DÉ­BATS

Le grand his­to­rien is­raé­lien, spé­cia­liste du fas­cisme en France, pu­blie un nou­veau livre où il re­trace son iti­né­raire et ses en­ga­ge­ments. Ren­contre

L'Obs - - Sommaire - Un en­tre­tien avec Zeev Stern­hell

Di­ri­gés par Jean Da­niel Zeev Stern­hell L’ap­pel de l’ombre

Le Nouvel Ob­ser­va­teurDans votre der­nier livre, « His­toire et Lu­mières », vous ra­con­tez pour la pre­mière fois votre en­fance en Po­logne pen­dant la guerre. Une en­fance bous­cu­lée par l’his­toire.

Zeev Stern­hellNotre gé­né­ra­tion a été en ef­fet un peu

bous­cu­lée… C’est un eu­phé­misme. Entre votre pe­tite en­fance dans une fa­mille juive in­té­grée en Po­logne, en Ga­li­cie; puis dans le ghet­to de Pr­ze­mysl sous l’oc­cu­pa­tion al­le­mande, et en­suite votre ar­ri­vée en 1946 en Avi­gnon à l’âge de 11ans, vous avez dû dé­jouer très tôt les mau­vaises ruses de l’his­toire. Vous n’en aviez ja­mais par­lé. Est-ce que ça a été im­por­tant pour vous de ra­con­ter les épi­sodes tra­giques de votre en­fance? C’est vrai, il m’a fal­lu à peu près un de­mi-siècle pour que j’ac­cepte d’en par­ler. Avant, je n’avais ja­mais pu ra­con­ter mon ex­pé­rience de la Shoah.

Vous n’avez pas vu le film de Lanz­mann? Je n’ai pas vu « Shoah ». Lanz­mann en a été très éton­né, voire cho­qué. Parce que je n’ai pas be­soin qu’on me pousse à me sou­ve­nir, le sou­ve­nir est en moi. Je n’en parle pas mais il est là. Ré­veiller tout ce­la de nou­veau, ça ne m’a ja­mais été fa­cile. Je dois dire que ma fa­mille – ma femme, mes filles– veille sur moi de telle sorte qu’elle m’em­pêche pra­ti­que­ment d’évo­quer tout ce qui touche à cette époque. Je me suis construit une vie qui de­vait suivre son cours, qui ne de­vait pas être do­mi­née par les sou­ve­nirs d’en­fance. Je me suis tou­jours re­fu­sé à sombrer dans le pas­sé. Il fal­lait re­faire une vie. C’était très com­mun, à l’époque. J’étais jeune, notre gé­né­ra­tion ne vou­lait pas se sou­ve­nir. Elle vou­lait vivre. C’était d’ailleurs un élé­ment fon­da­men­tal du sio­nisme. J’ai chez moi un do­cu­ment, une lettre de 1950 qui était adres­sée à un mon­sieur qui de­man­dait la per­mis­sion de mon­ter une pièce en yid­dish à Tel-Aviv. Il fal­lait à l’époque en Is­raël l’aval de la cen­sure pour mon­ter un spec­tacle. La ré­ponse a été né­ga­tive parce que les re­pré­sen­ta­tions en yid­dish étaient pour les Is­raé­liens in­ter­dites en Is­raël. Parce que l’idéo­lo­gie sio­niste était alors de faire table rase du pas­sé. Les nou­veaux Is­raé­liens chan­geaient leur nom et re­fu­saient de par­ler le yid­dish, alors que c’était la langue ma­ter­nelle de 90% d’entre eux. Quand je suis ar­ri­vé en Is­raël au dé­but des an­nées 1950, la pre­mière chose que j’ai faite a été de chan­ger mon pré­nom, je l’ai hé­braï­sé. Je n’ai pas tou­ché à mon nom de fa­mille, parce que c’est tout ce qui reste de mes pa­rents, de ma soeur, vic­times de la Shoah. Alors, ce nom, je l’ai pré­cieu­se­ment gar­dé. Mais, dans ce contexte-là, on se construi­sait une iden­ti­té nou­velle. J’ai ap­pris l’hé­breu en quelques se­maines parce qu’au kib­boutz on re­fu­sait de par­ler une autre langue. Vous avez eu une en­fance hors du com­mun, puisque vous avez dû vous in­ven­ter plu­sieurs vies. Vous avez, au mo­ment de l’Oc­cu­pa­tion al­le­mande, pour sauver votre vie, joué au par­fait en­fant ca­tho­lique po­lo­nais. Vous par­liez le po­lo­nais sans au­cun ac­cent yid­dish pour ne pas être re­pé­ré par les na­zis. C’était une ques­tion de vie

