. Pour leur plaire, Ca­me­ron re­fuse suc­ces­si­ve­ment le mé­ca­nisme de sau­ve­tage de la zone eu­ro, le bud­get, le trai­té de dis­ci­pline bud­gé­taire (contraire aux in­té­rêts de la Ci­ty) et l’union ban­caire. Plus grave, avec la mon­tée de l’Ukip qui ra­di­ca­lise les es­prits, il re­prend un dis­cours an­ti- im­mi­gra­tion qui, comme souvent, profite moins à la co­pie qu’à l’ori­gi­nal. Ca­me­ron joue avec le feu. MacS­hane évoque Fran­ken­stein, le sa­vant fou dé­pas­sé par la créa­ture à la­quelle il a don­né vie. Avec le dis­cours sur l’Eu­rope de jan­vier 2013, où il s’en­gage à or­ga­ni­ser en 2017 un ré­fé­ren­dum sur le main­tien dans l’Union sur la base d’un trai­té renégocié au mieux des in­té­rêts bri­tan­niques, le pa­tron des to­ries fran­chit son Ru­bi­con. De ce jour, le ré­fé­ren­dum est de­ve­nu « exis­ten­tiel » , dit MacS­hane. Ca­me­ron met bien l’opi­nion en garde contre une vi­sion de l’An­gle­terre re­pliée de­ve­nant « une

sorte de grande Suisse », mais sans ja­mais pré­ci­ser au­tre­ment que par des prin­cipes flous (sup­pres­sion de dé­lé­ga­tions de sou­ve­rai­ne­té, ren­for­ce­ment du contrôle de l’im­mi­gra­tion, re­fus de toute in­té­gra­tion po­li­tique), la « grande ré­vi­sion » pro­mise qui pour­rait ama­douer l’élec­to­rat po­pu­laire.

En ré­tro­gra­dant les to­ries à la troi­sième place, le triomphe de l’Ukip aux eu­ro­péennes a re­fer­mé le piège. Dé­pas­sé par le mou­ve­ment, Ca­me­ron feint d’en être l’or­ga­ni­sa­teur. A droite toute ! Avec Bruxelles, rien n’est dé­sor­mais né­go­ciable. A com­men­cer par la désignation de Jun­cker comme pré­sident de la Com­mis­sion par le Par­le­ment. Feu donc sur ce « fé­dé­ra­liste », can­di­dat du Par­ti po­pu­laire eu­ro­péen (PPE), dont les to­ries se sont re­ti­rés en 2010. Aban­don­né par son al­liée An­ge­la Mer­kel, ex­cé­dée par le chan­tage – « Jun­cker ou moi » –, iso­lé avec le sul­fu­reux Hon­grois Vik­tor Orbán dans son re­fus de la vox po­pu­li eu­ro­péenne, Ca­me­ron a ga­gné

quelques points sur le front in­té­rieur. Sur ce su­jet émo­tion­nel, les gens apprécient son in­tran­si­geance, disent les son­dages. Mais pour la po­li­tique étran­gère bri­tan­nique et l’image du Royaume-Uni, c’est la bé­ré­zi­na. Ré­su­mé de Ra­dos­law Si­kors­ki, mi­nistre des Af­faires étran­gères po­lo­nais, évo­quant en apar­té l’in­con­sé­quence de son ami qui a joué l’homme et non « le ballon » (la sub­stance de la

dé­ci­sion par­le­men­taire): « Ca­me­ron

s’est lui-même pié­gé, il a mer­dé. » Pis, sans en­rayer pour au­tant la vague an­ti­eu­ro­péenne dé­sor­mais in­con­trô­lable. Com­pre­nant qu’il n’y au­ra pas de nou­veau trai­té pour sa­tis­faire les de­mandes bri­tan­niques (no­tam­ment en ma­tière d’im­mi­gra­tion), Ni­gel Fa­rage, re­layé par une presse ta­bloïd chauf­fée à blanc, exige, comme Ma­rine Le Pen en France, que l’on donne la parole au peuple. Tout de suite.

Une vic­toire, au prin­temps pro­chain, d’Ed Mi­li­band pour­rait-elle évi­ter un scru­tin de sur­en­chère ? Même s’il a clai­re­ment re­fu­sé en mars l’op­tion du ré­fé­ren­dum, le leader tra­vailliste s’est lui-même dit « in­quiet de

l’im­mi­gra­tion » . Pour­rait-il écar­ter le prin­cipe d’un re­cours au peuple et faire com­prendre les vrais dan­gers d’un splen­dide iso­le­ment? Rien n’est moins sûr.

Ni­gel Fa­rage, le leader de l’Ukip

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.