LIVRES

Tout le monde les a ou­bliés, mais des mil­liers de “Kri­mis” (po­lars) ont été pu­bliés sous le IIIe Reich. Le cher­cheur Vincent Pla­ti­ni s’est pen­ché sur leur his­toire

L'Obs - - Sommaire - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR FRAN­ÇOIS FO­RES­TIER

Quand les na­zis li­saient des po­lars Des mil­liers de « Kri­mis » (po­lars) ont été pu­bliés sous le IIIe Reich. Le cher­cheur Vincent Pla­ti­ni s’est pen­ché sur leur his­toire

Kri­mi. Une an­tho­lo­gie du ré­cit po­li­cier sous le Troi­sième Reich, textes choi­sis et tra­duits de l’al­le­mand par Vincent Pla­ti­ni, Ana­char­sis, 448 p., 23 eu­ros. Lire, s’éva­der, ré­sis­ter. Es­sai sur la culture de masse sous le IIIe Reich, par Vincent Pla­ti­ni, La Dé­cou­verte, 220 p., 22 eu­ros.

Sa­crée dé­cou­verte : qui pou­vait se dou­ter que, de 1933 à 1945, les po­lars ont eu un im­mense suc­cès en Al­le­magne ? Entre la prise de pou­voir de Hit­ler et son sui­cide, les Al­le­mands ont conti­nué à lire, mas­si­ve­ment, des Kri­mis (po­lars). Peu sur­veillés par la cen­sure au dé­but, les po­lars sont res­tés, pen­dant un long mo­ment, un des angles morts de la po­li­tique cultu­relle na­zie. C’est ce que ré­vèle Vincent Pla­ti­ni, en­sei­gnant à l’uni­ver­si­té d’Aug­sbourg et à la Freie Uni­ver­sität de Ber­lin, dans deux livres for­mi­dables : « Kri­mi. Une an­tho­lo­gie du ré­cit po­li- cier sous le Troi­sième Reich » et « Lire, s’éva­der, ré­sis­ter. Es­sai sur la culture de masse sous le IIIe Reich ». L’idéo­lo­gie na­zie, tout en s’in­fil­trant dans cer­tains livres (toute-puis­sance de la po­lice, sur­veillance ef­fi­cace, coer­ci­tion), a été moins pré­gnante qu’on ne le pen­sait. D’abord, grâce à une cen­sure né­gli­gente. En­suite, à cause de la po­pu­la­ri­té même du genre. Et, alors que cer­tains au­teurs se pliaient aux nou­velles règles, d’autres écri­vaient, lit­té­ra­le­ment, à l’encre (très) sym­pa­thique. Des Kri­mis qu’il fal­lait lire entre les lignes ont été pu­bliés mal­gré la sur­veillance des or­ganes d’Etat. Le po­lar na­zi, conti­nent dis­pa­ru, ré­ap­pa­raît, et, mein Gott ! c’est pas­sion­nant.

Le Nouvel Ob­ser­va­teur Existe-t-il réel­le­ment une ca­té­go­rie « po­lar na­zi » ?

Vincent Pla­ti­ni Il existe en ef­fet des po­lars, les Kri­mis, qui ont été pu­bliés sous le ré­gime na­zi, en­vi­ron 3 000 titres. Il y avait un cou­rant po­lar sous la Ré­pu­blique de Wei­mar, il n’a pas dis­pa­ru en 1933. Il a été sui­vi par une lit­té­ra­ture po­lar na­zie, clai­re­ment im­pré­gnée d’idéo­lo­gie, mais avec des contours as­sez flous. Ain­si la fi­gure du juif est ra­re­ment pré­sente. L’idéo­lo­gie ap­pa­raît, mais de fa­çon im­pli­cite.

Pour­quoi ? Parce que, pen­dant très long­temps, le ré­gime n’a pas vou­lu frayer avec cette lit­té­ra­ture, qui était dé­con­si­dé­rée, ce qui a lais­sé aux au­teurs une cer­taine la­ti­tude. Et le po­lar a une ap­pa­rence – mais une ap­pa­rence seule­ment – apo­li­tique. Ce n’est qu’à par­tir de la fin des an­nées 1930 que la cen­sure s’est mon­trée plus agres­sive. Ain­si, les po­lars d’ori­gine an­glo-saxonne ont été écar­tés, au pro­fit des « bons » po­lars al­le­mands. Les per­son­nages, souvent ins­pi­rés des ro­mans an­glais, ont alors été ra­pa­triés et, au lieu de glo­ri­fier le dé­tec­tive privé so­li­taire, on a glo­ri­fié la po­lice al­le­mande. On est plus près de Mai­gret que de Phi­lip Mar­lowe. A cette ex­cep­tion près qu’on évite de pré­sen­ter un seul per­son­nage hé­roïque : on pré­fère dis­tri­buer l’hé­roïsme au tra­vers de plu­sieurs

