Trop de gas­pi dans l’as­siett e

Chaque Fran­çais jette 20 ki­los d’ali­ments par an. Pour lut­ter contre la ga­be­gie, des pro­duc­teurs ré­sistent, des grandes sur­faces s’or­ga­nisent…

L'Obs - - Notre Époque - Par Caroline Bri­zard

Les chiffres sont ef­fa­rants. Chaque an­née, 1,3 mil­liard de tonnes de den­rées ali­men­taires, soit le tiers de la pro­duc­tion, sont per­dues ou gas­pillées, se­lon les don­nées de la FAO (Food and Agri­cul­ture Or­ga­ni­sa­tion) col­lec­tées dans tous les pays du monde. La perte s’élève à 500 milliards d’eu­ros par an. Une « in­dé­cence mo­rale », pour le di­rec­teur gé­né­ral de la FAO Jo­sé Gra­zia­no da Sil­va, alors que la faim frappe près d’un mil­liard d’in­di­vi­dus, pas seule­ment dans les pays pauvres. Rien qu’au sein de l’Union eu­ro­péenne, le gâ­chis ali­men­taire – on parle de ce que l’on au­rait pu con­som­mer, non pas des os de pou­let ou des pe­lures d’orange lais­sés dans l’as­siette – s’élève à 179 ki­los par ha­bi­tant et par an. Et, dans l’Hexa­gone, chaque Fran­çais jette à la pou­belle en moyenne 20ki­los d’ali­ments par an, dont 7ki­los de pro­duits en­core em­bal­lés et 13ki­los de fruits et lé­gumes abî­més, soit en­vi­ron 400 eu­ros de per­dus par an, se­lon l’Agence de l’En­vi­ron­ne­ment et de la Maî­trise de l’Ener­gie (Ademe).

L’ali­ment est un pro­duit vi­vant, et c’est là son drame. Il se dé­grade vite. Son des­tin est in­cer­tain, car le consom­ma­teur en bout de chaîne a l’hu­meur chan­geante. « On vit avec le cli­mat », ob­serve un agri­cul­teur, qui ex­plique que, l’hi­ver der­nier n’ayant pas été as­sez froid, les mé­na­gères ont bou­dé le pot-au-feu. Du coup, les poi­reaux se sont mal ven­dus. « Il a fal­lu les pas­ser à la broyeuse », dé­plore Charles Gauthier, pro­duc­teur dans la Sarthe.

Les normes et ré­gle­men­ta­tions sont éga­le­ment cause de gâ­chis. Les ca­libres trop stricts que l’Union eu­ro­péenne im­po­sait aux lé­gumes et aux fruits ont dis­pa­ru de­puis dix ans. Mais les ha­bi­tudes ont la vie dure, et les pro­duc­teurs mettent en­core de cô­té les ce­rises trop pe­tites, les pommes de terre pas as­sez rondes, les ca­rottes à deux jambes… toutes ces « gueules cas­sées » que pro­duit la na­ture. « Elles sont consi­dé­rées comme non ven­dables », ex­plique Xa­vier Beu­lin, pré­sident de la Fé­dé­ra­tion na­tio­nale des Syn­di­cats d’Ex­ploi­tants agri­coles (FNSEA). Vingt pour cent de la pro­duc­tion ini­tiale sont ain­si triés à la source, et en­voyés soit vers les usines de soupe ou de com­pote, soit tout bon­ne­ment re­mis au champ « pour faire l’hu­mus dans des terres », pour­suit le pré­sident de la FNSEA. Une perte nette es­ti­mée à 750000 tonnes par an par l’Ademe.

Face à la ga­be­gie, des grou­pe­ments de pro­duc­teurs ré­sistent. Ils tentent de convaincre la grande dis­tri­bu­tion de vendre ces fruits et lé­gumes « mal fou­tus » – mais goû­teux – avec l’éti­quette « Quoi ma gueule? » . Ain­si, fin mars 2014, l’In­ter­mar­ché de Pro­vins (Seine-et-Marne) a ven­du 30% moins cher des pommes, des oranges et des ca­rottes dites « moches » . D’autres en­seignes jouent le jeu, comme Au­chan et Mo­no­prix, mais les opé­ra­tions res­tent ponc­tuelles.

Dans les cen­trales d’achat et les mar­chés de gros, les pertes conti­nuent, sauf dis­po­si­tif ex­cep-

tion­nel pour trai­ter les in­ven­dus, comme sur le Mar­ché d’In­té­rêt na­tio­nal (MIN) de Run­gis. Au Po­ta­ger de Ma­rianne, une as­so­cia­tion du ré­seau Andes (As­so­cia­tion na­tio­nale de Dé­ve­lop­pe­ment des Epi­ce­ries so­li­daires), on pousse de grands pans de plas­tique trans­pa­rent pour pé­né­trer dans le hall ré­fri­gé­ré où s’en­tassent les ca­geots de ba­nanes pi­quées, de to­mates ce­rises un peu molles dans leur em­bal­lage trans­pa­rent, mais aus­si des mangues, des pam­ple­mousses, des clé­men­tines et des ana­nas sans dé­faut ap­pa­rent. Dans l’es­pace mi­toyen, les sa­la­riés du Po­ta­ger de Ma­rianne s’af­fairent au­tour de pa­lettes em­maillo­tées de film plas­tique. « Nous pré­pa­rons les li­vrai­sons pour les épi­ce­ries so­li­daires du ré­seau Andes, les Res­tos du Coeur, la Banque

ali­men­taire… », ex­plique Ab­del Bel­hat­tab, l’un des res­pon­sables, qui ap­pro­vi­sionne 90 points de li­vrai­son en Ile-de-France. Les pro­duits y se­ront ven­dus au dixième du prix du mar­ché, ou dis­tri­bués gra­cieu­se­ment. Le Po­ta­ger de Ma­rianne à Run­gis ré­cu­père ain­si 200 tonnes par an. Mais, pour ces quelques cen­taines sau­vées de l’in­ci­né­ra­tion, com­bien de per­dues, à Run­gis et sur les autres mar­chés de gros?

