NOTRE ÉPOQUE

Faute de pou­voir as­si­gner presse people en jus­tice aux Etats-Unis, les stars amé­ri­caines pro­fitent de la sé­vé­ri­té du droit fran­çais pour mul­ti­plier les pro­cé­dures de­vant les tri­bu­naux hexa­go­naux

L'Obs - - Sommaire - Par Vincent Mon­nier

Hol­ly­wood à la barre A dé­faut de pou­voir as­si­gner la presse people aux Etats-Unis, les stars amé­ri­caines pro­fitent de la sé­vé­ri­té du droit fran­çais pour mul­ti­plier les pro­cé­dures de­vant les tri­bu­naux hexa­go­naux 55 Alerte aux rayons cos­miques ! 56 Ali­men­ta­tion : trop de gas­pi dans l’as­siette 58 Voile in­té­gral : « Un pro­blème avec l’is­lam ra­di­cal »

La presse people fran­çaise de­vrait se ré­jouir. En ces temps dif­fi­ciles, elle vient de trou­ver de nou­veaux lec­teurs de l’autre cô­té de l’At­lan­tique. Des lec­teurs de plus en plus as­si­dus, même. Seul pro­blème: quand ces néo-conver­tis par­courent les pages de « Voi­ci », « Clo­ser », « Pu­blic » et consorts, c’est d’une main; l’autre est prise par leur té­lé­phone por­table, en liai­son avec leur avo­cat fran­çais. De­puis quelques mois, un nombre crois­sant de stars amé­ri­caines portent plainte de­vant les tri­bu­naux pour at­teinte à la vie pri­vée, le droit en la ma­tière étant ré­pu­té plus sé­vère dans l’Hexa­gone qu’aux Etats-Unis. A croire que Hol­ly­wood vient de dé­cou­vrir les charmes du Code ci­vil fran­çais (voir en­ca­dré p. 53) ! Certes, le TGI de Nan­terre ou la 17e chambre cor­rec­tion­nelle de Pa­ris, les deux tri­bu­naux spé­cia­li­sés dans ces af­faires, ne sont pas en­core as­saillis par les cé­lé­bri­tés in­ter­na­tio­nales. Mais tout de même… « Voi­ci deux ans ou trois ans, ce­la re­pré­sen­tait 1% des as­si­gna­tions. Au­jourd’hui, nous en sommes à 10% », ex­plique Me Ch­ris­tophe Bi­got, qui dé­fend no­tam­ment « Ici Pa­ris » et « Pu­blic ».

Pour le mo­ment, cet ac­ti­visme pro­cé­du­rier concer­ne­rait une dou­zaine de ve­dettes très re­mon­tées. De­puis le dé­but de l’an­née, « Clo­ser » a été at­ta­qué par Jude Law à trois re­prises, dont l’une pour des pho­tos pu­bliées en août 2012. Dans la même pé­riode, Brad­ley Coo­per, Uma Thur­man et Scar­lett Jo­hans­son ont éga­le­ment at­ta­qué le ma­ga­zine people. De son cô­té, son concur­rent « Voi­ci » a été as­si­gné à trois re­prises par Bruce Willis de­puis juillet 2013. Cate

Blan­chett a pour­sui­vi le site Pure People pour des pho­tos vo­lées prises à Pa­ris. Quant à Halle Ber­ry, aux cô­tés de son époux, Oli­vier Mar­ti­nez, elle pour­sui­vait le 4 juillet der­nier de­vant la 17e chambre cor­rec­tion­nelle plu­sieurs sites fran­çais ayant re­layé la fausse ru­meur de leur sé­pa­ra­tion.

Les ma­ga­zines ne sont pas les seuls concer­nés par cette agi­ta­tion ju­di­ciaire. Le 2 juillet, la 17e chambre condam­nait l’écri­vain Gré­goire De­la­court à payer 2 500 eu­ros de dom­mages et in­té­rêts à Scar­lett Jo­hans­son pour at­teinte à la vie pri­vée. Celle-ci lui re­pro­chait de lui avoir prê­té des re­la­tions sen­ti­men­tales sur la foi de ru­meurs dans son ro­man « la Pre­mière Chose qu’on re­garde » (JC Lat­tès). Ini­tia­le­ment, l’ac­trice ré­cla­mait près de 55000 eu­ros. Les agences

de presse pho­to­gra­phique sont, elles aus­si, convo­quées au tri­bu­nal. « Nous avons été at­ta­qués par Brad­ley Coo­per pour des pho­tos ano­dines prises sur un tour­nage lors d’une pause entre deux scènes, peste le di­rec­teur d’une agence. Elles avaient été dif­fu­sées sur une tren-taine de sites amé­ri­cains au moins. Ce­la ne nous était ja­mais ar­ri­vé. »

