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Lutte contre les in­éga­li­tés, re­fus de l’iso­la­tion­nisme… De pas­sage à Pa­ris, Hillary Clin­ton flirte plus que ja­mais avec une can­di­da­ture à la pré­si­dence. Et prend ses dis­tances vis-à-vis de Ba­rack Oba­ma

L'Obs - - Sommaire - Pro­po s re­cueill is par Jean-Ga­briel Fre­det

« Je ne suis pas un faucon, je suis réa­liste » Lutte contre les in­éga­li­tés, re­fus de l’iso­la­tion­nisme, Hillary Clin­ton flirte plus que ja­mais avec une can­di­da­ture à la pré­si­dence 36 Tu­ni­sie : la chasse aux jeunes 38 Ukraine : le coût d’une vic­toire

Le Nouvel Ob­ser­va­teur. Re­fus d’ar­mer les re­belles sy­riens, at­ten­tisme en Ukraine, pru­dence en Irak: dans un monde en ébul­li­tion, les Etats-Unis res­tent im­mo­biles comme si la doctrine du « lea­ding from be­hind » (di­ri­ger de l’ar­rière) dis­si­mu­lait un re­tour à l’iso­la­tion­nisme. Hillary Clin­ton Les Etats-Unis sont confron­tés à des choix dif­fi­ciles car le monde change à toute vi­tesse. On a af­faire au­jourd’hui à un monde bi­po­laire, puis mul­ti­po­laire, un monde de ré­seaux, tra­vaillé par toutes sortes de forces, des Etats mais aus­si des or­ga­ni­sa­tions cri­mi­nelles ou des groupes ter­ro­ristes. Pour faire face, les gou­ver­ne­ments doivent en per­ma­nence ar­bi­trer entre les head­lines, les gros titres qui font la une des jour­naux et des té­lés – comme l’Irak qui com­mande l’at­ten­tion – et les mou­ve­ments de fond, les trend lines qui af­fectent le long terme, comme par exemple le chan­ge­ment cli­ma­tique. Tous ces pro­blèmes ne jus­ti­fient pas une ré­ponse mi­li­taire comme le gou­ver­ne­ment Bush l’a cru dans de nom­breuses cir­cons­tances. Mais du coup, nous avons main­te­nant, comme en Irak, à ré­gler des pro­blèmes mi­li­taires et po­li­tiques. Dans ce pays, faute d’un ac­cord po­li­tique, des ac­tions mi­li­taires contre les ter­ro­ristes sont vouées à l’échec. Il faut donc es­sayer d’être plus in­tel­li­gent, dis­tin­guer entre court et long terme et trou­ver un équi­libre entre le po­li­tique et l’usage de la force. La po­li­tique du pré­sident Oba­ma ne consiste donc pas à di­ri­ger de l’ar­rière, mais à di­ri­ger en par­te­na­riat, c’est-à-dire en met­tant le plus de monde pos­sible au­tour de la table des né­go­cia­tions pour les as­so­cier aux dé­ci­sions. Vous avez tou­jours dé­fen­du l’idée d’un en­ga­ge­ment plus grand des Etats-Unis. Y au­rait-il une doctrine Clin­ton de l’usage ap­pro­prié de la force? Je pense qu’il y a un usage ap­pro­prié de la force et que l’éven­tail de son utilisation di­recte est très large. Exemple d’un em­ploi adé­quat de nos forces ar­mées: l’entraînement des troupes phi­lip­pines en cas d’in­sur­rec­tion mu­sul­mane. Autre exemple d’un bon usage de notre force mi­li­taire (dont nous voyons le ré­sul­tat): sa pré­sence aux cô­tés du gou­ver­ne­ment co­lom­bien dans la lutte contre les car­tels de la drogue. Dans ces cas, oui, je suis une fer­vente par­ti­sane de l’utilisation ap­pro­priée de la force. En Sy­rie, ma re­com­man­da­tion a tou­jours été d’iden­ti­fier au­tant que nous le pou­vions les élé­ments mo­dé­rés de l’op­po­si­tion, de les en­traî­ner et de les équi­per. C’est ce que nous fai­sons au­jourd’hui, mais à l’époque ma re­com­man­da­tion n’a pas été re­te­nue. Il n’y a pas une doctrine va­lable pour toutes les si­tua­tions. Les so­lu­tions doivent être adap­tées en fonc­tion de chaque cas. Pré­ci­sons en­fin que nos forces ar­mées peuvent ai­der les autres pays à at­teindre leurs ob­jec­tifs de mille ma­nières. Que faire en Irak où les Etats-Unis sont em­pê­trés de­puis plus de dix ans ? C’est une si­tua­tion ter­rible ali­men­tée par les sun­nites dont nous avons en­traî­né les forces contre Al-Qai­da. Je pense qu’il faut com­po­ser avec le lea­der­ship sun­nite ex­clu du jeu par le gou­ver­ne­ment de Bag­dad. Le Pre­mier mi­nistre Nou­ri al-Ma­li­ki a re­nié sa parole. Sans l’adhé­sion de la po­pu­la­tion et des lea­ders sun­nites, il ne pour­ra ja­mais réuni­fier le pays ni contrô­ler son ter­ri­toire. Il ne vien­dra ja­mais non plus à bout des groupes ter­ro­ristes. Comme je ne crois mal­heu­reu­se­ment pas qu’il soit dis­po­sé à chan­ger, les Kurdes vont exi­ger de plus en plus d’au­to­no­mie, puis les ex­tré­mistes sun­nites fe­ront sé­ces­sion, en­traî­nant une fragmentation de plus en plus grande du pays qui abou­ti­ra fi­na­le­ment, dans le Sud, à la créa­tion d’une en­clave pro-ira­nienne. L’Asie est au­jourd’hui l’ob­jet de toutes les at­ten­tions des Etats-Unis. Du coup, les Eu­ro­péens ont