ou de mort. Comment vit-on, si jeune, toutes ces épreuves ? C’est une ques­tion dif­fi­cile. Mais je vous di­rai que, pour mon iden­ti­té ca­tho­lique po­lo­naise, c’était une né­ces­si­té. Si nous n’avions pas par­lé le po­lo­nais des Po­lo­nais, sans au­cun ac­cent yid­dish, il au­rait été im­pos­sible de sur­vivre. L’iden­ti­té ca­tho­lique, il m’a fal­lu l’ap­prendre. Il faut dire que je me suis pris au jeu. La seule pé­riode de ma vie où j’ai eu une foi re­li­gieuse, c’était quand j’étais ca­tho­lique. J’étais, moi le pe­tit juif, en­fant de choeur, je ser­vais dans une grande église de Cra­co­vie. Quand je suis ar­ri­vé à Avi­gnon en 1946, je suis tom­bé dans un mi­lieu laïque où la re­li­gion ne comp­tait pas. J’étais chez mon oncle et ma tante. Ils étaient juifs mais pas pra­ti­quants. A Avi­gnon, j’ai dé­cou­vert la laï­ci­té, c’est-à-dire un monde où il n’y avait pas de re­li­gion obli­ga­toire. On ne sa­vait pas qui était ca­tho­lique, pro­tes­tant ou juif. Mon école pri­maire était une école laïque. Et ce­la a été pour moi une des grandes dé­cou­vertes de ma vie. La laï­ci­té à la fran­çaise, ça m’a pa­ru et me pa­raît tou­jours une sorte de mi­racle, une in­ven­tion gé­niale. Ce qui m’a per­mis, en ar­ri­vant en France avec une iden­ti­té po­lo­naise ca­tho­lique, de re­ve­nir à ma ju­déi­té. Je me suis dé­bar­ras­sé de mon iden­ti­té d’em­prunt, qui a fon­du comme neige au so­leil. Et il y a eu quel­qu’un de très im­por­tant à cette époque, quand vous aviez 11ans, M. Ta­mi­sier, ce pro­fes­seur qui vous a ap­pris le fran­çais en six mois. La re­con­nais­sance que je garde pour M. Ta­mi­sier est éter­nelle. Il s’est in­ves­ti pour moi d’une ma­nière ex­tra- or­di­naire. Faire de moi un pe­tit Fran­çais ca­pable d’en­trer au ly­cée six mois après mon ar­ri­vée, c’était pour lui une mis­sion.

Vous avez en­core l’ac­cent du Mi­di en fran­çais ! Je sais, j’ai un ac­cent du Mi­di très lourd, ça m’est res­té, je n’ai ja­mais es­sayé de m’en dé­bar­ras­ser. Vous êtes amou­reux de la France où vous avez vé­cu. Vous dé­fen­dez avec pas­sion l’hé­ri­tage des Lu­mières, des droits de l’homme, qui est se­lon vous le tré­sor que la France a offert à l’hu­ma­ni­té. Mais en même temps, vous êtes his­to­rien de la face noire de la France. Comme s’il y avait pour vous deux France: une France des Lu­mières, une France des an­ti-Lu­mières. Vous avez mon­tré que de­puis la fin du XIXe siècle jus­qu’à Vi­chy il y a cette France sou­ter­raine, an­ti­dé­mo­cra­tique, voire fas­ci­sante, qui pose tant de pro­blèmes aux his­to­riens fran­çais. Comment conci­liez-vous cet amour de la France et vos tra­vaux sur la France fas­ci­sante? C’est vrai, d’un cô­té je suis vrai­ment amou­reux de ce pays, on me le re­proche souvent en Is­raël. D’un autre cô­té, je fais mon travail de cri­tique sur le ma­té­riau que je dé­couvre. Je pense en ef­fet qu’il y a deux tra­di­tions po­li­tiques, celle des Lu­mières et celle des an­ti-Lu­mières. Les Lu­mières fran­çaises, c’était le coeur des Lu­mières eu­ro­péennes. Je parle souvent des Lu­mières « fran­co-kan­tiennes ». Kant voyait d’ailleurs en Rous­seau son maître. Il dit: Rous­seau m’a ap­pris à res­pec­ter les hommes. Donc les Lu­mières « fran­co-kan­tiennes » sont la vé­ri­table ar­ma-

Le 24 oc­tobre 1940 à Mon­toire-sur-le-Loir, le chef de l’Etat fran­çais Phi­lippe Pé­tain serre la main du chan­ce­lier Adolf Hit­ler

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