Les “in­di­gènes d’Al­gé­rie” dans les tran­chées

L'Obs - - Dossier -

La France co­lo­niale adore ses beaux sol­dats de l’em­pire. Elle aime aus­si qu’ils res­tent à la place qui leur re­vient dans la hié­rar­chie, tout en bas. Dans l’ar­mée de la Pre­mière Guerre mon­diale, seuls six Noirs sont of­fi­ciers. Et deux pe­tites cen­taines de Magh­ré­bins à peine sont sous-of­fi­ciers ou of­fi­ciers, mais tou­jours su­bal­ternes. Par­mi eux, deux des­tins croi­sés disent les am­bi­guï­tés de cette his­toire. Le pre­mier porte le beau nom d’émir Kha­led (1875-1936). Il est ca­pi­taine des spa­his. C’est sur­tout une recrue rê­vée pour l’ar­mée fran­çaise: son grand-père était l’illustre Abd el-Ka­der, le re­belle ma­gni­fique qui avait lut­té contre les Fran­çais au mo­ment de la conquête du pays, dans les an­nées 1830-1840. Né à Da­mas, où était mort son aïeul, Kha­led opte clai­re­ment pour la France. Edu­qué à l’école fran­çaise, il fait Saint- Cyr, et n’hé­site pas à se ré­en­ga­ger, quand sonne le toc­sin de la guerre contre l’Al­le­magne. Dans leur sé­rie « Frères d’armes » (voir p. 67), Pas­cal Blan­chard et Ra­chid Bou­cha­red en dressent un portrait pas­sion­nant. Son double, obs­cur, n’est pas moins fas­ci­nant. A l’ori­gine, le lieu­te­nant Bou­ka­bouya est lui aus­si un « in­di­gène d’Al­gé­rie ». Ins­ti­tu­teur de mé­tier, il se met lui aus­si, dès 1914 au ser­vice de la France. En 1915, le ca­pi­taine de son ré­gi­ment meurt au com­bat. L’of­fi­cier in­di­gène es­time, à rai­son, que le grade lui re­vient. L’état­ma­jor pré­fère don­ner le ga­lon à un of­fi- cier moins an­cien… mais plus « fran­çais ». Ecoeu­ré, Bou­ka­bouya dé­serte avec une par­tie de ses hommes et va se mettre au ser­vice des Al­le­mands qui sont al­liés aux Ot­to­mans. De­puis le dé­but de la guerre, grâce au sul­tan ca­life com­man­deur des croyants qui règne à Is­tan­bul, les Al­le­mands rêvent d’uti­li­ser l’arme re­li­gieuse pour re­tour­ner les nom­breux mu­sul­mans vi­vant dans les em­pires fran­çais, an­glais, ou russe. Le lieu­te­nant sert cette pro­pa­gande. Il est en­voyé dans les camps de pri­son­niers pour pro­pa­ger cette bonne parole au­près des dé­te­nus magh­ré­bins, ré­dige un opus­cule dé­non­çant la fa­çon dont est trai­té l’is­lam dans l’ar­mée et s’en­gage dans les rangs ot­to­mans.

De son cô­té, at­teint de tu­ber­cu­lose, l’émir Kha­led aban­donne le front en 1916. Dès le len­de­main de l’ar­mis­tice, il se dé­cide lui aus­si à ruer dans le bran­card co­lo­nial. Il veut en fi­nir avec le sys­tème de l’in­di­gé­nat, ces mu­sul­mans trans­for­més en su­jets de se­conde zone sur leur propre terre, et rêve de ci­toyen­ne­té pour tous. Il va même, nous dit le dic­tion­naire « l’Al­gé­rie et la France » (Bou­quins, Ro­bert Laf­font) jus­qu’à ré­cla­mer se­crè­te­ment au pré­sident Wil­son le droit du peuple d’Al­gé­rie à dis­po­ser de lui-même. L’Amé­ri­cain n’est-il pas en train de l’ac­cor­der aux Tchèques comme aux Po­lo­nais. Pour Pa­ris, l’af­front est in­to­lé­rable. Kha­led est ex­pul­sé. En 1926, ce sol­dat qui a por­té haut les couleurs de l’ar­mée fran­çaise pen­dant la Pre­mière Guerre mon­diale est contraint de re­tour­ner en Sy­rie, où il est né.

L’émir Kha­led, ca­pi­taine des spa­his. Ci-des­sous, ti­railleurs al­gé­riens à Bor­deaux, en

août 1914.

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