Un hé­ros si dis­cret

Il a li­bé­ré la Corse, dé­bar­qué en Pro­vence, oc­cu­pé l’Al­le­magne et com­bat­tu en In­do­chine. Ham­mou Mous­sik, 96 ans, ma­ro­cain, a ser­vi la France les armes à la main

L'Obs - - Dossier - Par Na­tha­lie Fu­nès

La lé­gende fa­mi­liale dit qu’il est né

au dé­but du siècle der­nier, le jour où les troupes co­lo­niales fran­çaises sont en­trées dans le douar, là-haut, dans la ré­gion d’Azi­lal, au coeur du Moyen At­las ma­ro­cain. Et que, ce même jour, les mi­li­taires ont tué « Moh », son père, un Ber­bère op­po­sé au ré­gime du pro­tec­to­rat. Per­sonne, dans la fa­mille, ne sait exac­te­ment quand ce­la s’est pas­sé. Ham­mou Mous­sik ne connaît pas sa date de nais­sance. C’est bien plus tard, en no­vembre1941, quand il s’est en­ga­gé dans l’ar­mée fran­çaise, lui, le fils de ré­sis­tant, que le mé­de­cin a dé­cré­té qu’il avait 23ans. Il ve­nait d’exa­mi­ner ses dents. Sur sa carte d’iden­ti­té, à la men­tion « né le », il est in­di­qué « 01-011918 ». Pour tous ceux, au Maroc, qui ont vu le jour avant la créa­tion de l’état­ci­vil, on a dé­cré­té que leur an­ni­ver­saire tom­be­rait chaque 1er jan­vier.

Ham­mou Mous­sik a au­jourd’hui 96ans. Peut- être plus, peut- être moins (1). C’est un vieil homme sec et vif, en djel­la­ba, qui grimpe sans fai­blir les étages de sa mai­son­nette, dans le quar­tier po­pu­laire de Si­di Oth­mane, dans le sud de Ca­sa­blan­ca. Il vit chi­che­ment avec une de ses filles, Aï­cha, sexa­gé­naire tou­jours cé­li­ba­taire, il ne sait ni lire ni écrire, ne parle pas le fran­çais… Mais il conserve dans le pla­card de sa chambre un mor­ceau de ve­lours rouge où sont ac­cro­chées les sept mé­dailles que lui a don­nées la France. La lé­gion d’hon­neur, la mé­daille mi­li­taire, la croix de guerre 39-45 avec étoile de bronze… Ham­mou Mous­sik a ser­vi dix ans et dix mois. Il a été en­voyé sur le front tu­ni­sien en jan­vier 1943, il a par­ti­ci­pé à la li­bé­ra­tion de la Corse en sep­tembre, aux com­bats de l’île d’Elbe en juin1944, au dé­bar­que­ment en Pro­vence au mois d’août, à l’oc­cu­pa­tion de l’Al­le­magne jus­qu’en no­vembre1945, et puis en­core à la guerre d’In­do­chine en juin 1950, comme mo­q­qa­dem aouel (ser­gent-chef). Sa guerre tient à pré­sent dans une en­ve­loppe en pa­pier. Il y a glis­sé son li­vret mi­li­taire, rem­pli à la main d’une écri­ture ser­rée, qui ra­conte mois après mois le « dé­tail des ser­vices et mu­ta­tions di­verses » et sa carte du com­bat­tant qui lui vaut une re­traite de 669 eu­ros par an.

C’est un homme des mon­tagnes, comme on dit de l’autre cô­té de la Mé­di­ter­ra­née, qui a gran­di sur des terres arides, à 1300 mètres d’al­ti­tude. Fils unique d’une veuve, il gar­dait des chèvres, des mou­tons, des vaches, culti­vait un peu de blé et d’orge. Chaque an­née, se sou­vient-il, une cam­pagne de re­cru­te­ment était or­ga­ni­sée par l’ar­mée. Il a dé­ci­dé un jour de s’en­ga­ger parce qu’à Ta­mer­zoukt, où il ha­bi­tait,

