Y a-t-il un pi­lote à la CGT ?

Cri­ti­qué et dé­bor­dé par sa base, le se­cré­taire gé­né­ral Thier­ry Le­paon ne par­vient pas à don­ner un cap au pre­mier syn­di­cat de France

L'Obs - - Sommaire - Par Syl­vain Cou­rage, Louis Mo­rice et Na­ta­cha Tatu

La « mo­bi­li­sa­tion uni­taire » a fait pschitt. Jeu­di 26 juin, ils n’étaient qu’un mil­lier de ma­ni­fes­tants à battre le pa­vé pa­ri­sien pour pro­tes­ter contre les « po­li­tiques d’aus­té­ri­té qui nour­rissent chô­mage et pré­ca­ri­té ». Un flop ! Pour­tant, la CGT, qui avait joint ses troupes à celles de Force ou­vrière, pou­vait comp­ter sur le ren­fort d’in­ter­mit­tents du spec­tacle très re­mon­tés contre la nou­velle conven­tion de l’Une­dic. Rien n’y a fait. De Bas­tille à Na­tion comme dans les 117 ras­sem­ble­ments convo­qués dans toute la France, les rangs étaient clair­se­més. En vi­site à Ro­dez, le se­cré­taire gé­né­ral Thier­ry Le­paon a cu­rieu­se­ment dé­fi­lé en ca­ti­mi­ni. Fus­ti­geant le gou­ver­ne­ment de Fran­çois Hollande, le nou­veau leader a dé­non­cé « une po­li­tique faite de ca­deaux au­pa­tro­nat et aux pri­vi­lé­giés sur le dos des sa­la­riés » et ré­cla­mé « un chan­ge­mentde cap ».

Dis­cours d’op­po­si­tion, cor­tèges étiques et ma­laise dans les rangs… La pre­mière or­ga­ni­sa­tion syn­di­cale de France – 700 000 adhé­rents re­ven­di- qués– se cherche déses­pé­ré­ment. Prise en te­naille entre des mou­ve­ments so­ciaux ra­di­caux qui lui échappent et une CFDT ré­for­miste et prag­ma­tique, qui me­nace de la dé­pas­ser aux élec­tions syn­di­cales, la vieille Con­fé­dé­ra­tion gé­né­rale du Travail, fon­dée en 1895, suc­combe à une sorte de fuite en avant. C’est que la base semble ne plus vou­loir obéir aux in­jonc­tions du som­met ! A la mi-juin, les che­mi­nots ont pro­lon­gé pen­dant qua­torze jours une grève qui ne de­vait pas ex­cé­der qua­rante-huit heures… Thier­ry Le­paon s’y était en­ga­gé au­près du gou­ver­ne­ment ! Le dé­brayage ne de­vait être qu’une mise en jambes avant l’adop­tion, pré­vue de longue date, de quelques amen­de­ments par­le­men­taires pro­té­geant les ac­quis des che­mi­nots. Mais le boss de la CGT est ap­pa­ru in­ca­pable de maî­tri­ser des gré­vistes ra­di­ca­li­sés et a per­du toute cré­di­bi­li­té aux yeux de l’exé­cu­tif. « Il n’y a plus de pi­lote dans l’avion », com­mente un conseiller mi­nis­té­riel. La sor­tie de grève ? « Unen­fu­mage ! » pro­testent les che­mi­nots les plus durs.

« Les amen­de­ments ob­te­nus n’ont rien à voir avec nos re­ven­di­ca­tions. Ce que nous vou­lons, c’est re­voir la ré­forme », ex­plique Ni­co­las, ai­guilleur à la gare Saint-La­zare. « Si Le­paon a lais­sé tom­ber­les­che­mi­nots, c’est­par­ce­que­la­cen­trale a su­bi des pres­sions de Valls et de Hollande. Les­con­fé­dé­ra­tions­ne­doivent leur sur­vie qu’au sou­tien fi­nan­cier de l’Etat », croit sa­voir Mi­ckaël Wa­men, dé­lé­gué CGT des Goodyear d’Amiens, sec­tion en rup­ture ou­verte avec la di­rec­tion confé­dé­rale. Am­biance…

