La chasse aux jeunes

Trois ans après la chute du ré­gime, blo­gueurs, ar­tistes, ci­néastes sont ré­gu­liè­re­ment arrêtés. Les mi­li­tants dé­noncent le re­tour en force de l’ins­ti­tu­tion po­li­cière

L'Obs - - Monde - De notre en­voyée spé­ciale Cé­line Lus­sa­to

« Je suis res­té six­jours en­gar­deà vue. Six jours d’hu­mi­lia­tions, de mau­vais trai­te­ments. Et puis, en­suite, la pri­son… Le sys­tème ins­crit l’au­to­ri­té po­li­cière dans la chair. » A Tu­nis, le ca­fé de l’Etoile du Nord, le QG de la jeu­nesse en­ga­gée, avec sa de­van­ture bleue, se trouve à 100 mètres à peine du mi­nis­tère de l’In­té­rieur. C’est ici qu’Azyz Ama­mi, 31 ans, ra­conte sa der­nière ar­res­ta­tion ar­bi­traire, le 13 mai, à La Gou­lette. Comme de nom­breux ac­ti­vistes, les po­li­ciers l’ont ac­cu­sé de consom­ma­tion de zat­la, de can­na­bis, un dé­lit pu­ni de un à cinq ans de pri­son. Mais, comme ses ca­ma­rades, Azyz, re­lâ­ché grâce à l’opi­niâ­tre­té de ses dé­fen­seurs, sait que la drogue n’est qu’un trompe-l’oeil, uti­li­sé pour im­pres­sion­ner les jeunes mi­li­tants. Ce que les po­li­ciers vou­laient lui faire payer, c’est son in­ter­ven­tion en di­rect, le 24 avril der­nier, sur la chaîne Et­toun­siya, lors­qu’il a dé­fen­du les jeunes ac­cu­sés d’avoir in­cen­dié le poste de po­lice de La Gou­lette. « Ce ne sont pas les jeunes qui ont fait ça, a-t-il dit, mais les po­li­ciers eux-mêmes. » Quinze jours plus tard, le 13 mai, les mêmes po­li­ciers pro­cé­daient à son ar­res­ta­tion. Le genre de coïn­ci­dences au­quel Azyz, qui a connu les geôles du ré­gime pré­cé­dent, ne croit pas.

« Nous sommes très conscients du poids du sang. Nous n’avons pas choi­si, au len­de­main de la chute de Ben Ali, de nous lan­cer dans une large ven­det­ta. Mais nous ne re­non­ce­rons pas à im­po-

ser une pro­fonde évo­lu­tion so­cié­tale par

une ré­vo­lu­tion pacifique », ex­plique-t-il dou­ce­ment. Mais ce mou­ve­ment se heurte, au­jourd’hui comme hier, aux puis­sants bou­cliers de l’ins­ti­tu­tion po­li­cière. Blo­gueurs, ac­ti­vistes, ci­néastes, rap­peurs, jeunes de la ré­vo­lu­tion... Tous sont dé­sor­mais me­na­cés de se re­trou­ver der­rière les bar­reaux.

Dans son bu­reau de l’ave­nue Bour­gui­ba, l’ave­nue de toutes les ma­ni­fes­ta­tions, Ami­ra Ya­hyaoui, fon­da­trice d’AlBaw­sa­la (la bous­sole), as­so­cia­tion dont l’ob­jec­tif est de suivre les tra­vaux de l’As­sem­blée consti­tuante, est ca­té­go­rique: « La po­lice se venge. Elle a été at­ta­quée lors de la ré­vo­lu­tion et a dû faire pro­fil bas. Dé­sor­mais, elle s’oc­cupe de ceux qui l’ont re­mise en ques­tion », ex­plique celle qui a elle-même ex­pé­ri­men­té les coups et me­naces de mort de la part des forces de l’ordre. Une vi­sion par­ta­gée par Me Kha­led Aoui­nia. « Les po­li­ciers res­sortent les griffes que la ré­vo­lu­tion les avait for­cés à ren­trer », as­sène l’avo­cat des ac­ti­vistes de Si­di Bou­zid, Tha­la ou Kas­se­rine. Ces jeunes des ré­gions dé­fa­vo­ri­sées qui, en des­cen­dant dans la rue après le sui­cide de Mo­ha­med Boua­zi­zi, firent fuir Ben Ali, font eux aus­si l’ob­jet de pour­suites.