l’im­pres­sion d’être ra­va­lés au rang de simples par­te­naires com­mer­ciaux, d’al­liés ba­na­li­sés. La rhé­to­rique de Do­nald Rum­sfeld, le se­cré­taire d’Etat à la Dé­fense de George Bush dé­cri­vant en 2003 l’Al­le­magne et la France, op­po­sées à notre dé­ci­sion d’en­va­hir l’Irak comme la « vieille

Eu­rope », a lais­sé des traces. J’en suis res­té, moi, à la vieille chan­son ap­prise quand j’étais en­fant: « Fais-toi de nou­veaux amis, mais garde les an­ciens, les pre­miers sont­pré­cieux, les se­cond­splus

pré­cieux­quel’or. » L’Eu­rope, dont nous sommes d’ar­dents sup­por­ters, est et se­ra tou­jours pour moi un par­te­naire de pre­mier choix. Nous avons les mêmes va­leurs, la même ex­pé­rience dé­mo­cra­tique, sans par­ler d’une in­croyable co­opé­ra­tion trans­at­lan­tique al­lant du com­merce à l’al­liance mi­li­taire. Mais notre si­tua­tion dans le Pacifique nous donne aus­si des res­pon­sa­bi­li­tés. L’Eu­rope s’in­quiète, mais nos amis asia­tiques, eux, nous re­prochent, de ne pas leur prê­ter suf­fi­sam­ment d’at­ten­tion. Ils s’in­ter­rogent sur la pé­ren­ni­té des trai­tés qui les unissent aux Etats-Unis, sur l’aide que nous pou­vons leur ap­por­ter pour contre­ba­lan­cer l’in­fluence de la Chine sur des ques­tions aus­si va­riées que les zones de pêche ou les plateformes pé­tro­lières. Vous avez la ré­pu­ta­tion d’être un faucon à l’ex­té­rieur mais pro­gres­siste sur le plan in­té­rieur. Je ne suis pas un faucon, je suis réa­liste. Je consi­dère que la force mi­li­taire ne doit être uti­li­sée qu’en der­nier re­cours, mais si les pays savent que nous y sommes prêts notre po­si­tion se­ra d’au­tant plus forte. Avec la me­nace de sanc- tions, l’éven­tua­li­té d’un re­cours à la force fa­vo­rise tou­jours la né­go­cia­tion. Voyez l’Iran. Sur le plan in­té­rieur, je suis en ef­fet une réa­liste pro­gres­siste. Je veux ré­con­ci­lier le rêve amé­ri­cain avec un pays de plus en plus in­égal. Ce rêve a fonc­tion­né pour moi comme il de­vrait fonc­tion­ner pour ma fille, Chel­sea. Mais pour mes pe­tits-en­fants, il va fal­loir chan­ger notre fa­çon de faire de la po­li­tique et de gé­rer notre éco­no­mie. Les gens qui tra­vaillent dur doivent pou­voir se dire que leur ef­fort se­ra ré­com­pen­sé, qu’ils au­ront une vie meilleure et leurs en­fants aus­si. S’ils perdent la foi, l’Amé­rique per­dra son at­trac­ti­vi­té et un des fon­de­ments de son suc­cès. Qu’il y ait des riches dans notre pays, pour­quoi pas? Ce­la fait par­tie du rêve. Mais ce que nous voyons au­jourd’hui – une classe moyenne stag­nante et des pauvres dont le pou­voir d’achat, le ni­veau de vie ré­gressent – est in­to­lé­rable. Quand mon ma­ri était pré­sident, 7,7 mil­lions de per­sonnes vi­vaient en des­sous du seuil de pau­vre­té. Ils sont au­jourd’hui plus de 46 mil­lions. Il faut ab­so­lu­ment créer pour eux des op­por­tu­ni­tés. Vous n’avez pas en­core dé­ci­dé