PO­LI­TIQUE

Le maire de Bor­deaux ne mé­nage plus l’an­cien pré­sident. Mais, s’il avance pour 2017, c’est en­core à pe­tits pas. His­toire de n’in­sul­ter per­sonne. Pas même l’ave­nir

L'Obs - - Sommaire - Par Ca­role Bar­jon

Jup­pé, l’an­ti-Sar­ko­zy Le maire de Bor­deaux ne mé­nage plus l’ex-pré­sident. Mais, s’il avance pour 2017, c’est en­core à pe­tits pas… 27 Edouard Phi­lippe : « Au­cun jus­ti­ciable ne peut choi­sir son juge » 28 « C’est de l’achar­ne­ment, comme pour DSK » Re­por­tage au Tou­quet, terre de droite 29 Fans de Ni­co­laaas ! 30 Eliane Hou­lette, la troi­sième « dame » de Sar­ko­zy

C’est le dé­but des em­merdes », di­sait Alain Jup­pé il y a quelques mois lorsque sa cote de po­pu­la­ri­té com­men­çait à grim­per. Ses chances pour la pré­si­den­tielle de 2017 doivent dé­sor­mais être sé­rieuses, à en ju­ger par la vio­lente sor­tie d’Hen­ri Guai­no sur Eu­rope1 di­manche der­nier: « Je croyais que les épreuves de la vie avaient en­fin dé­bar­ras­sé Alain Jup­pé de [son] épou­van­table ar­ro­gance. » Et l’an­cien conseiller spé­cial de Sar­ko­zy à l’Ely­sée a ajou­té: « Qui ne se sou­vient de son his­toire? Pour don­ner des le­çons de mo­rale, il faut être exemplaire. » Al­lu­sion trans­pa­rente à la condam­na­tion de l’an­cien Pre­mier mi­nistre de Chi­rac dans l’af­faire des em­plois fic­tifs de la Ville de Pa­ris… C’est ce qui s’appelle sor­tir l’ar­tille­rie lourde.

A vrai dire, Jup­pé se fiche du dé­pu­tédes Yve­lines. Eu­ro­péen et « fils pré­fé­ré » de Jacques Chi­rac, il n’a ja­mais eu d’af­fi­ni­tés avec Guai­no, dis­ciple de Phi­lippe Séguin. II a tou­jours pris l’an­cien com­mis­saire au Plan pour « un idéo­logue et un fou » qui a le mau­vais goût d’être sou­ve­rai­niste. Guai­no n’est pas en reste: il dé­teste l’an­cien Pre­mier mi­nistre, in­car­na­tion à ses yeux de la « pen­sée unique », qui a ré­cem­ment vou­lu l’ex­clure de l’UMP parce qu’il avait dé­cré­té qu’il ne vo­te­rait par pour le très eu­ro­péen Alain La­mas­soure, tête de liste UMP en Ile-de-France.

L’at­taque de Guai­no pour­rait donc n’être que la ré­ponse du berger à la ber­gère. Mais Alain Jup­pé ne s’y trompe pas: la charge d’Hen­ri Guai­no ex­prime au­jourd’hui la pen­sée pro­fonde de Ni­co­las Sar­ko­zy. Car il y a ces mé­chantes ru­meurs en pro­ve­nance de la rue de Mi­ro­mes­nil qui lui re­viennent aux oreilles. Sar­ko­zy ne ces­se­rait de faire des re­marques désa­gréables sur son âge. Au dé­but de l’an­née, Sar­ko­zy l’as­su­rait à tous ses vi­si­teurs: « Jup­pé, c’est un ami. Il se­ra peu­têtre can­di­dat, mais ça ne me gêne pas du tout. Il me ra­jeu­nit. » De­puis la se­maine der­nière, Sar­ko­zy pointe tou­jours l’âge de Jup­pé, mais il sou­ligne qu’il n’a ja­mais été condam­né, lui… D’ami­tié, il n’est plus ques­tion.

Rien d’étonnant. En de­man­dant ré­cem­ment à l’an­cien pré­sident s’il en­vi­sa­geait de rem­bour­ser à l’UMP le mon­tant (363615 eu­ros) de la pé­na­li­té que lui avait in­fli­gée le Con­seil consti­tu­tion­nel pour dé­pas­se­ment de ses frais de cam­pagne, Alain Jup­pé a fran­chi une ligne jaune. Sur­tout que le par­quet vient d’ou­vrir une nou­velle en­quête ju­di­ciaire pour abus de confiance à ce su­jet. En dé­cla­rant en­suite, juste après l’interview de Sar­ko­zy à TF1, qu’il ne lui sem­blait pas « de bonne mé­thode » de « vi­li­pen­der une ins­ti­tu­tion de la Ré­pu­blique, à sa­voir l’ins­ti­tu­tion ju­di­ciaire, comme le font cer­tains res­pon­sables po­li­tiques », l’an­cien Pre­mier mi­nistre a por­té un rude coup à la contre-of­fen­sive de l’ex-chef de l’Etat. D’au­tant plus dur, qu’il avait été le pre­mier à lui té­moi­gner son « ami­tié dans ces mo­ments dif­fi­ciles » au len­de­main de sa garde à vue. On s’en dou­tait, ces quelques mots de com­pas­sion ne va­laient pas sou­tien in­con­di­tion­nel. Sur­tout ve­nant d’un homme qui vient de faire un pas de plus vers l’élec­tion pré­si­den­tielle, en af­fir­mant sur BFMTV, clai­re­ment pour une fois, qu’il y « ré­flé­chi[ ssait] » et qui a twee­té dans la fou­lée de l’émission: « Quand je me lance, c’est pour ga­gner. » Alain Jup­pé a tou­jours re­ven­di­qué sa loyau­té à l’égard du pré­sident

Sar­ko­zy, mais il n’a ja­mais fait al­lé­geance. Chi­ra­quien il était, chi­ra­quien il de­meure. L’hi­ver der­nier, des ru­meurs per­sis­tantes cou­raient dans Pa­ris : Jup­pé et Sar­ko­zy au­raient conclu un « deal ». Le pre­mier au­rait ju­ré au se­cond qu’il ne se pré­sen­te­rait ja­mais contre lui, qu’il pour­rait être son Pre­mier mi­nistre. Exas­pé­ré, le maire de Bor­deaux y avait mis un terme à sa fa­çon. « Ce se­ra l’Ely­sée ou

rien », avait-il lâ­ché lors d’un dé­jeu­ner de jour­na­listes.