« il n’y avait pas de travail » . Au dé­but de la Se­conde Guerre mon­diale, ils sont 90000 Ma­ro­cains à avoir re­joint, comme lui, l’ar­mée fran­çaise, pour échap­per à la mi­sère ou parce qu’ils avaient été dé­si­gnés par le caïd. Ham­mou Mous­sik in­tègre les goums (2), ces uni­tés d’in­fan­te­rie lé­gère, es­sen­tiel­le­ment com­po­sées de Ber­bères de l’At­las et alors char­gées de la sé­cu­ri­té in­té­rieure. Per­sonne ne le pré­vient qu’il de­vra peut-être par­tir au com­bat. En no­vembre 1942, le dé­bar­que­ment an­glo-amé­ri­cain à Al­ger pré­ci­pite les choses. L’Ar­mée d’Afrique est le­vée. Le 2e GTM (Groupe de Ta­bors ma­ro­cains), dont Ham­mou Mous­sik fait par­tie, est en­voyé au front. Ce se­ra l’une des uni-

tés d’in­fan­te­rie les plus dé­co­rées de la Se­conde Guerre mon­diale. A l’hi­ver 1943, Ham­mou Mous­sik se re­trouve dans les mon­tagnes tu­ni­siennes, face aux di­vi­sions al­le­mandes, avec un at­ti­rail de for­tune, une djel­la­ba, de vieilles chaus­sures « dont les clous sor­taient » , un fu­sil qui date de la fin du xixe siècle (les fa­meux mous­que­tons Ber­thier), pra­ti­que­ment rien à man­ger, « quelques mor­ceaux de pain, un peu de pâtes » . C’est seule­ment pour le dé­bar­que­ment en Corse, quelques mois plus tard, que sa troupe re­ce­vra des Amé­ri­cains des équi­pe­ments de « vrais sol­dats » . Un treillis, un casque, des gants, des boîtes de sar­dines…

« Les Al­liés sur­nom­maient les gou­miers les sau­vages en che­mise de nuit, ra­conte Ch­ris­tophe Tou­ron, an­cien pro­fes­seur d’his­toire au ly­cée Lyau­tey de Ca­sa­blan­ca et co­au­teur d’« Ana! Frères d’armes ma­ro­cains dans les deux guerres mon­diales » (Sen­so Uni­co). C’étaient des troupes de choc, souvent em­ployées sur des ter­rains es­car­pés, pour des opé­ra­tions de rup­ture de front, des com­bats dif­fi­ciles. » Pour li­bé­rer Bas­tia, une fois dé­bar­qués en Corse, les gou­miers passent par le col de Te­ghime. Douze heures de marche dans la nuit, sous la pluie, à glis­ser sur une terre dé­trem­pée, avec sur les

Jus­qu’en juin 2015, France Té­lé­vi­sions dif­fuse « Frères d’armes », une col­lec­tion de 50 por­traits de hé­ros cé­lèbres ou in­con­nus, ayant com­bat­tu pour la France lors des deux guerres mon­diales et ra­con­tés par des per­son­na­li­tés contem­po­raines. Ini­tiée par l’his­to­rien Pas­cal Blan­chard et le réa­li­sa­teur Ra­chid Bouchareb, cette sé­rie va être en­ri­chie par des ex­po­si­tions iti­né­rantes en ré­gions. A re­trou­ver aus­si sur le site Nou­ve­lobs.com.

épaules une tente, une cou­ver­ture, une pelle, un fu­sil. Cer­tains doivent aus­si se char­ger des caisses de mu­ni­tions. Les mu­lets ne sont pas as­sez nom­breux. Deux heures après leur ar­ri­vée, les Al­le­mands com­mencent à bom­bar­der. Ham­mou Mous­sik voit ses pre­miers morts. Il y en a 41 au sein du 2e GTM. «A l’époque, on n’y fai­sait pas at­ten­tion », dit-il. Après le dé­bar­que­ment en Pro­vence, l’an­née sui­vante, les gou­miers li­bèrent Mar­seille en sur­gis­sant des hau­teurs de la ville, partent vers le nord-est, re­montent la val­lée du Rhône, tombent dans ce qu’on a ap­pe­lé le « cal­vaire des Vosges ». L’hi­ver est l’un des plus froids du siècle. Le vent est gla­cial. La neige a tout en­va­hi. Ham­mou Mous­sik y dé­croche une de ses mé­dailles. Il « s’est par­ti­cu­liè­re­ment dis­tin­gué au com­bat de Ra­mon­champ, le 8 oc­tobre 1944, in­dique sa ci­ta­tion, contri­buant­par son ac­tion per­son­nelle à la mi­seen­fui­ted’ un dé­ta­che­ment alle-man­det à la cap­ture de sa mi­trailleuse » . Il quitte les Vosges avec les pieds ge­lés, comme des di­zaines de sol­dats ma­ro­cains, et un ar­rêt d’un mois et de­mi dans un hô­pi­tal de Di­jon.

