Les en­fants et la mort

L'Obs - - Sommaire - J. D. Re­trou­vez le blog de Jean Da­niel sur Nou­ve­lobs.com

1. La honte et la rage

Tous ceux qui de­puis long­temps et sans se las­ser ont com­bat­tu pour que des droits égaux soient don­nés aux Pa­les­ti­niens et aux Is­raé­liens, tous ceux qui ont créé des hô­pi­taux, des écoles et des or­chestres mixtes, tous ceux en­fin qui ne fai­saient pas de dif­fé­rence dans l’in­di­gna­tion entre la mort d’un en­fant pa­les­ti­nien et celle d’un en­fant is­raé­lien, tous ceux­là ont le droit d’éprou­ver à la fois de la honte et de la rage. On les trai­tait d’uto­pistes tan­dis qu’ils ga­gnaient len­te­ment du ter­rain. Tout est-il à re­com­men­cer ? « Non », ré­pondent-ils. Nous ne sommes pas loin pour­tant, ne nous le ca­chons pas, d’une nou­velle in­ti­fa­da. On ne l’au­ra pas vue ve­nir. Les Is­raé­liens pen­dant quelques longues an­nées ne se sont pas sen­tis concer­nés par les conflits d’Af­gha­nis­tan, d’Irak et de Sy­rie ni pra­ti­que­ment par au­cune des ré­vo­lu­tions mé­di­ter­ra­néennes. Res­tait bien sûr le pro­blème de l’an­ti­sé­mi­tisme ira­nien. Mais même ce pro­blème était en train de s’at­té­nuer. Le suc­ces­seur du si­nistre Ah­ma­di­ne­jad, qui vou­lait ra­ser Is­raël de la carte du monde et dont les Is­raé­liens avaient fait leur ob­ses­sion, s’est mis à dé­cla­rer que les Pa­les­ti­niens étaient seuls juges des com­bats qu’ils de­vaient me­ner pour leur éman­ci­pa­tion. L’in­ter­ven­tion en Li­bye des Fran­co-Bri­tan­niques avait été, croyait-on, un suc­cès to­tal. Bref, d’un point de vue pu­re­ment is­raé­lien, il ré­gnait une cer­taine paix qu’on avait ra­re­ment connue jusque-là. Dans tous les do­maines, et no­tam­ment éco­no­mique et scien­ti­fique, les suc­cès rem­por­tés dé­pas­saient les es­pé­rances. Tout le monde sa­vait ce­pen­dant qu’il sub­sis­tait un pro­blème jus­que­là in­so­luble et dont les Pa­les­ti­niens avaient toutes les rai­sons de se ser­vir : ce­lui de l’éva­cua­tion des ter­ri­toires oc­cu­pés. Avant d’ac­cu­ser qui que ce soit, il faut dire qu’au­cun homme d’Etat is­raé­lien ni au­cune au­to­ri­té ci­vile ne se sont ja­mais op­po­sés à l’ins­tal­la­tion de nou­veaux im­mi­grants qui rem­plis­saient leurs de­voirs re­li­gieux. Ils fai­saient leur alya, mais il faut dé­non­cer ce fait ré­vol­tant à sa­voir que chaque fois qu’on a été proche d’un ac­cord, et la der­nière fois est toute ré­cente, un at­ten­tat a eu lieu, qui a pro­vo­qué des re­pré­sailles en chaîne et re­lan­cé plus ou moins les hos­ti­li­tés. Tous les pré­si­dents et les di­plo­mates amé­ri­cains, de Jim­my Car­ter à Ba­rack Oba­ma et de Hen­ry Kis­sin­ger à John Ker­ry, se sont per­dus dans ce labyrinthe sa­vam­ment or­ga­ni­sé par ceux des Is­raé­liens qui ont tout de même à leur pas­sif le crime des crimes : l’as­sas­si­nat d’Yitz­hak Ra­bin. Au­jourd’hui je ne crois pas, comme John Ker­ry s’en per­suade, qu’il y ait une nou­velle pos­si­bi­li­té de consti­tuer, comme c’était le pro­jet, les « deux Etats ».