« C’est vrai­que­nous som­mes­bous­cu­lés », a re­con­nu Thier­ry Le­paon dans une interview au « Figaro ». Tan­tôt dur par­mi les durs, tan­tôt ou­vert et conci­liant – sa « vraie­na­ture », as­surent ceux qui le connaissent bien –, l’an­cien leader syn­di­cal des Mou­li­nex bom­bar­dé à la tête de la CGT en mars 2013 est sur la sel­lette. « Le­pao­nes­tun­homme in­tel­li­gent, mai­si­lya­clai­re­men­tun­pro­blème de lea­der­ship, ex­plique Ray­mond Soubie, pré­sident de la so­cié­té de con­seil Alixio. La­mai­sonn’est­pas te­nue, etdes groupes durs se consti­tuent. » In­fil­trés no­toires, les lea­ders syn­di­caux for­més au moule trots­kiste de Lutte ou­vrière ont pris les rênes chez PSA Aul­nay ou à La Re­doute… Du coup, la CGT donne vo­lon­tiers dans la sur­en­chère. Ma­jo­ri­taire chez les in­ter­mit­tents, elle a ap­pe­lé à un mou­ve­ment de grève le 4 juillet et pro­mis une sai­son des fes­ti­vals « per­tur­bée ». Et peu lui im­porte que le gou­ver­ne­ment se soit dé­jà en­ga­gé à prendre en charge le « dif­fé­ré

d’in­dem­ni­sa­tion », ré­pon­dant ain­si à la­prin­ci­pa­le­re­ven­di­ca­tion­de­sar­tistes et des tech­ni­ciens ! En fait, de­puis sa désignation, Le­paon souffre d’un dé­faut­de­lé­gi­ti­mi­té. Ala­dif­fé­ren­cede son pré­dé­ces­seur Ber­nard Thi­bault, l’an­cien che­mi­not qui ré­gna qua­torze ans sur l’or­ga­ni­sa­tion syn­di­cale, le nou­veau se­cré­taire gé­né­ral n’est pas is­sud’une­des­grandes fé­dé­ra­tions­qui ont fait l’his­toire ou­vrière de la CGT.

« Le­paon a été choi­si par dé­faut », confie un syn­di­ca­liste. Le re­fus du bu­reau confé­dé­ral d’adou­ber Na­dine Prigent, l’hé­ri­tière dé­si­gnée de Thi­bault, puis l’op­po­si­tion de Thi­bault à la can­di­da­ture d’Eric Aubin, qui pré­ten­dait ré­for­mer l’ad­mi­nis­tra­tion cé­gé­tiste, ont pro­fi­té à un troi­sième homme. Après des mois de guerres in­tes­tines, Le­pao­nest ap­pa­ru­comme le plus pe­tit dé­no­mi­na­teur com­mun. De là à dé­fi­nir une ligne…

Le se­cré­taire gé­né­ral, qui af­fir­mait que « le com­pro­mis n’est pas un gros mot », avi­teé­té­rap­pe­léàl’ordre. Né­go­cia­teur pour le compte de la CGT des ac­cords sur la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle de 2003 et de 2009, Le­paon était prêt à ra­ti­fier la nou­velle mou­ture adop­tée en dé­cembre 2013. Le bu­reau fé­dé­ral lui avait don­né son feu vert, mais la­dé­lé­ga­tion, elle, s’yes­top­po­sée fa­rou­che­ment. Si­bien­que­le­se­cré­taire gé­né­ral a dû ca­pi­tu­ler. « On n’avait ja­mais­vu­ça ! Je­me­sou­viensd’uneCGT où ce­lui qui émet­tait le­moindre désac­cord lors d’une réu­nion dis­pa­rais­sait à la sui­vante au nom d’une dis­ci­pline qua­si mi­li­taire », com­mente un connais­seur.

Pas­de­si­gna­ture, donc. De­puisl’élec­tion­deF­ran­çoisHol­lande, pour le­quel Ber­nard Thi­bault avait ap­pe­lé à vo­ter au se­cond tour, la CGT n’a en­dos­sé au­cun des textes is­sus de la né­go­cia­tio­nentre par­te­naires so­ciaux : ni l’ac­cord na­tio­nal in­ter­pro­fes­sion­nel du 11 jan­vier2013, ni la­con­ven­tionU­ne­dic du14 mai2014, que­la­cen­tra­leat­taque en jus­tice, ni le pacte de res­pon­sa­bi­li­té… En bons termes avec Laurent Berger, se­cré­taire gé­né­ral de la CFDT, Le­paon a d’abord vou­lu peser sur la né­go­cia­tion du­dit pacte en pu­bliant une dé­cla­ra­tion com­mune avec les syn­di­cats CFDT, FSU et Unsa. Mais le « re­le­vé de conclu­sions » pa­ra­phé par tous les re­pré­sen­tants pa­tro­naux et trois syn­di­cats (CFDT, CFTC et CFECGC) l’a fi­na­le­ment pré­ci­pi­té dans les bras­deFor­ceou­vrière, so­nen­ne­mi­his­to­rique, op­po­sant ré­so­lu… De­puis, la CGT, qui signe pour­tant 84% des ac­cord­sd’en­tre­pri­seet33% de­sac­cords de branche, vo­mit ce pac­te­mé­phis­to­phé­lique avec le pa­tro­nat.

