EN­TRE­PRENDRE

Mal­gré leur cé­ci­té, ils sont de­ve­nus guide de musée ou bou­lan­ger, psy­chiatre ou ar­chi­tecte d’in­té­rieur. Contre les pré­ju­gés, ils té­moignent

L'Obs - - Sommaire - par Jac­que­line de Li­nares (1) Le Cherche Mi­di, juin 2014. La ru­brique En­tre­prendre re­pren­dra le 28 août.

Car­rières : aveugles et au top

Tous se disent épa­nouis dans leur job. Bou­lan­ger-pâ­tis­sier comme son père, près de Bou­logne-sur-Mer, Pas­cal Ra­clot aime à confec­tion­ner des éclairs et des mil­le­feuilles. Alié­nor Vap­pe­reau, jeune di­plo­mate au Quai-d’Or­say, suit des dos­siers sur l’Asie cen­trale. Læ­ti­tia Ber­nard, après de brillantes études, est jour­na­liste à Ra­dio-France, et par ailleurs ca­va­lière de haut ni­veau. Erik Rance, ins­pec­teur des Af­faires so­ciales, énarque, di­rige l’or­ga­nisme pu­blic d’in­dem­ni­sa­tion des ac­ci­dents médicaux. Ces pro­fes­sion­nels re­con­nus ont un point com­mun. Ils sont non voyants. Tout comme Phi­lippe Cha­zal, avo­cat, qui pu­blie leur his­toire dans « Témoignages de tra­vailleurs aveugles » (1), ré­cits de près de 80 par­cours re­mar­quables en France et à l’étran­ger. On les ima­gi­nait ac­cor­deurs de pia­nos ou stan­dar­distes. On les dé­couvre avec éton­ne­ment en­sei­gnants, co­mé­diens, ma­gis­trat, ar­chi­tecte d’in­té­rieur, psy­chiatre, vi­ti­cul­teur ou tra­duc­teur de ro­mans po­li­ciers… Tous plus di­serts sur leur car­rière que sur leurs dif­fi­cul­tés vi­suelles. « Ma cé­ci­té n’a que peu d’im­pact sur mon rôle de maire. Ce sont mes qua­li­tés et mes dé­fauts qui entrent en ligne de compte », in­siste l’édile d’un vil­lage ber­ri­chon, Syl­vain Ni­vard, par ailleurs cadre à IBM. En re­vanche, tous re­viennent à l’en­vi sur leur rap­port, dé­ter­mi­nant, aux nou­velles tech­no­lo­gies. Elles ont chan­gé leur vie. Avec l’aide in­dis­pen­sable de l’en­tou­rage familial ou pro­fes­sion­nel, ce sont elles qui leur per­mettent de com­pen­ser leur dé­fi­cience.

Même si l’on de­vine que rien, ja­mais, n’a été fa­cile pour eux, la plu­part évitent les pos­tures hé­roïques, tout comme le mi­sé­ra­bi­lisme. « La ré­si­gna­tion et par­fois la com­plai­sance dans la la­men­ta­tion ( je l’ai ren­con­trée

à l’école) in­hibent de nom­breux aveugles. Il vaut mieux être ferme, lu­cide, et aveugle, que bête, in­dé­cis, et voyant », dit l’énarque Erik Rance. Sans com­plexe, cer­tains se sont lan­cés dans des mé­tiers in­at­ten­dus : Ni­co­las Ca­ra­ty fait dé­cou­vrir aux vi­si­teurs le Musée d’Aqui­taine à Bor­deaux. « Un aveugle gui­dant un groupe est en­core

an­ti­no­mique », re­con­naît-il. Son se­cret ? Il a lon­gue­ment étu­dié et tou­ché chaque oeuvre, il les a fait com­men­ter par une di­zaine de per­sonnes.

« Et puis, très vite, dit-il, on ou­blie sa par­ti­cu­la­ri­té. » Quant à Ber­na­dette Pilloy, écri­vaine pu­blique, elle se sent si à l’aise que cer­tains de ses clients croient que le ma­té­riel in­for­ma­tique qui lit en syn­thèse vo­cale les do­cu­ments a pour seule uti­li­té de leur faire écou­ter le ré­sul­tat de son travail. Faute d’avoir per­çu son in­fir­mi­té du pre­mier coup, beau­coup sont stu­pé­faits de la croi­ser dans la rue avec un chien­guide. Il s’agit souvent de per­sonnes so­cia­le­ment très fra­gi­li­sées. En les ai­dant, elle a la sa­tis­fac­tion de prendre « une re­vanche po­si­tive sur [son] han­di­cap ».

Mais at­ten­tion, même si ce livre per­met de dé­niai­ser des em­ployeurs en­core pleins d’a prio­ri, la plu­part de ces réus­sites sont le fait de tra­vailleurs in­dé­pen­dants ou de fonc­tion­naires. Le taux de chô­mage et le nombre d’em­plois sous-qua­li­fiés res­tent énormes chez les dé­fi­cients vi­suels. Du coup, der­rière les suc­cès on de­vine les mon­tagnes de pré­ju­gés qu’il faut en­core abattre. Ac­tuel­le­ment au­di­teur in­ter­na­tio­nal dans une banque et sur­di­plô­mé, Sté­phane For­ge­ron (MBA, com­merce in­ter­na­tio­nal, langues) a beau­coup bour­lin­gué : Etats-Unis, Mexique, Espagne, Bré­sil. Son diag­nos­tic : « Il y a des pays où on ne se sent pas en si­tua­tion de han­di­cap », comme en Espagne où de­puis dé­jà seize ans le jour­nal de la té­lé­vi­sion ré­gio­nale an­da­louse est pré­sen­té par Nu­ria del Saz, qui est non voyante. Le mar­ché du travail fran­çais, lui, ne se dis­tingue pas par son ou­ver­ture à la dif­fé­rence. Et Sté­phane For­ge­ron ru­mine en­core cet en­tre­tien d’em­bauche où il s’est en­ten­du po­ser comme seule et unique ques­tion: « Comment faites-vous pour al­ler aux toi­lettes tout seul ? »

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