Schrän­ker (Gus­tav Gründ­gens), chef de la pègre dans « M le Mau­dit » (1931) de Fritz Lang et une cou­ver­ture de po­lar (pho­to­mon­tage)

per­son­nages. C’est l’ins­ti­tu­tion dans son en­semble qui doit être pré­sen­tée fa­vo­ra­ble­ment. Dès son ap­pa­ri­tion, en France comme en An­gle­terre, le po­lar a une charge sub­ver­sive. Comment, alors, s’ac­com­mo­der du na­zisme ? Sous Wei­mar, le Kri­mi avait en ef­fet une di­men­sion sub­ver­sive. Mais, pour les na­zis, ces livres sont ano­dins, in­si­gni­fiants. A par­tir de 1937, la vis se res­serre. En 1940, les choses fluc­tuent. Le Kri­mi bé­né­fi­cie du fait que c’est une lit­té­ra­ture de masse, et que la cen­sure ne peut pas tout ava­ler, en termes de quan­ti­té. Il y a aus­si des au­teurs qui jouent avec les la­cunes de celle-ci : ils com­mencent et ter­minent leurs

ro­mans en cé­lé­brant le ré­gime, et, au mi­lieu, glissent des pointes cri­tiques. Il y a d’autres ruses : ain­si, un au­teur comme Wer­ner Ber­gen­gruen se per­met, dans « le Grand Ty­ran » (1935), de dé­crire un ré­gime op­pres­sif – mais sous l’Ita­lie de la Re­nais­sance. Y a-t-il des au­teurs juifs de “Kri­mis” ? Oui. Il y a Ste­fan Brock­hoff, par exemple, au­teur de trois ro­mans po­li­ciers, dont « Mu­sik im To­tengäss­lein » (1936). Sous ce nom se dis­si­mulent trois écri­vains, Die­ter Cunz, Os­kar Ko­plo­witz et Ri­chard Plaut. Les deux der­niers sont juifs. Et tous les trois sont ho­mo­sexuels et mar­xistes. Ins­tal­lés en Suisse, ils pu­blient les ro­mans par l’in­ter­mé­diaire de la mère de l’un d’entre eux, et, en dé­fi­ni­tive, peuvent ain­si fi­nan­cer leur dé­part pour les Etats-Unis. Ils réus­sissent même à créer un per­son­nage nom­mé Ador­no, pas­sé à la barbe de la cen­sure… Un autre au­teur, Mi­chael Zwick, a pu­blié 25 titres entre 1933 et 1935 ! En 1936, on lui in­ter­dit d’écrire – car il est juif– mais il réus­sit à pu­blier quelques nou­velles très iro­niques à l’égard du ré­gime. Et ses oeuvres conti­nuent à cir­cu­ler, mal­gré tout. On perd sa trace en 1940 à Ber­lin. J’avoue que je ne suis pas très op­ti­miste sur le sort qui lui a été ré­ser­vé. L’image qui s’im­pose, de prime abord, quand on pense au po­lar al­le­mand, c’est celle de « M le Mau­dit »… En 1931, ce qu’im­pose « M le Mau­dit », ins­pi­ré d’un ar­ticle d’Egon Ja­cob­son, c’est l’image des as­so­cia­tions cri­mi­nelles. Le mythe des bas-fonds est très im­por­tant dans l’ima­gi­naire lit­té­raire al­le­mand. L’idée qu’il y a des sortes de syn­di­cats de gang­sters, avec un rè­gle­ment in­té­rieur, est très pré­sente. Cette contre-so­cié­té, très struc­tu­rée, pal­lie le manque de lé­gi­ti­mi­té de Wei­mar. Or, l’un des points du pro­gramme des na­zis est de « lut­ter sans mer­ci contre la cri­mi­na­li­té ». En ar­ri­vant au pou­voir, les na­zis ont im­mé­dia­te­ment in­ter­dit ces as­so­cia­tions. Dans les Kri­mis de l’époque na­zie, ces syn­di­cats ont dis­pa­ru. Et, dans la fou­lée, il faut mon­trer que le crime a été éra­di­qué. La Chambre de la Culture du Reich ( Reichs­kul­tur­kam­mer, RKK) im­pose aux au­teurs l’idée qu’il n’y a plus de grands cri­mi­nels. Les seuls dé­lits au­to­ri­sés, dans le po­lar, sont des vols de voi­ture ou de timbres, des choses très mi­nimes. Quelle a été l’évo­lu­tion du po­lar al­le­mand, dans ces an­nées-là? On a mis l’ac­cent sur l’or­ga­ni­sa­tion de la po­lice, sur des rafles ef­fi­caces contre les dé­lin­quants, sur la dis­pa­ri­tion du crime, grâce au nouvel ordre na­zi. Le pro­blème, c’est que, s’il n’y a plus de dé­lits, il n’y a plus de po­lars ; or, en Al­le­magne, c’est un genre im­men­sé­ment po­pu­laire. Du coup, les au­to­ri­tés ne pour­ront ja­mais mettre au pas le