Comme si la po­li­tique d’ou­ver­ture n’avait pas sur­vé­cu au dé­part de Ber­nard Thi­bault. Ini­tiée par Louis Vian­net, se­cré­taire gé­né­ral de 1992 à 1999, la prise de dis­tance avec le Par­ti com­mu­niste, qui contrô­lait d’une­mainde fer la con­fé­dé­ra­tion de­puis la charte d’Amiens de 1906, avait per­mis une cer­tai­ne­mo­der­ni­sa­tion­de­la­doc­trine. « Au­point­queT­hi­baul­ta­pus’aven­tu­rer dans un dia­logue pri­vi­lé­gié avec le

pré­sident Ni­co­las Sar­ko­zy ! » note un conseiller­mi­nis­té­riel. Au­jourd’hui, les re­la­tion­sa­ve­cle­gou­ver­ne­ment son­tau point mort. Sans doute l’ar­ri­vée de la gauche au pou­voir a-t-elle dé­sta­bi­li­sé de nom­breux mi­li­tants. Comment se com­por­ter face à un gou­ver­ne­ment ou­ver­te­ment so­cial-dé­mo­crate ? Et sur­tout comment in­car­ner une classe ou­vriè­reé­cla­téeet­qui­se­ré­duit­comme peau de cha­grin ? Un son­dage in­di­quant que 22% des syn­di­qués et sym­pa­thi­sants­de­laCGTont­pu­vo­terF­ront na­tio­nal lors des élec­tions eu­ro­péennes du 25 mai a se­mé le trouble. Re­dou­tant de perdre sa base, la di­rec­tion a dé­ci­dé de se dif­fé­ren­cier à tout prix du gou­ver­ne­ment so­cia­liste. Et, quand Flo­rian Phi­lip­pot, vice-pré­sident du Front Na­tio­nal, dit « com

prendre » la grève des che­mi­nots, Le­paon voit rouge. « Il fe­rait­mieux de

se taire », as­sène le se­cré­taire gé­né­ral en­dé­fense de son­ter­ri­toire.

Re­pliée­sur ses­bas­tions, laCGT­gère un dé­clin his­to­rique. Ses scores s’érodent aux élec­tions des re­pré­sen­tants du­per­son­neld’EDFet­de­laSNCF. Les cadres de l’or­ga­ni­sa­tion, prin­ci­pa­le­ment­de­sper­ma­nents syn­di­caux­quin­qua­gé­naires, ne­se­re­nou­vel­lent­guère. Et la gué­rilla des ten­dances et des in­té­rêts par­ti­cu­liers mine l’or­ga­ni­sa­tion, com­po­sée des 33 fé­dé­ra­tions et 24 154 bases syn­di­cales. « Bu­reau­cra­tie », « ab­sen­ce­de­pro­po­si­tions », « perte

d’ex­per­tise »… les ob­ser­va­teurs de la vieille dame dé­crivent un af­fai­blis­se­ment gé­né­ra­li­sé.

Signe des temps dif­fi­ciles : au siège de Mon­treuil, on dé­plore l’ago­nie de « laNou­vel­leVieou­vrière » (ou « NVO »), or­gane de presse my­thique et centenairede laCGT. Sous­per­fu­sion­fi­nan­cière, l’heb­do de­ve­nu bi­men­suel de­puis quatre ans pour­rait ces­ser de pa­raî­treà­la­finde l’an­née… Un­con­flit ve­ni­meuxa­mê­meop­po­sé­la­di­rec­tion de la CGT au co­mi­té d’hy­giène et de sé­cu­ri­té, qui ré­cla­mait une en­quête pour « risques psy­cho­so­ciaux graves ». Pour­sui­vant l’ins­tance re­pré­sen­ta­tive du per­son­nel de­vant les tri­bu­naux, la di­rec­tion­du­ma­ga­zi­neaé­té­dé­bou­tée. Comme un vul­gaire pa­tron adhé­rent duMe­def !

Thier­ry Le­paon, se­cré­taire gé­né­ral de la CGT : « Nous sommes bous­cu­lés. »

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