ARTS-SPEC­TACLES

Cros­by, Stills, Nash et Young re­for­mèrent, en 1974, leur groupe de lé­gende pour une tour­née triom­phale. On la re­trouve en­fin dans trois al­bums pleins d’in­édits

L'Obs - - Sommaire - Par Fran­çois Ar­ma­net

Folk rock : le re­tour du « su­per­groupe » Cros­by, Stills, Nash et Young re­for­mèrent en 1974 leur groupe pour une tour­née, que l’on re­trouve dans trois al­bums pleins d’in­édits 82 Ti­no Fer­nan­dez : dan­ser pour la paix 84 La cri­tique de Pas­cal Mé­ri­geau 85 Co­lette Maze : cent ans de pia­no 86 Sé­rie d’été. Ja­mais sans mon frère (1) Les Coen font leur ci­né­ma 90 Les Gon­court: frères com­mères

CSNY 1974, par Cros­by, Stills, Nash & Young, cof­fret de 3 CD, 40 titres live in­édits, plus un DVD bo­nus et un li­vret de 188 pages (Rhi­no/War­ner).

Q ua­rante ans après, ils de­meurent la ré­fé­rence ab­so­lue du folk rock. En 1974, les ru­meurs d’une re­for­ma­tion de Cros­by, Stills, Nash & Young en­flamment les en­fants de Wood­stock. Le 9 juillet, quatre ans jour pour jour après leur der­nier concertde 1970, ils dé­butent au Colisée de Seat­tle une tour­née triom­phale – plus d’un mil­lion de spec­ta­teurs–, écu­mant les stades de Dal­las à Den­ver et de Mem­phis à Bos­ton. Elle s’achè­ve­ra en apo­théose de l’autre cô­té de l’At­lan­tique, au Wem­bley Sta­dium, le 14 sep­tembre (avec Jo­ni Mit­chell à leurs cô­tés et le Band en pre­mière par­tie), fêtée par un mé­mo­rable boeuf au club Qua­gli­no’s de Pic­ca­dilly avec les mu­si­ciens du Band et de Led Zep­pe­lin!

Pour Cros­by, Stills, Nash & Young, la presse rock et contes­ta­taire (c’est à l’époque peu ou prou la même chose) in­vente l’ex­pres­sion de « su­per­groupe ». Au mo­ment où les Beatles se dé­chirent pour vivre leur car­rière so­lo, le qua­tuor amé­ri­cain s’as­semble, non sous la ban­nière d’un groupe, mais en ac­co­lant leurs noms en signe d’in­dé­pen­dance. Les quatre au­teurs-com­po­si­teurs-in­ter­prètes se sont dé­jà af­fir­més au sein de groupes cultes : Buffalo Spring­field (Stills et Young), les Byrds (Cros­by), les Hol­lies (Nash). L’été 1968 – le

Sum­mer

of Love de l’an­née pré­cé­dente semble bien loin pour les ra­di­caux yip­pies et les Black Pan­thers–, trois d’entre eux trouvent le ré­con­fort dans le cha­let de Jo­ni Mit­chell à Lau­rel Ca­nyon, une oa­sis de la Cité des Anges où se nichent des com­mu­nau­tés d’ar­tistes et la crème des mu­si­ciens de la West Coast (Ji­mi Hen­drix, Jim Mor­ri­son, Frank Zap­pa…). Stills a été quit­té par la chan­teuse folk Ju­dy Col­lins, Cros­by vi­ré des Byrds (pour abus de joints et pro­cla­ma­tions ré­vo­lu­tion­naires) et Nash a aban­don­né les brumes de Man­ches­ter pour vivre le rêve ca­li­for­nien.

Leur album pa­raît fin mai 1969. C’est un choc. Des har­mo­nies vo­cales ex­tra­or­di­naires. Dé­li­ca­tesse et rage mê­lées. Bal­lades éthé­rées, en­vo­lées ly­ser­giques et ma­ni­feste po­li­tique. Loin des cli­chés hip­pies, la ré­volte se ma­rie à l’uto­pie: « Woo­den Ships » sur l’apo­ca­lypse nu­cléaire, « Long Time Gone », en ré­ponse à l’as­sas­si­nat de Ro­bert Ken­ne­dy. Pé­riple beat­nik (« Mar­ra­kesh Ex­press ») et amour cour­tois (« Suite : Ju­dy Blue Eyes » en sou­ve­nir de Ju­dy Col­lins ; « Guin­ne­vere », chan­son ins­pi­rée par Jo­ni Mit­chell, se­ra re­prise l’an­née sui­vante par Miles Da­vis). Le disque tu­toie im­mé­dia­te­ment les som­mets des charts. Ah­met Er­tegün, le fon­da­teur du la­bel At­lan­tic, in­cite alors Neil Young à re­joindre le trio. A Wood­stock, en août, la bande des quatre se pro­duit sur scène. Le fes­ti­val a trou­vé ses mous­que­taires. YoungA­thos, té­né­breux so­li­taire, Cros­byPor­thos, coeur vaillant, Nash-Ara­mis, pré­cieux gent­le­man, Stills-D’Ar­ta­gnan, fou­gueux aven­tu­rier. Ils sont des mu­si­ciens hors pair, aus­si ta­len­tueux dans les duels de gui­tares élec­triques que dans de sub­tiles fièvres acous­tiques. Une al­chi­mie ma­gique : le timbre soul de Stills, le charme clair de Nash, la mé­lan­co­lie rouillée de Young, la voix cé­leste de Cros­by. Ils en­re­gistrent l’album « Dé­jà vu », ins­tan­ta­né­ment nu­mé­ro un aux Etats-Unis. Un double live, « 4 Way Street », té­moi­gne­ra de leur tour­née de l’été 1970. Dès

