PORTRAIT

Lors de la ba­taille d’Al­stom, la pa­tronne de GE France, bour­geoise hype, énarque tou­jours en mou­ve­ment et “se­rial mo­ther” tra­di, a joué un rôle cen­tral

L'Obs - - Sommaire - par Odile Be­nya­hia-Koui­der Pho­to Jacques Graf/Di­verge nce

Cla­ra Gay­mard Gé­né­rale élec­trique

Cla­ra en robe rose et Per­fec­to. Cla­ra en veste jaune ca­na­ri. Cla­ra dans un en­semble crème. Du haut de son 1,63 mètre, Cla­ra Gay­mard, la pré­si­dente de Ge­ne­ral Elec­tric France, a cre­vé l’écran dans le feuille­ton Al­stom. On l’a vue mon­ter et des­cendre le per­ron de l’Ely­sée, cou­rant der­rière son pa­tron, le géant amé­ri­cain Jeff Im­melt. Tou­jours en mou­ve­ment, tou­jours ti­rée à quatre épingles. Le pre­mier épi­sode a débuté fin avril, et le der­nier s’est joué le 21juin, quand le leader mon­dial des tur­bines a ac­cep­té de cé­der pour 12,35mil­liards ses ac­ti­vi­tés éner­gie à GE. Les ma­noeuvres d’Ar­naud Mon­te­bourg pour im­po­ser le duo Sie­mens-Mit­su­bi­shi dans le deal Al­stom ont été vaines, le mi­nistre de l’Eco­no­mie a dû rendre les armes. Cla­ra Gay­mard a connu ce jour-là son D-Day. Sans elle, le fleu­ron fran­çais ne se­rait pas tom­bé dans l’es­car­celle des Yan­kees. Son en­tre­gent et sa connais­sance des rouages ins­ti­tu­tion­nels ont été dé­ter­mi­nants pour Jeff Im­melt. Thank you Cla­ra !

Quelques jours avant son triomphe, « Miss GE » re­ce­vait « le Nouvel Ob­ser­va­teur » dans ses lo­caux exi­gus, mais fort bien si­tués, de la rue de Gre­nelle. Mon­tée sur res­sort avec ses ta­lons de 14 cen­ti­mètres et sa jupe à vo­lants, qui lui donne de faux airs de Cop­pé­lia, Cla­ra Gay­mard, 54 ans, est un phé­no­mène. Sor­tie du moule ENA- Cour des Comptes, cette mère de fa­mille XXL (neuf en­fants), écri­vaine à ses heures per­dues, a long­temps vé­cu dans l’ombre de son époux, l’an­cien mi­nistre de l’Eco­no­mie, des Fi­nances et de l’In­dus­trie du gou­ver­ne­ment Raf­fa­rin Her­vé Gay­mard. Au­jourd’hui, Cla­ra Gay­mard prend la lu­mière avec plai­sir. Elle ré­pond avec fran­chise et sans af­fec­ta­tion mais es­quive la ques­tion qui fâche en to­re­ra. Les mé­chantes langues disent qu’elle se­rait à l’ori­gine de l’« af­faire Gay­mard » qui a pré­ci­pi­té la chute de son ma­ri en 2005. C’est elle qui au­rait in­sis­té pour ob­te­nir un appartement de fonc­tion de 600 mètres car­rés, loué 14000eu­ros par mois par la Ré­pu­blique, ce­lui de Ber­cy étant in­adap­té à leur nom­breuse pro­gé­ni­ture. « De­man

dezà­mon­ma­ri ! » ré­plique-t-elle. Peine per­due, le pré­sident du con­seil gé­né­ral de Sa­voie se re­tranche der­rière une règle d’ai­rain: « Cla­ra et moine par­lons ja­mais l’unde l’au­treà la presse. » Per­sonne ne sau­ra non plus comment le couple a tra­ver­sé cette épreuve. « Su­jet

ta­bou », confirme un de leurs in­times. En 1999, Cla­ra Gay­mard com­pa­rait dé­jà, dans l’un de ses livres, la po­li­tique à un « vam­pire [qui] en­gage l’homme tout en­tier mais aus­si son épouse, ses en­fants, son en­tou­rage. Elle dé­vore votre iden­ti­té, votre paix, votre in­ti­mi­té pour la li­vrer en pâ­ture àl’air du temps. » Etoile mon­tante de la chi­ra­quie, Her­vé a vu sa car­rière po­li­tique bri­sée net. Cla­ra la haute fonc­tion­naire s’est mise à voya­ger comme VRP de luxe des en­tre­prises fran­çaises à l’étran­ger avant d’être re­pé­rée par Ge­ne­ral Elec­tric. Au­cune boîte fran­çaise ne lui avait don­né sa chance.