Pour un peu, la presse à scan­dale crie­rait presque au scan­dale. Le monde à l’en­vers. Ce­pen­dant, si la jus­tice fran­çaise condamne ré­gu­liè­re­ment les titres, les dom­mages et in­té­rêts al­loués de­meurent li­mi­tés : entre 2000 et 9 000 eu­ros. Pas de quoi bous­cu­ler l’éco­no­mie du sec­teur, d’au­tant que les sommes sont souvent pro­vi­sion­nées lors de l’achat des cli­chés. Cette an­née, Ju­lie Gayet n’a ob­te­nu que 15000 eu­ros

“La fa­çon dont je tra­vaille avec mes clients re­lève du se­cret pro­fes­sion­nel.” Vincent To­le­da­no, avo­cat de Ju­lie Gayet, Jude Law…

contre « Clo­ser » pour la pa­pa­raz­zade pré­si­den­tielle. Les ma­gis­trats étran­gers se montrent, eux, plus sé­vères. Exemple : en 2012, la Cour su­prême es­pa­gnole avait ac­cor­dé 310000 eu­ros de dom­mages et in­té­rêts à l’ac­trice El­sa Pa­ta­ky pour des pho­tos d’elle dé­nu­dée pu­bliées dans la presse lo­cale.

Pour­tant, ces pro­cé­dures à ré­pé­ti­tion in­quiètent la pro­fes­sion. Jus­qu’à pré­sent, à quelques ex­cep­tions près, les stars amé­ri­caines lui fi­chaient une paix royale, quand, de­puis quelques an­nées, les ve­dettes na­tio­nales étaient de­ve­nues très sour­cilleuses sur les pho­tos vo­lées. « Par peur des pro­cès, on ne pho­to­gra­phie plus la­moi­tié d’entre elles », ex­plique un pho­to­graphe. Les pa­pa­raz­zis se sont donc concen­trés sur les per­son­na­li­tés de la té­lé-réa­li­té et les stars étran­gères. Et voi­là que celles-ci de­viennent aus­si pro­cé­du­rières que leurs « col­lègues » fran­çais. « Il y a une

vraie hy­po­cri­sie, dé­nonce MeLuc Bros­sol­let, dé­fen­seur des titres de Pris­ma Presse. Les stars at­taquent en France pour des in­for­ma­tions di­vul­guées sous le même for­mat en Espagne, en Al­le­magne et ailleurs. Font-elles des pro­cès dans ces­pays ? »

Comment expliquer ce sou­dain re­vi­re­ment? « De plus en plus d’ac­teurs fran­çais tra­vaillent là-bas comme Guillaume Ca­net, Marion Co­tillard, Omar Sy… On nous a ra­con­té qu’ils pas­saient le mot aux ac­teurs amé­ri­cains pour qu’ils at­taquent en France », avance la rédactrice en chef d’un titre people. D’autres croient dé­ce­ler l’ombre d’avo­cats fran­çais, bien contents d’avoir trou­vé un nou­veau fi­lon. Un même nom re­vient avec in­sis­tance. Ce­lui de Me Vincent To­le­da­no. Cet an­cien jour­na­liste de « Li­bé­ra­tion », du « Nouvel Ob­ser­va­teur », de « Té­lé­ra­ma » – dont il fut un temps le cor­res­pon­dant à Los An­geles – et du « Film fran­çais » est au­jourd’hui l’un des grands spé­cia­listes des ques­tions en rap­port avec la vie pri­vée et le droit à l’image. Après avoir dé­fen­du Guillaume Ca­net, Marion Co­tillard et, plus ré­cem­ment, Ju­lie Gayet contre « Clo­ser », il truste au­jourd’hui l’es­sen­tiel des dos­siers de conten­tieux liés à des stars étran­gères: Jude Law, Brad­ley Coo­per, Scar­lett Jo­hans­son. De quoi faire de lui la bête noire de la presse people, qui lui re­proche le sys­té­ma-tisme de ces as­si­gna­tions. Voi­ci deux ans, au nom d’Inés Sastre, il avait at­ta­qué le site Re­lay.com, qui vend des jour­naux en ligne, pour avoir re­pro­duit une une de « Clo­ser ». « Nous lui avons car­ré­ment de­man­dé la liste de ses clients pour ne plus dif­fu­ser leurs pho­tos. On l’at­tend tou­jours », clame le di­rec­teur d’une agence pho­to. « Il in­tente les pro-cès qu’on lui de­mande d’in­ten­ter… », le dé­fend Luc Bros­sol­let.

