La troi­sième “dame” de Sar­ko­zy

Eliane Hou­lette, à la tête du par­quet fi­nan­cier, a été à l’ini­tia­tive des pour­suites contre l’an­cien pré­sident. Lui parle de ma­ni­pu­la­tion. Elle ré­pond trans­pa­rence

L'Obs - - Politique - Par Ju­lien Mar­tin

Elle n’est pas l’une des « deux dames » , les juges d’ins­truc­tion Patricia Si­mon et Claire Thé­paut, stig­ma­ti­sées à la té­lé­vi­sion par Ni­co­las Sar­ko­zy. Mais lorsque l’an­cien pré­sident prend la parole, ce 2 juillet, après quinze heures de garde à vue et dé­nonce « l’ins­tru­men­ta­li­sa­tion po­li­tique d’une par­tie de la jus­tice », il n’ignore pas qu’il doit aus­si sa mise en exa­men à une troi­sième femme, ô com­bien im­por­tante dans la nou­velle af­faire qui le concerne: Eliane Hou­lette. C’est même elle qui a frap­pé la pre­mière. A peine ins­tal­lée, le 1er fé­vrier 2014, à la tête du tout nou­veau par­quet na­tio­nal fi­nan­cier, elle a ou­vert une in­for­ma­tion ju­di­ciaire pour vio­la­tion du se­cret de l’ins­truc­tion et tra­fic d’in­fluence. Dans son vi­seur, Ni­co­las Sar­ko­zy donc, mais aus­si son avo­cat, Thier­ry Her­zog, et le ma­gis­trat de la Cour de Cas­sa­tion Gil­bert Azibert, soup­çon­né d’avoir trans­mis des in­for­ma­tions confi­den­tielles sur le dos­sier Bet­ten­court, dans le­quel le nom de l’an­cien lo­ca­taire de l’Ely­sée est éga­le­ment cité.

On pour­rait dire de cette « su­per-pro­cu­reure » qu’elle est raide comme la jus­tice si elle ne ca­chait pas sa main de fer dans un gant de ve­lours. Ou plu­tôt sous des te­nues soi­gnées et un sou­rire à toute épreuve. A 61ans, des épreuves, elle a dû en su­bir pour ar­ri­ver à ce poste,

« l’abou­tis­se­ment de[ sa] car­rière » . C’est elle que Ch­ris­tiane Tau­bi­ra a choi­sie par­mi treize can­di­dats, dont plu­sieurs grands noms de la ma­gis­tra­ture, pour di­ri­ger la nou­velle ins­ti­tu­tion spé­ci­fi­que­ment char­gée de tra­quer la grande dé­lin­quance fi­nan­cière, créée après le scan­dale Ca­hu­zac. Pour­quoi elle, la dis­crète par­que­tière? « Je dois peut-être ma no­mi­na­tion, ac­cep­tée par le Con­seil su­pé­rieur de la Ma­gis­tra­ture, au fait d’être une femme, avance-t-elle. Mais j’es­père aus­si à des consi­dé­ra­tions pro­fes­sion­nelles. » Son CV est four­ni: d’abord juge pour en­fants, elle a pas­sé l’es­sen­tiel de sa car­rière au par­quet de Ver­sailles, puis à la sec­tion fi­nan­cière du par­quet de Pa­ris, avant de de­ve­nir avo­cate gé­né­rale à la cour d’ap­pel de Pa­ris, char­gée des af­faires ci­viles. A ceux qui s’étonnent de sa désignation sur­prise, elle tient à pré­ci­ser: « Jen’ai­vu la garde des Sceaux que trois fois. Lors de mon en­tre­tien, le jour­de­mo­nins­tal­la­tio­ne­tàl’oc­ca­siond’un­col­lo­queor­ga­ni­sé pour la Jour­née de la Femme. » Comme pour en­fon­cer le clou, elle ajoute: « Je ne suis ad­hé­rente d’au­cun par­ti po­li­tique, d’au­cun syn­di­cat et je n’ai au­cun e af­fi­lia­tion phi­lo­so­phique. » Dif­fi­cile de faire plus clair. Et moins pro­lixe. Eliane Hou­lette n’aime guère par­ler de sa per­sonne. Elle ad­met du bout des lèvres avoir deux grands en­fants et être di­vor­cée. Un pas­se­temps? « Le jar­di­nage. » Une pas­sion?

« Al­bert Ca­mus. » Point. Ce n’est, de toute ma­nière, pas tant sa per­sonne que sa fonc­tion qui a im­mé­dia­te­ment fait po­lé­mique. Le Sé­nat a re­je­té par deux fois la créa­tion du par­quet na­tio­nal fi­nan­cier. La Cour de Cas­sa­tion et le Con­seil d’Etat y sont aus­si al­lés de leur cou­plet cri­tique. Aus­si­tôt ré­pu­tée trop spé­cia­li­sée, sans as­sez de moyens, la nou­velle ins­ti­tu­tion au­rait pu prendre l’eau avant d’avoir émer­gé. Les contemp­teurs n’ont pas man­qué. En pre­mier lieu le pro­cu­reur de Pa­ris Fran­çois Mo­lins, qui s’est vu dé­pos­sé­der de nom­breux