Les com­bats de trop au­ront été ceux d’In­do­chine. « Cette gué­rilla, où l’en­ne­mi sur­gis­sait de par­tout, der­rière chaque coin d’arbre, chaque ri­zière », où la cha­leur hu­mide vous pre­nait la tête en étau, où on ne pou­vait boire que du vin, parce que l’eau, in­fes­tée d’amibes, vous tor­dait le ventre. Le Viêt-minh pousse les sol­dats ma­ro­cains à aban­don­ner une guerre co­lo­niale qui, leur clame-t-il, n’est pas faite pour eux. Ils hurlent en arabe à tra­vers des haut-par­leurs, font pas­ser des tracts. Des di­zaines de gou­miers dé­sertent. « Là-bas, on a connu la­mi­sère », ré­sume, la­co­ni­que­ment, Ham­mou Mous­sik. A son re­tour, il est « tel­le­ment

fa­ti­gué » qu’il quitte l’ar­mée, re­joint la po­lice de Ca­sa­blan­ca, et ne dit plus un mot sur ses ba­tailles. Ou­blié en France, mal vu au Maroc pour avoir com­bat­tu au ser­vice de l’an­cien pays co­lo­ni­sa­teur (3), il cache ses mé­dailles. « J’étais adulte la pre­mière fois que je les ai

vues », ra­conte Mo­ha­med, son fils aî­né, pro­fes­seur d’arts plas­tiques à la re­traite. Ce n’est qu’à la fin des an­nées 1990 qu’il com­men­ce­ra à être in­vi­té aux cé­ré­mo­nies de com­mé­mo­ra­tion et ce n’est qu’en 2007, un an après la sor­tie du film « In­di­gènes », de Ra­chid Bouchareb, que sa pen­sion se­ra ali­gnée sur celle des com­bat­tants fran­çais. Il tou­chait alors dix fois moins. « Beau­coup de gou­miers, des­pa­hi­setde ti­railleurs sont morts sans que leur re­traite soit ré­éva­luée eta­vec l’im­pres­sion que la France les avait tra­his », ra­conte Driss Magh­raoui, pro­fes­seur d’his­toire et de re­la­tions in­ter­na­tio­nales à l’uni­ver­si­té Al Akha­wayn de Ca­sa­blan­ca. 7000 sol­dats ma­ro­cains ont été tués pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale, 30000 bles­sés et plus de 18000 faits pri­son­niers. Quand ils par­taient au front, les gou­miers avaient l’ha­bi­tude de chan­ter « Zi­dou l’gou­dem » (« Al­lez, en avant »). A la fin, la chan­son di­sait: main­te­nant que vous avez com­bat­tu, « vous de­vez

re­par­tir chez vous » .

(1) Azi­lal, chef-lieu de la pro­vince du même nom, a été oc­cu­pée par les troupes fran­çaises en no­vembre 1916, ce qui pla­ce­rait la date de nais­sance d’Ham­mou Mous­sik à cette époque.

(2) Ham­mou Mous­sik fai­sait par­tie du 60e goum. En de­hors des goums, ré­par­tis dans des Ta­bors, eux-mêmes réunis dans quatre Groupes de Ta­bors ma­ro­cains (GTM), il y avait aus­si quatre ré­gi­ments de spa­his (ca­va­liers) et dix ré­gi­ments de ti­railleurs (in­fan­te­rie).

(3) Le pro­tec­to­rat fran­çais a du­ré de 1912 à 1956.

Ham­mou Mous­sik ar­bore

les sept mé­dailles don­nées par la France, de­vant sa mai­son à Ca­sa­blan­ca

Après avoir dé­bar­qué à Ajac­cio en sep­tembre 1943, les gou­miers marchent sur Bas­tia pour li­bé­rer le reste de la Corse

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.