La fille de “Frère Jé­rôme”

N’en dé­plaise à tous ceux qui vou­draient mi­ni­mi­ser son rôle, Cla­ra Gay­mard n’est pas une « lob­byiste » lamb­da. En 2011, le ma­ga­zine « For­tune » l’a clas­sée 30e femme d’af­faires la plus in­fluente au monde. Certes, ce n’est pas une opé­ra­tion­nelle. Elle n’est pas in­gé­nieure et ne di­rige pas d’usines. Son rôle est plus po­li­tique. Cla­ra Gay­mard est la voix de GE en France. Dès que Jeff Im­melt met un pied à Pa­ris, elle l’ac­com­pagne dans ses ren­dez-vous, qu’il s’agisse de rendre vi­site au pré­sident de la Ré­pu­blique ou de dî­ner avec les grands pa­trons du CAC 40. Elle dé­crypte pour lui les usages et les codes na­tio­naux en vi­gueur. « C’est une femme très ha­bile, très in­tel­li­gente, qui a le sens du contact avec cette pointe de cu­lot qui est souvent utile », dit Gé­rard Mes­tral­let, PDG de GDF Suez. « Elle est na­tu­relle, claire et ef­fi­cace », sou­ligne Hen­ri de Cas­tries, PDG d’Axa, tan­dis qu’Hen­ri Pro­glio, PDG d’EDF, qui a pro­non­cé le dis­cours lors de la re­mise de sa Lé­gion d’hon­neur, en 2011, loue son par­cours « com­pa­rable à ce­lui d’une athlète » de haut ni­veau. « Elle al’étoffe des pion­nières fé­mi­nistes », in­siste son amie Bri­gitte Re­vel­lin-Fal­coz, pre­mière femme pi­lote de ligne d’Air France. « Très am­bi­tieuse et sans étatsd ’âme », nuance l’un de ses an­ciens ca­ma­rades de la pro­mo­tion De­nis-Di­de­rot.

Son at­ti­rance pre­mière pour la po­li­tique a été de courte du­rée. Un pe­tit tour en ca­bi­net, une in­cur­sion aux eu­ro­péennes de 1999 sur la liste de Ni­co­las Sar­ko­zy et fi­ni­to. « C’était un monde trop dur pour moi. » Un ponte du RPR l’avait pré­ve­nue: « Tu ne pour­rasj amais de­ve­nir mi­nistre… trop d’en­fants. » Huit nais­sances en dix ans, nos grands-mères n’au­raient pas fait mieux. Et pour­tant, comme elle le ra­conte dans « His­toires de femme et autres simples bonheurs », chaque dé­but de gros­sesse a été un cal­vaire. En plus de la cou­vée aux pré­noms alam­bi­qués (Phi­lo­thée, Bé­ré­nice, Thaïs, Amé­dée, Eu­la­lie,

Faus­tine, Jé­rôme-Aris­tide et An­ge­li­co), le couple a adop­té la meilleure amie de l’une de leurs filles. Aux in­dis­crets qui s’étonnent d’une telle fé­con­di­té, la dame ré­pond avec ef­fron­te­rie: « Nous les avons faits avec beau­coup de plai­sir. » En op­po­sants à la contra­cep­tion ? La fille du grand gé­né­ti­cien Jé­rôme Le­jeune, dé­cou­vreur de la tri­so­mie 21, éga­le­ment cé­lèbre en rai­son de ses po­si­tions an­ti-avor­te­ment, s’agace : « Est-ce que mes gosses ont des gueules de convic­tion ? Le com­bat de mon père n’est pas for­cé­ment le­mien. » Ses deux soeurs aî­nées, Anouk et Ka­rin, ont res­pec­ti­ve­ment sept et neu­fen­fants. La pre­mière est membre de l’Opus Dei, la frange la plus conser­va­trice de l’Eglise ca­tho­lique. Comme toute la fra­trie (elle a aus­si deux frères, dont l’un est diacre), Cla­ra a vé­cu dou­lou­reu­se­ment ces an­nées où elle pou­vait lire sur les murs de la fa­cul­té de mé­de­cine : « Il faut tuer Le­jeune et ses

pe­tits­monstres. » En 1997, elle a consa­cré un très beau livre de pié­té fi­liale à ce­lui que le pape Jean-Paul II avait

Est-ce que mes gosses ont des gueules de convic­tion ?

sur­nom­mé « Frère Jé­rôme » et qu’il avait nom­mé dès 1974 membre de l’Aca­dé­mie pon­ti­fi­cale des Sciences.

Pour ses contemp­teurs, Cla­ra Gay­mard-Le­jeune, c’est « Dr. Je­kill et Mr. Hyde ». « D’un­cô­té, elle se fringue comme une fem­me­mo­derne, etde l’autre, el­le­dé­fendles va­leurs

de­la­fa­mille àl’an­cienne », cri­tique un pa­tron proche du Par­ti so­cia­liste. « Miss GE » re­con­naît vo­lon­tiers qu’elle a une vi­sion tri­co­lore de son ac­tion. La France est le pays d’adop­tion de sa mère. Ori­gi­naire de Ker­te­minde, au Da­ne­mark, un en­droit où la fa­mille se re­trouve chaque été, Birthe Bring­sted, pe­tite brune au visage hâ­lé, était is­sue d’un mi­lieu très pauvre. Or­phe­line de père (un ma­rin pê­cheur), elle a été éle­vée par une mère femme de mé­nage. C’est peut-être ce­la le « rosebud » de Cla­ra Gay­mard, qui, comme sa mère, ne se ma­quille ja­mais. Bour­geoise en­four­chant son vé­lo par tous les temps,

se­rial­mo­ther et conser­va­trice, la pa­tronne de GE reste un ov­ni dans l’es­ta­blish­ment pa­ri­sien.

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