La suite se joue dans les grandes sur­faces, où 600 000 tonnes de den­rées ali­men­taires dites pé­ris­sables sont je­tées tous les ans, se­lon le ma­ga­zine « la Terre ». L’af­fi­chage des dates de pé­remp­tion sur les pro­duits est une des rai­sons de cette ga­be­gie. Il y a d’une part la « date li­mite de consom

ma­tion » (DLC) au-de­là de la­quelle le lait, le yaourt, le steak sous Cel­lo­phane risquent d’être conta­mi­nés par des bac­té­ries ou des cham­pi­gnons et ne peuvent plus être ven­dus. Mais l’in­dus­trie agroa­li­men­taire fixe ces dates de fa­çon ex­ces­si­ve­ment pru­dente, pour ac­cé­lé­rer les rotations dans les rayons. Il existe aus­si deux autres men­tions, la « date li­mi­ted ’utilisation

op­ti­male » (DLUO) et le « Acon­som­mer de pré­fé­rence avant… », por­tées sur les pro­duits secs, qui sont juste in­di­ca­tives. Le ki­lo de fa­rine ou les bis­cuits secs res­tent bons bien au-de­là de la date ins­crite. Seule­ment voi­là: le consom­ma­teur confond toutes ces in­for­ma­tions et laisse sur les rayons ce qu’il croit pé­ri­mé. Il ne reste plus à la grande sur­face qu’à le je­ter… Pour évi­ter ces confu­sions, la Com­mis­sion eu­ro­péenne a pro­po­sé à la mi-juin de

sup­pri­mer ces men­tions sur une ving­taine de pro­duits: le sucre en mor­ceaux, le vi­naigre, le cho­co­lat…

En prin­cipe, ce­la coûte moins cher aux hy­per­mar­chés de don­ner que de je­ter. Il existe une in­ci­ta­tion fis­cale pour li­vrer les sur­plus aux Res­tos du Coeur, au Se­cours ca­tho­lique… mais la grande dis­tri­bu­tion en profite peu. Trop contrai­gnant… « Il fau­drait que les ma­ga­sins or­ga­nisent un tri préa­lable, au lieu de je­ter en vrac, en em­pi­lant les pro­duits­qui s’abî­ment », ex­plique-t-on au ré­seau fran­çais des Banques ali­men­taires qui ré­cu­pèrent la nour­ri­ture pour le compte des or­ga­ni­sa­tions ca­ri­ta­tives. « Nous­re­cueillons 93000 tonnes de pro­duits chaque an­née, dont la moi­tié au­près de la grande dis­tri­bu­tion. Ce pour­rait être le­double. »

« Les grandes en­seignes se­con­tentent d’in­té­grer le coût du gas­pillage aux

clients », dit Eric Pou­de­let, di­rec­teur de la sé­cu­ri­té de la chaîne ali­men­taire à la Com­mis­sion eu­ro­péenne. Et même si des ef­forts sont faits, ils res­tent mo­destes. Car­re­four France s’est en­ga­gé à ré­duire le gâ­chis, en confiant cette tâche à une di­rec­tion du dé­ve­lop­pe­ment du­rable qui compte 4per­sonnes, sur les 120000 sa­la­riés du groupe.

Dans la res­tau­ra­tion col­lec­tive, les hô­pi­taux, les can­tines… les pra­tiques font fré­mir. Le plateau-re­pas ap­por­té dans une chambre asep­ti­sée re­part souvent in­tact, di­rec­tion le vi­deor­dures. Une en­quête de 2011 faite par la Ligue de l’En­sei­gne­ment a mon­tré que, sur les 13000 re­pas quo­ti­diens four­nis aux en­fants de la com­mu­nau­té d’ag­glo­mé­ra­tion de Plaine cen­trale du Val-de-Marne (Al­fort­ville, Cré­teil et Li­meil-Bré­vannes), 37% de la viande étaient je­tés, 39% des des­serts et 60% du pain. Une fo­lie.

L’ul­time cha­pitre du grand gâ­chis s’écrit à la mai­son. Le ré­fri­gé­ra­teur est le lieu de tous les dan­gers: on y stocke plus que de be­soin le lait, les se­mi-conserves, les plats cui­si­nés; les restes du dî­ner y sont gar­dés, puis ou­bliés… La fa­mille boude le pain mou de la veille: hop, pou­belle! Se­lon la Banque mon­diale, 35% du gas­pillage to­tal se font dans les foyers, no­tam­ment dans les pays dé­ve­lop­pés. Ce­la re­pré­sente une mine d’éco­no­mies. En ces temps de crise, l’ « art pro­fond d’ac­com­mo­der

les­restes », cher au poète Ver­laine, a de beaux jours de­vant lui.

pho­tos

La pho­to­graphe

Ch­ris­tel Jeanne se laisse ins­pi­rer par les fruits et lé­gumes aux gueules cas­sées, ces tu­ber­cules tor­dus, ces fraises de guin­gois, dans les­quels elle de­vine au­tant d’his­toires et des per­son­nages qui nous les rendent aus­si­tôt sym­pa­thiques.

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