Sa­fouane Boua­ziz, 30 ans, est l’un d’entre eux. Au ca­bi­net de son avo­cat, dans le centre très po­pu­laire de Si­di Bou­zid, à deux pas du portrait géant de Mo­ha­med Boua­zi­zi, le jeune chô­meur, tee-shirt « so­li­da­ri­té Pa­les­tine » et cas­quette vissée sur le crâne, ne baisse pas les bras. « Aprèsle 14 jan­vier, on a vait un grand rêve. Et puis rien n’a chan­gé. Li­ber­té, jus­tice, di­gni­té: au cun des mots d’ordre de la ré­vo­lu­tion ne s’est concré­ti­sé. Alors on a conti­nué. » Ré­sul­tat: les or­ga­ni­sa­tions de dé­fense des droits de l’homme ne dé­nombrent pas moins de 130 dos­siers vi­sant des jeunes de la ré­vo­lu­tion, cer­tains concer­nant jus­qu’à 85 per­sonnes. Sa­fouane, lui, est pour­sui­vi dans quatre af­faires, no­tam­ment les in­cen­dies de deux postes de po­lice la même nuit dans deux villes dif­fé­rentes. Il en­court la per­pé­tui­té.

Me Aoui­nia re­doute les consé

quences de ces pour­suites: « Que vont de­ve­nir ces jeunes ? Face au risque de ter­ro­risme, la po­lice se pré­sente comme une en­ti­té in­at­ta­quable. Mais qui fa­brique les ter­ro­ristes en lais­sant ces jeunes sans em­ploi, sans pers­pec­tives, dé­çus par une ré­vo­lu­tion qu’on leur a vo­lée et qui sont, dé­sor­mais, me­na­cés de pri­son? » « La me­nace ter­ro­riste, sou­ligne

Ami­ra Ya­hyaoui, c’était dé­jà un des ar­gu­ments de Ben Ali pour pro­té­ger sa po­lice. Tout comme la loi 52 sur la zat­la dont ils se servent pour­mettre en sour­dine les voix dis­cor­dantes. » Cette loi de 1992 qui pré­voit une peine plan­cher d’une an­née de pri­son ferme rem­plit les éta­blis­se­ments pé­ni­ten­tiaires. Un tiers des dé­te­nus sont der­rière les bar­reaux pour avoir fu­mé. Soit en­vi­ron 8000 per­sonnes. « Quand j’étais

ga­mine, ra­conte la fille du juge Ya­hyaoui, la po­lice fai­sait pres­sion contre des op­po­sants après avoir glis­sé

en­fants. de la drogue Ou ils dans ren­traient le car­table dans de le leurs rang ou Autre leur époque, fils ris­quait même pro­cé­dé. un an de » pri­son.

Ama­mi Me Gha­zi ou de Mra­bet, rap­peurs l’avo­cat dont Weld d’Azyz El 15 de et la Klay loi 52. BBJ, « mi­lite Le lé­gis­la­teur pour une doit ré­forme per­mettre dul­gence. aux A moins qu’il ne sou­haite la is- juges de faire preuve d’in­ser à la po­lice un moyen de pres­sion contre la jeu­nesse de ce pays, bien­sûr. » Car Azyz est loin d’être le seul exemple d’al sa­jin 52 – « pri­son­nier 52 » . « Aun mo­ment tu dors tran­quille chez toi. L’ins­tant d’après t’es au poste, fouillé, ques­tion­né. Sans man­dat d’ar­rêt, sans chef d’ac­cu­sa­tion for­mel, sans sa­voir pour­quoi », té­moigne Ne­jib Abi­di. C’est ce qui est ar­ri­vé le 21 sep­tembre 2013 à ce ci­néaste et à sept de ses amis dont, de­puis, quatre sont en­core der­rière les bar­reaux.