Jup­pé, l’an­ti-Sar­ko? De­puis tou­jours, tout op­pose les deux hommes. Ques­tion de style. Quoi de com­mun entre l’avo­cat Sar­ko­zy, ses boys et leurs RayBan et l’ins­pec­teur des fi­nances Jup­pé, à la mise tra­di­tion­nelle, voire aus­tère, des hauts fonc­tion­naires? Entre le par­ler cru et les ef­fets de manches du pre- mier, et le verbe iro­nique du se­cond qui ma­nie vo­lon­tiers le se­cond de­gré? Avec les an­nées, cha­cun s’est un peu cor­ri­gé. Sar­ko­zy tente de se mo­dé­rer dans l’ex­pres­sion; Jup­pé es­saie de par­ler moins tech­no. Les deux hommes s’en­tendent par­fois mieux qu’on ne l’a dit. Ces eu­ro­péens con­vain­cus ont tous deux la même re­li­gion de l’ef­fi­ca­ci­té. Mais Sar­ko­zy, fé­ru de mo­der­ni­té, s’af­fi­chait ré­so­lu­ment pro-amé­ri­cain quand Jup­pé, im­pré­gné de culture gaul­liste, dé­fen­dait une ligne plus tra­di­tion­nelle de la di­plo­ma­tie fran­çaise. Ri­vaux de tou­jours, ils étaient pro­gram­més pour s’af­fron­ter en 2007, si l’af­faire des em­plois fic­tifs n’avait in­ter­rom­pu la car­rière po­li­tique du maire de Bor­deaux.

An­ti-Sar­ko, Jup­pé? Oui, mais sans se for­cer. « Lors­qu’il sug­gère que la

dé­fense de Sar­ko­zy ne cadre pas avec la sta­ture d’un homme d’Etat, il ne fait que dire ce qu’il pense pro­fon­dé­ment et

ex­pri­mer ce qu’il est lui-même », dit son ami et an­cien conseiller Pier­reMa­thieu Du­ha­mel. Pas faux. Mais ce­la n’ex­clut pas le cal­cul po­li­tique. Il faut voir le maire de Bor­deaux, hi­lare, ra­con­ter, en pe­tit co­mi­té, la ré­ac­tion d’un Sar­ko­zy éber­lué en ap­pre­nant qu’il lui arrive de don­ner des confé­rences à Londres sans être ré­mu­né­ré. Ap­puyer là où ça fait mal et mettre en scène la dif­fé­rence.

Alain Jup­pé, le ri­val de tou­jours, est de re­tour. Ses qua­li­tés – sé­rieux, so­brié­té, par­ler vrai– sont sou­dain re­de­ve­nues à la mode, si l’on en croit les son­dages. Même son âge, dé­sor­mais sy­no­nyme d’ex­pé­rience, pour­rait être un atout. Plus ap­pré­cié que Sar­ko­zy par l’en­semble des Fran­çais, il le ta­lonne dé­sor­mais dans le coeur des sym­pa­thi­sants de droite. La pe­tite phrase de Jup­pé la se­maine der­nière sonne le dé­but du com­bat qui pour­rait les op­po­ser pour par­ve­nir à être le can­di­dat de l’op­po­si­tion en 2017. Mais qu’on n’at­tende pas du maire de Bor­deaux, qui se veut ras­sem­bleur, des at­taques per­son­nelles.

« Ce n’est pas son genre », ob­serve l’un de ses proches. Sans doute. Jup­pé n’in­ju­rie ni les per­sonnes… ni l’ave­nir. Au cas où Sar­ko­zy se­rait em­pê­ché de se pré­sen­ter en 2017, il pour­rait, mieux que Fran­çois Fillon, ré­cu­pé­rer son élec­to­rat.

Mais, dit-il, « rien ne presse ». En­core moins de­puis que Ni­co­las Sar­ko­zy laisse en­tendre qu’il bri­gue­ra la pré­si­dence de l’UMP l’au­tomne pro­chain. 2017 est en­core loin. D’ici là, Alain Jup­pé, fort de sa nou­velle po­pu­la­ri­té, veut prendre les choses dans l’ordre. Ré­élu au pre­mier tour à Bor­deaux, as­su­ré d’être le maître à bord dans son fief, il a dé­sor­mais le temps de se consa­crer da­van­tage aux af­faires na­tio­nales. Deuxième temps: me­ner à son terme le sau­ve­tage de l’UMP. « Il ne veut en­cou­rir au­cun re­proche sur la ma­nière dont il se se­ra ac­quit­té de sa mis­sion », dit l’un de ses proches. Il ne se­ra pas lui-même can­di­dat à la pré­si­dence du par­ti. S’im­pli­que­ra-t-il dans cette com­pé­ti­tion? « La lo­gique vou­drait qu’il ne sou­tienne per­sonne », re­marque un an­cien mi­nistre. Au risque de sembler dé­pas­sé? La stra­té­gie du re­cours est à ce prix.

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