l’au­tomne, leurs routes di­vergent. Cha­cun leur tour, ils pu­blient des al­bums so­los qui res­tent des chef­sd’oeuvre. Stills et Young mul­ti­plient les ex­pé­riences avec leur propre groupe, Stills avec Ma­nas­sas, fu­sion blues­la­ti­no-coun­try, Young avec la tor­nade épi­lep­tique Cra­zy Horse.

L’été 1973, les quatre se re­trouvent à Ha­waï sur l’île de Maui où est an­cré le schoo­ner de Cros­by. Ils ex­pé­ri­mentent de nou­velles chan­sons, en­vi­sagent un nouvel album (nom de code « Hu­man High­way ») mais se quittent sans ré­sul­tat pro­bant. En mai 1974, ils se re­trouvent à Bro­ken Ar­row dans le studio du ranch de Neil Young, au sud de la baie de San Fran­cis­co. Ils ré­pètent en juin, en­tou­rés du bas­siste Tim Drum­mond, du bat­teur Rus­sell Kun­kel et du per­cus­sion­niste Joe La­la. Les com­bats d’ego, exa­cer­bés après le suc­cès de leurs al­bums so­los res­pec­tifs, ont fait place à une com­pli­ci­té re­nou­ve­lée. Avec toute l’éner­gie de la re­cons­ti­tu­tion d’une ligue dis­soute, ils sont prêts à tour­ner. Ils pré­voient 40 titres au pro­gramme. De longs concerts en trois temps. Un pre­mier acte élec­trique de trente à qua­rante mi­nutes. Un se­cond acous­tique en so­lo, duo, trio ou quar­tet se­lon l’hu­meur. Et le re­tour de la sec­tion ryth­mique pour une der­nière par­tie élec­tri­sée. Un ré­per­toire qu’on re­trouve ain­si or­ga­ni­sé, grâce à la mé­ti­cu­lo­si­té de Nash, dans les trois CD du cof­fret qui res­ti­tue en­fin l’évé­ne­ment (l’in­té­gra­li­té des 40 chan­sons dont cer­taines res­tées to­ta­le­ment in­édites).

La tour­née se fait dans une am­biance sur­vol­tée. Le scan­dale du Wa­ter­gate et la pro­cé­dure d’im­peach­ment du pré­sident Nixon rythme les jours. L’en­ga­ge­ment de CSNY prend une ré­so­nance sin­gu­lière. Le 8 août, au Stade Roo­se­velt à Jer­sey Ci­ty, Cros­by en­tonne « Long Time Gone » quelques mi­nutes après que Ri­chard Nixon a an­non­cé sa dé­mis­sion à la té­lé­vi­sion. Le 14août, Young im­pro­vise sur un air de ban­jo un « Good­bye Dick » re­pris par la foule. Ri­tuel­le­ment, le concert

se clôt par deux hymnes. Le pu­blic re­prend en choeur « We­can­chan­gethe

world/Re-ar­range the world » , le re­frain de « Chi­ca­go », chan­son écrite par Nash au len­de­main des émeutes en 1968 et du pro­cès des « Huit de Chi­ca­go » (huit lea­ders gau­chistes dont Ab­bie Hoff­man et Jer­ry Ru­bin). La fer­veur at­teint son comble avec « Ohio », qu’avait com­po­sé Young dans la nuit après le meurtre par la po­lice de quatre étu­diants ma­ni­fes­tant contre la guerre du Viet­nam sur le cam­pus de l’uni­ver­si­té de Kent (Ohio) en mai 1970. « Tin sol­diers andNixon co­ming […] Four Dead in Ohio » … (Chan­son alors ban­nie de nombre de ra­dios pour avoir ac­cu­sé Nixon).

Pour­tant, des ten­sions ont res­sur­gi chez les quatre amis. L’été se ter­mine par des que­relles et au­cun album ne voit le jour. On ne les re­ver­rait plus en­semble sur scène avant une dé­cen­nie, lors du Live Aid du 13 juillet 1985, pour chan­ter « Find The Cost of Free­dom ». Une bonne cause.

Da­vid Cros­by, Ste­phen Stills, Gra­ham Nash et Neil Young au Wem­bley Sta­dium à Londres, le 14sep­tembre 1974

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