Kri­mi. Avec la guerre, les choses ont chan­gé plus net­te­ment. D’abord, la cen­sure est de­ve­nue moins re­gar­dante, pour sa­tis­faire le pu­blic. Une pre­mière liste de po­lars a été mise au point pour l’en­voi aux troupes : elle était très po­li­tique, très res­tric­tive. Puis elle a été élar­gie, car les sol­dats étaient friands de ces livres. C’est quand même cu­rieux, cet ap­pé­tit de lit­té­ra­ture noire alors que le monde bai­gnait dans le sang… C’était une fa­çon de prendre pos­ses­sion de la réa­li­té. Ain­si, il y a eu un fait di­vers connu : un tueur en sé­rie opé­rait dans le mé­tro pen­dant la guerre. Cet évé­ne­ment a don­né lieu à deux ro­mans, dont l’un a été pu­blié en 1944. L’au­teur était le pré­sident de la Chambre de Culture, très proche de la Waf­fen SS. Le livre montre les membres du Par­ti par­ti­ci­pant aux re­cherches, et vante l’ef­fi­ca­ci­té de la po­lice. En plein dé­sastre, on mon­trait un pou­voir tout-puis­sant contre un en­ne­mi in­té­rieur, en ap­pa­rence ano­din mais ab­ject : l’as­sas­sin s’at­ta­quait à des femmes seules, les hommes étant par­tis. Vers la fin de la guerre, en fait, le po­lar de­vient plus fa­cile à contrô­ler, tout sim­ple­ment parce que l’encre et le pa­pier de­viennent sé­vè­re­ment ra­tion­nés. Les ro­mans qui plai­saient aux au­to­ri­tés avaient la prio­ri­té. Le ro­man po­li­cier a-t-il connu une ré­éva­lua­tion, après la guerre ? Non. Il y a eu un si­lence très pe­sant. Il y avait la convic­tion sourde que la lit­té­ra­ture po­pu­laire avait été pro­ba­ble­ment conta­mi­née par l’idéo­lo­gie na­zie, ce qui était vrai en par­tie. En­suite, il y a eu des purges dans les bi­blio­thèques. En­fin, il y a eu des pertes de guerre : des li­brai­ries, des dé­pôts de livres ont été brû­lés. Et la lit­té­ra­ture po­li­cière, en Al­le­magne, est en­core vic­time d’un cer­tain mé­pris, même au­jourd’hui. En re­vanche, il y a une vague de ro­mans po­li­ciers ac­tuels dont l’ac­tion se dé­roule sous le IIIe Reich. Ce qui contraste for­te­ment avec les Kri­mis de l’époque na­zie, qui se passent souvent dans une Al­le­magne non da­tée, vague, in­tem­po­relle. Y a-t-il eu des po­lars avec un hé­ros na­zi ? Non. Il n’y a pas eu de Su­per­na­zi. La contra­dic­tion, c’est que le par­ti na­zi se vou­lait po­pu­laire, mais avait peur de se mon­trer sous un jour vul­gaire, en frayant ou­ver­te­ment avec un sous­genre lit­té­raire. Donc, ce sous-genre est quand même res­té un es­pace de li­ber­té. D’une cer­taine fa­çon, oui. Car il y a quelque chose d’ir­ré­duc­tible, dans le po­lar. C’est un genre dont le res­sort est le désordre. Ce qui pose un pro­blème aux so­cié­tés to­ta­li­taires.

Deux Kri­mis, l’un, à droite, de Mi­chael Zwick, au­teur juif in­ter­dit en 1936

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