si vous se­rez can­di­date à la pré­si­dence en 2016. Puis-je quand même vous de­man­der ce que de­vraient être les prio­ri­tés d’une can­di­da­ture? Pre­mier dé­fi du can­di­dat ou de la can­di­date: ré­pa­rer notre éco­no­mie pour qu’elle fonc­tionne au mieux des in­té­rêts de la ma­jo­ri­té des Amé­ri­cains. Quand le pré­sident Oba­ma est ar­ri­vé à la Mai­son-Blanche, il a dû sor­tir le pays d’une ter­rible ré­ces­sion. Notre pays a be­soin main­te­nant d’une crois­sance in­clu­sive, qui profite au plus grand nombre et se pro­page dans tout le pays. Pour ce­la il faut s’at­ta­quer au sou­sin­ves­tis­se­ment de nos in­fra­struc­tures et à la for­ma­tion des jeunes. Deuxième prio­ri­té: dé­blo­quer notre sys­tème po­li­tique. Il faut cas­ser les forces par­ti­sanes qui pa­ra­lysent le gou­ver­ne­ment afin d’évi­ter un chan­ge­ment al­lant à l’en­contre de leurs in­té­rêts [com­pa­gnies d’as­su­rances, hos­tiles à l’ins­ti­tu­tion d’une as­su­rance-ma­la­die, NDLR]. Il faut en­fin que les Etats-Unis res­tent en­ga­gés dans le monde et trouvent avec ses al­liés des so­lu­tions aux pro­blèmes de long terme. Etre une femme po­li­tique aux Etats-Unis au­jourd’hui, est-ce un han­di­cap comme l’était le fait d’être noir avant Oba­ma? C’est très dif­fé­rent. Dans ma cam­pagne contre Ba­rack Oba­ma, en 2008, c’était d’un cô­té la race, de l’autre le genre. Ce fut une cam­pagne his­to­rique. Oba­ma a bri­sé le ta­bou d’un Noir à la pré­si­dence. For­mi­dable! L’élec­tion d’une femme à la Mai­son-Blanche se­rait une conquête tout aus­si im­por­tante. Est-ce pos­sible? Je l’es­père et je sou­haite que ce­la arrive de mon vi­vant. [Rires.] Après la dy­nas­tie Ken­ne­dy, la dy­nas­tie Bush (Se­nior, Ju­nior, et main­te­nant Jeb), une dy­nas­tie Clin­to­na­vec Bill, Hillary, Chel­sea ? Je n’ac­cepte pas ce mot de dy­nas­tie. Il y a eu deux pré­si­dents Adam, deux pré­si­dents Roo­se­velt. Il y a eu la fa­mille Ken­ne­dy, très ac­tive en po­li­tique. Mais la beau­té de notre sys­tème po­li­tique, c’est que tout le monde peut se pré­sen­ter avec les avan­tages ou les in­con­vé­nients liés à son nom de fa­mille. Cer­tains vo­te­ront pour. D’autres contre. Le nom ne ga­ran­tit au­cun ré­sul­tat. Les Amé­ri­cains conservent tou­jours leur libre ar­bitre. On dit de vous que vous êtes une per­son­na­li­té « po­la­ri­sante » : on vous dé­teste ou on vous adore. On dit aus­si que vous vous contrô­lez en per­ma­nence. Qu’est-ce qui vous faire rire? Beau­coup de choses me font rire parce que le monde est par­fois drôle, par­fois ab­surde aus­si. Suis-je cli­vante? Etre une femme avec une forte per­son­na­li­té ren­force la sym­pa­thie ou l’hos­ti­li­té que je peux ins­pi­rer. Je ne m’en in­quiète pas. Je suis moi-même et j’es­saie de faire bien ce que j’ai à faire.

Hillary Clin­ton de­vant l’Ely­sée, le 8 juillet

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