Dans le mi­lieu, cer­tains soup­çonnent Me To­le­da­no de dé­mar­cher cette clien­tèle, ce qui est in­ter­dit en droit fran­çais. « Vous croyez qu’il dé­am­bule sur Hol­ly­wood Bou­le­vard avec une pan­carte “Avo­cat pas cher et très­bon. 3000eu­ros à ga­gner ! Ve­nez me voir !” ? C’est ri­di­cule ! op­pose un de ses confrères. Il a juste in­ves­ti un mar­ché émergent. » Ré­cem­ment un ar­ticle du « Monde » évo­quait sa pré­ten­due « proxi­mi­té » avec Aman­da Bross, DG en France de l’agence de re­la­tions pu­bliques

“Il est nor­mal que ces per­son­na­li­tés pro­tègent leur image.” Em­ma­nuel As­mar, con­seil de Halle Ber­ry “Il y a une vraie hy­po­cri­sie [chez les stars].” Luc Bros­sol­let, dé­fen­seur de Pris­ma Presse

lon­do­nienne Finch & Part­ners, qui tra­vaille pour de nom­breuses stars in­ter­na­tio­nales. Contac­té par « le Nouvel Obs », l’in­té­res­sé n’a pas sou­hai­té ré­pondre à nos ques­tions. « La fa­çon dont je tra­vaille avecmes clients re­lève du se­cret pro­fes­sion­nel. »

Par­mi les cé­lé­bri­tés étran­gères qui at­taquent, plu­sieurs ont des liens avec la France : com­pagne ou com­pa­gnon, ré­si­dence se­con­daire, contrats avec des marques de luxe… Se­lon Me Em­ma­nuel As­mar, qui dé­fend Halle Ber­ry, « dans tous les contrats pu­bli­ci­taires des stars, il est sti­pu­lé que ceux-ci peuvent prendre fin en cas de scan­dale. Il est nor­mal que ces per­son­na­li­tés pro­tègent leur image ». Un autre avo­cat évoque aus­si un chan­ge­ment de men­ta­li­tés outre-At­lan­tique. « Il y a une ex­plo­sion de la pho­to vo­lée, liée à un mar­ché qui s’est mon­dia­li­sé et au dé­ve­lop­pe­ment des sites in­ter­net. Ce­la crée une pres­sion in­sup­por­table sur les stars, au point de de­ve­nir un vrai pro­blème de so­cié­té. » Aux Etats-Unis, Halle Ber­ry et Jen­ni­fer Garner ont beau­coup oeu­vré pour que le Par­le­ment ca­li­for­nien adopte en sep­tembre der­nier une loi in­ter­di­sant les pho­tos d’en­fants de star.

Dans les tri­bu­naux fran­çais, l’af­fluence des dos­siers people in­ter­na­tio­naux n’est pas près de se ta­rir. De­puis un ar­rêt de la Cour eu­ro­péenne des Droits de l’Homme da­tant d’oc­tobre 2011, il est pos­sible d’as­si­gner de­puis la ju­ri­dic­tion de son choix n’im­porte quelle pu­bli­ca­tion in­ter­net au mo­tif d’at­teinte aux droits de la per­son­na­li­té. En ré­su­mé, de choi­sir un juge et un droit de ré­fé­rence. Ain­si, Halle Ber­ry vient d’at­ta­quer de­vant la 17e chambre cor­rec­tion­nelle les sites des ma­ga­zines an­glais « Hello! » et « Dai­ly Mail » ain­si qu’un site belge. Et si le droit fran­çais de­ve­nait une ré­fé­rence mon­diale ?

Le 2 juillet, Scar­lett Jo­hans­son a ob­te­nu la condam­na­tion de l’écri­vain Gré­goire De­la­court pour at­teinte à la vie pri­vée.

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