Chaque fois qu’on a été proche d’un ac­cord, et la der­nière fois est toute ré­cente, un at­ten­tat a eu lieu, qui a pro­vo­qué des re­pré­sailles en chaîne et a re­lan­cé les hos­ti­li­tés.

2. In­sup­por­table mas­ca­rade

Main­te­nant il faut sa­voir que les or­ga­ni­sa­tions pa­les­ti­niennes ra­di­cales et même mo­dé­rées étaient fu­rieuses d’être aban­don­nées par le monde arabe et même is­la­mique. Les re­la­tions entre le Ha­mas et l’Egypte se cris­paient de plus en plus. C’est pour­quoi, au mo­ment où re­naissent des for­ma­tions mu­sul­manes en­core plus ra­di­cales que les émules de Ben La­den, il n’était pas étonnant que les Pa­les­ti­niens se rap­pellent au monde. Les nou­veaux, ce sont les dji­ha­distes qui se sont em­pa­rés d’une ma­nière in­croya­ble­ment fa­cile d’un tiers de l’Irak et d’un quart de la Sy­rie. Di­manche der­nier, Laurent Fa­bius pré­ci­sait qu’ils jouaient vo­lon­tiers au football avec les têtes qu’ils ve­naient de cou­per. Je ne crois pas que le der­nier film d’hor­reur ait ja­mais in­ven­té une aus­si in­sup­por­table mas­ca­rade. Or ces dji­ha­distes, voi­ci qu’ils sur­gissent de toutes parts, et que chaque puis­sance en a peur car leur bar­ba­rie pro­fon­dé­ment re­li­gieuse ne fait pas de quar­tier. Des chré­tiens et des Afri­cains ont été le mois der­nier des vic­times aban­don­nées à leur sort. Mais l’af­fron­te­ment san­glant chii­tes­sun­nites qui tue de nom­breux mu­sul­mans avait même fi­ni par éclip­ser le conflit is­raé­lo-pa­les­ti­nien.

3. La phrase de Gol­da Meir

Mais pour fi­nir sur Is­raël je peux confier, à l’âge où je par­viens, que l’un de mes échecs per­son­nels a été de ne pas ar­ri­ver à per­sua­der les élites juives de sauver leur peuple et leurs âmes. Sur la vio­lence, il y a eu les plus grands textes. Et sur celle qui concerne les en­fants, on ne peut pas oublier Dos­toïevs­ki. Voyant re­ve­nir les stig­mates an­non­cia­teurs de la fra­ter­nelle cruau­té entre Is­raé­liens et Pa­les­ti­niens, je ne puis m’em­pê­cher de re­pen­ser aux fa­meux pro­pos prê­tés à la re­dou­table et re­mar­quable Gol­da Meir : « Ce que je vous re­proche, vous se­rez éton­nés de l’ap­prendre, ce n’est pas tant de tuer nos propres en­fants, mais c’est de nous for­cer à tuer les vôtres. » Cette phrase peut avoir mille in­ter­pré­ta­tions. Un de mes amis arabes était ré­vol­té que je puisse m’y at­tar­der. Non seule­ment elle se trouve une ex­cuse pour l’as­sas­si­nat, mais y ajoute un nou­veau pro­cès de notre com­por­te­ment. C’est vrai que cette phrase a plu­sieurs sens se­lon la conscience que l’on a de sa propre im­mo­bi­li­té. Mais si sen­sible que je sois au des­tin pa­les­ti­nien, je ne puis m’em­pê­cher d’y voir une vo­lon­té de ne pas se conso­ler du meurtre même qu’on pré­tend jus­ti­fier par notre dé­fense. Le meurtre, c’est le meurtre. Les en­fants des autres, ce sont les nôtres. Au­jourd’hui, presque par­tout, il ne s’agit que d’en­fants ou d’ado­les­cents. Ils sont la ma­jo­ri­té chez les dji­ha­distes.

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