Les ti­railleurs sé­né­ga­lais du Che­min des Dames

L'Obs - - Dossier -

Il est grand, il est noir, il est fort, et, sous sa ché­chia rouge, il sou­rit de toutes ses dents blanches; il est le brave in­di­gène ve­nu des loin­taines co­lo­nies d’Afrique pour ai­der sa « mère pa­trie », la France. Ça, c’est le ti­railleur sé­né­ga­lais des af­fiches de la pro­pa­gande de guerre. La réa­li­té his­to­rique est moins glo­rieuse. L’idée de re­cou­rir aux co­lo­nies pour pal­lier la fai­blesse de la dé­mo­gra­phie de la mé­tro­pole a été théo­ri­sée dès 1910, par Charles Man­gin, un of­fi­cier de l’ar­mée co­lo­niale, qui en fait la thèse d’un best-sel­ler, « la Force noire ». Mais elle ne s’im­pose qu’après les pre­mières grandes sai­gnées des dé­buts du conflit. En 1915, l’état-ma­jor se dé­cide à pui­ser dans cette ré­serve qui semble in­fi­nie, et dont per­sonne ne doute qu’elle ré­pon­dra à l’ap­pel avec en­thou­siasme. Le point de vue des po­pu­la­tions concer­nées n’est pas tout à fait le même. Les in­di­gènes sont dé­jà ré­vol­tés contre le travail for­cé au­quel les sou­met la loi des Blancs. Le­quel d’entre eux se­rait as­sez fou pour don­ner sa vie pour eux, dans un pays qu’il ne connaît pas, face à un en­ne­mi dont il ne sait rien? Se­lon les his­to­riens (1), tous les moyens d’échap­per au re­cru­te­ment sont mis en oeuvre. Les fuites vers les co­lo­nies voi­sines an­glaises ou por­tu­gaises sont mas­sives, et les Fran­çais doivent faire face à des ré­voltes d’am­pleur. La ré­pres­sion se fait au ca­non et à la mi­trailleuse. Une fois l’ordre ré­ta­bli, comme on di­sait alors, le re­cru­te­ment « vo­lon­taire » s’opère. Il arrive, nous dit le « Dic­tion­naire de la France co­lo­niale » (Flam­ma­rion) qu’il se fasse « au­las­so » .

Dé­bar­qués en France, for­més à la hâte, les sol­dats des contin­gents co­lo­niaux dé­couvrent l’en­fer au­quel ils sont des­ti­nés. La guerre elle-même, mais aus­si le chan­ge­ment de cli­mat, le froid, l’an­goisse du dé­ra­ci­ne­ment ou les ma­la­dies in­con­nues font des ra­vages. L’hécatombe la plus ter­rible sur­vient au prin­temps 1917, au Che­min des Dames. A la Chambre, un homme s’in­surge de voir ain­si les sol­dats noirs ser­vir de « chair à ca­non » . Il s’appelle Blaise Diagne. Il est noir lui-même. Elu au prin­temps 1914 dans une des quatre com­munes du Sé­né­gal qui, au nom d’un vieux sta­tut, peuvent en­voyer des re­pré­sen­tants à Pa­ris, il est aus­si le pre­mier dé­pu­té fran­çais d’ori­gine afri­caine. Cle­men­ceau, de­ve­nu pré­sident du Con­seil, fin 1917, s’en fait un allié. Il le nomme haut com­mis­saire au re­cru­te­ment, et l’en­voie en Afrique. Voir dé­bar­quer un Noir avec toute la pompe d’un ayant rang de mi­nistre est une hor­reur pour les co­lons et une réus­site au­près des po­pu­la­tions. Diagne met en scène sa mis­sion, mul­ti­plie les dis­cours éblouis­sants et les pro­messes de beaux uni­formes ou de bonne paie, et réus­sit en­fin à ral­lier les masses. Au to­tal, 134 000 sol­dats (sur 550 000 com­bat­tants ou tra­vailleurs de l’em­pire dans son en­semble) sont ve­nus des co­lo­nies d’Afrique noire pour com­battre en France. Diagne leur a aus­si pro­mis que l’éga­li­té au com­bat abou­ti­rait for­cé­ment à l’éga­li­té ci­vique. Cette pro­messe-là ne se­ra ja­mais te­nue. (1) « L’Em­pire triom­phant (tome 1) », par Gil­bert Comte, Edi­tions De­noël. « L’Afrique dans l’en­gre­nage de la Grande Guerre », par Marc Mi­chel, Edi­tions Kar­tha­la.

Les hommes du 4e ré­gi­ment de spa­his au re­pos dans les en­vi­rons

d’Hernicourt (Pas-de- Ca­lais)

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