­dos­siers. « Vous plai­san­tez? Vous vou­lez

lui hé­ris­ser le poil? » s’en­tend-on ré­pondre au par­quet de Pa­ris lorsque l’on de­mande si ce der­nier ac­cep­te­rait une interview sur le su­jet. Les af­faires sen­sibles en ma­tière fi­nan­cière, c’est dé­sor­mais entre les mains d’Eliane Hou­lette qu’elles at­ter­rissent. Les ­dos­siers Wen­del, Wil­den­stein, Guéant, Mo­relle, Das­sault… trônent sur son bu­reau. D’autres par­quets pourraient se voir pa­reille­ment pillés. Elle s’in­té­resse de près aux époux Bal­ka­ny ou au clan Ta­ba­rot qui dé­pendent pour par­tie de Nan­terre et de Grasse. Les juges d’ins­truc­tion ne sont pas mieux trai­tés. Pour­tant proche de la pro­cu­reure toute-puis­sante, Re­naud Van Ruym­beke ré­clame, en vain pour lemoment, d’être sai­si de l’af­faire Ura Min. Elle a dé­ci­dé de pri­vi­lé­gier au­tant que faire se peut l’en­quête pré­li­mi­naire au dé­tri­ment de l’in­for­ma­tion ju­di­ciaire, au­tre­ment dit de conser­ver les dos­siers au par­quet na­tio­nal fi­nan­cier plu­tôt que de les confier à des juges d’ins­truc­tion. Au nom, dit-elle, « d’une jus­tice plus ra­pide et plus ef­fi­cace, comme le ré­cla---

ment les ci­toyens » . Et qu’on ne vienne pas lui faire un pro­cès en in­dé­pen­dance. Si les juges d’ins­truc­tion sont sta­tu­tai­re­ment in­dé­pen­dants du ­pou­voir, à l’in­verse des ma­gis­trats du par­quet, elle l’as­sure: « L’in­dé­pen­dance, c’est d’abord un état d’es­prit! »

Eliane Hou­lette en veut pour preuve la ges­tion spé­ci­fique ré­ser­vée à un dos­sier, ce­lui qui concerne au­jourd’hui Ni­co­las Sar­ko­zy. Le 26 fé­vrier, c’es­tune in­for­ma­tion ju­di­ciaire qui a ét éou­ver te d’em­blée et deux juges d’ins­truc­tion quion­té té dé­si­gnés. « Compte te­nu des per­son­na­li­tés mises en cause, onau­rait for­cé­ment re­pro­ché à un mo­men­tou un au­treau par quet d’être ins­tru­men­ta­li­sé par le gou­ver­ne­ment », concède-t-elle. Elle jure avoir été­mise au cou­rant des­gardes à vue des pro­ta­go­nistes par… les

mé­dias. « C’est BFMTV et l’AFP, qui ét aient pos­tés de vant l’Of­fice cen­tral de Lutte contre la Cor­rup­tion et les In­frac­tions fi­nan­cières et fis­cales, qui m’ont ap­pe­lée pour m’in­ter­ro­ger et j’ai dû contac­ter les juges d’ins­truc­tion pour en avoir confir­ma­tion. C’est très bien ain­si. » La re­mon­tée d’in­for­ma­tions

Je ne suis ad­hé­rente d’au­cun par­ti po­li­tique, d’au­cun syn­di­cat et je n’ai au­cune af­fi­lia­tion phi­lo­so­phique. Éliane Hou­lette

s’est en­suite faite confor­mé­ment au Code de Pro­cé­dure pé­nale, son « guide

ab­so­lu » . Elle a en­voyé un­mes­sage au pro­cu­reur gé­né­ral, qui l’a trans­mis à la di­rec­tion des af­faires cri­mi­nel les et des grâces, qui l’a ré­per­cu­té au ca­bi­net du mi­nis­tère de la Jus­tice. Un as­cen­seur quine marche pas dans l’au­tre­sens. Les ins­truc­tions in­di­vi­duelles, c’est fi­ni, pro­met-elle en­core.

Pour les pro­cu­reurs, les juges d’ins­truc­tion, les po­li­ciers et les­mi­nistres, Eliane Hou­lette mar­tèle, telle une ri­tour­nelle: « Cha­cun­chez soi. » Ceux à qui ses mé­thodes peuvent dé­plaire de­vront s’y faire. La taille du par­quet na­tio­nal fi­nan­cier va très pro­chai­ne­ment doubler et pas­ser de cinq à dix par­que­tiers spé­cia­li­sés. Par­mi les cinq re­cru­te­ments, un se­cré­taire gé­né­ral se­ra char­géde la com­mu­ni­ca­tion. Une ini­tia­tive prise a près que l quesse maines àpeine d’ex­pé­rience: « J’ai com­pris qu’il fal­lait com­mu­nique ret faire del a pé­da-go­gie pour le­ver les soup­çons. » Rendre trans­pa­rents les dos­siers les plus opaques, pour­mieux contrer les ac­cu

sa­tionsde « jus­tice po­li­tique » .

Eliane Hou­lette, choi­sie par Ch­ris­tiane Tau­bi­ra pour di­ri­ger la nou­velle ins­ti­tu­tion char­gée de tra­quer la grande dé­lin­quance fi­nan­cière

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