« Il était 4 heures du ma­tin quand des flics ont dé­bar­qué chez moi, ra­conte Ne­jib dans les lo­caux dé­serts de Ra­dio Chaa­bi. De­puis mon documentaire sur Lam­pe­du­sa qui dé­non­çait l’at­ti­tude com­plice du pou­voir tu­ni­sien et la créa­tion de notre ra­dio clan­des­tine, on­sa­vait qu’on était dans le col­li­ma­teur. » Le sort de la ra­dio, lui, se­ra scel­lé trois mois plus tard lorsque les stu­dios se­ront en­tiè­re­ment « net­toyés » un après-mi­di. « Ona vou­lu por­ter plainte, à trois re­prises, mais la po­lice a re­fu­sé de se dé­pla­cer. » De­puis, le lo­cal est en­tiè­re­ment vide, à peine une table, deux chaises et quelques tags aux murs.

« Ils se­mé­fient de toutes les ac­ti­vi­tés quine sont­pas contrô­lées par les par­tis po­li­tiques, pour­suit Ne­jib. Nous nous ren­dons dans les quar­tiers, dans ces mondes de pau­vre­té et de vio­lence et, à tra­vers la­mu­sique, on échange. Le hi­phop tu­ni­sien est de­ve­nu po­li­ti­sé. Il dé­nonce les in­jus­tices so­ciales qui s’ac­croissent, le chô­mage qui pèse sur toute une gé­né­ra­tion mais aus­si le sys­tème car­cé­ral qui fi­nit de la broyer. »

Mal­gré la chute du ré­gime, l’état des pri­sons n’a pas évo­lué, en par­ti­cu­lier ce­lui de Bou­chou­cha où at­tendent les gar­dés à vue. « Les témoignages sont

édi­fiants, dé­nonce Me Mra­bet. Je ne ren­contre plus au­cun client là-bas qui n’ait pas at­tra­pé la gale. » Condi­tions de dé­ten­tion in­sa­lubres, vio­lences po­li­cières, garde à vue jus­qu’à six jours sans chef d’in­cul­pa­tion, sans avo­cat... « Le gou­ver­ne­ment doit sans at­tendre s’at­ta­quer à un sys­tème dans le­quel la po­lice se croit tout per­mis », in­siste Ami­ra Ya­hyaoui. La mi­li­tante sa­lue la nou­velle Cons­ti­tu­tion mais sou­ligne: « La dé­mo­cra­tie, ce ne sont pas 149 ar­ticles en­fer­més dans un do­cu­ment re­lié. Ce sont tous ceux qui doivent être ré­di­gés dans la fou­lée. Et sur­tout ap­pli­qués! Mais les dé­pu­tés, eux aus­si, ont peur », af­firme la jeune

femme. « Comment in­ter­pré­ter qu’un élu vous de­mande d’ef­fa­cer de votre té­lé­phone un échange de SMS cri­tique en­vers la­po­lice? L’ha­bi­tu­dede la­peur est re­ve­nue. »

Ma­ni­fes­ta­tion en sou­tien au blo­gueur Azyz Ama­mi et au pho­to­graphe Sa­bri Ben Mlou­ka, à Tu­nis, le 17 mai

Sa­fouane Boua­ziz, une des fi­gures de la ré­vo­lu­tion, en­court la per­pé­tui­té. Ci-des­sus le rap­peur Klay BBJ ac­com­pa­gné de son avo­cat, Me Gha­zi Mra­bet

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