Des ar­tistes en­ga­gés

Ils étaient peintres ou poètes, po­lo­nais ou suisses, et ont com­bat­tu en Cham­pagne ou dans la Somme. Parce qu’ils ai­maient la France, et que la na­tu­ra­li­sa­tion était au bout du fu­sil

L'Obs - - Dossier - Par Doan Bui

C’était le temps où Mont­par­nasse

était la ca­pi­tale de l’art. A la Ruche, un ate­lier d’ar­tistes, le jeune Cha­gall, fraî­che­ment dé­bar­qué de Wi­tebsk, en Rus­sie, pei­gnait, nu de­vant ses toiles, c’était son ha­bi­tude, tan­dis qu’à l’étage, son com­pa­triote Sou­tine as­per­geait de sang frais les car­casses qui ser­vaient de mo­dèles à ses toiles pour en ra­vi­ver les couleurs. Le Suisse Blaise Cen­drars ve­nait leur rendre vi­site, en ami, par­ta­ger un ca­fé froid, des ha­rengs en conserve. Au ca­fé La Ro­tonde, on croi­sait Pi­cas­so, Mo­di­glia­ni. Apol­li­naire, tête de proue du monde in­tel­lec­tuel et ar­tis­tique. Les nou­veaux ve­nus par­laient un fran­çais mal­adroit et char­mant. On se fi­chait de sa­voir s’ils étaient es­pa­gnols, ita­liens, russes, rou­mains. Apol­li­naire, le prince des poètes et de la langue fran­çaise, n’était-il pas tou­jours ci­toyen russe ? C’était le temps où im­por­tait peu la cou­leur de votre pas­se­port puisque l’im­por­tant était de créer.

Mais les guerres, elles, s’in­té­ressent aux pas­se­ports. Les guerres ferment les fron­tières, dressent en en­ne­mis les frères d’hier, et même l’in­ter­na­tio­nale ar­tis­tique de Mont­par­nasse ne pou­vait pas­ser au tra­vers de la dé­fla­gra­tion qui se­coua l’Eu­rope. Le 1er août 1914, la France dé­clare la mo­bi­li­sa­tion gé­né­rale. Les ar­tistes et in­tel­lec­tuels étran­gers étaient dé­jà sur le pont. Le 29 juillet, le Suisse Blaise Cen­drars a lan­cé avec son ami, l’écri­vain ita­lien Ca­nu­do, un « Ap­pel aux étran­gers vi­vant en France ». Les mots sont en­flam­més, fou­gueux : « L’heure est grave. Tout hom­me­digne de ce nom doit au­jourd’hui agir [...]. Toute hé­si­ta­tion se­rai­tun­crime[…]. De­sé­tran­gers, amis de la France, qui pen­dant leur sé­jour en France ont ap­pris à l’ai­mer et à la ché­rir comme une se­conde pa­trie, sentent le be­soin im­pé­rieux de lui of­frir leurs bras. In­tel­lec­tuels, étu­diants, ou­vriers, hommes va­lides de toutes sortes – nés ailleurs, do­mi­ci­liés ici –, nous qui avons trou­vé en France la nour­ri­ture de notre es­prit ou la nour­ri­ture ma­té­rielle, grou­pons-nous en un fais­ceau so­lide de vo­lon­tés mises au ser­vice de la plus grande France. » L’ap­pel est pla­car­dé sur les murs de Pa­ris, re­pris par toute la presse.

Il faut ima­gi­ner la scène, nous sommes le 3 août 1914, l’Al­le­magne vient de dé­cla­rer la guerre à la France. Au coin du bou­le­vard Hauss­mann et de la rue Laf­fitte, dans le 9e ar­ron­dis­se­ment, une longue file de jeunes hommes im­pa­tients font la queue, de­vant une table de bis­trot, sur le trot­toir. Ca­nu­do et Cen­drars leur font si­gner des for­mu­laires d’en­rô­le­ment in­di­vi­duel, qui se­ront trans­mis au mi­nis­tère de la Guerre. On dit que, ce jour-là, des mil­liers d’Ita­liens si­gne­ront, dont le pe­tit-fils de Ga­ri­bal­di. Dans les bu­reaux de re­cru­te­ment de la Lé­gion étran­gère, ins­tal­lés un peu par­tout à Pa­ris, on parle toutes les langues. La cause va même sus­ci­ter des sym­pa­thies ou­treAt­lan­tique: par­mi les en­ga­gés cé­lèbres de la Lé­gion étran­gère, il y au­ra le poète Alan Seeger, qu’on en­ten­dra toute la nuit chan­ter des re­frains po­pu­laires fran­çais, et qui mour­ra lors de la ba­taille de la Somme, ou en­core le com­po­si­teur de jazz Cole Por­ter. Dans le clan des Mont­par­nos, si Cha­gall est re­tour­né en Rus­sie com­battre sous le dra­peau russe, son voi­sin et confrère Zad­kine a, lui, pré­fé­ré res­ter sous la ban­nière fran­çaise et s’en­ga­ger dans la Lé­gion étran­gère tout comme l’aus­tro-po­lo­nais Moïse Kis­ling, qui se re­trou--

« Ver­dun », peint en 1917 par Fé­lix Val­lot­ton

vait du coup à com­battre son pays d’ori­gine. Le tout jeune Jo­seph Kes­sel, 16ans à l’époque, se fait re­fou­ler par les re­cru­teurs. Il de­vra at­tendre deux ans pour s’en­ga­ger.

Et Apol­li­naire ? Août 1914, donc : le poète re­vient de va­cances à Deau­ville. Quand il dé­barque à Pa­ris, il voit les af­fiches de mo­bi­li­sa­tion gé­né­rale. Il est bru­ta­le­ment ren­voyé à son iden­ti­té de « mé­tèque » : Apol­li­naire, de son vrai nom Guillaume Kos­tro­witz­ky, a beau avoir en­ta­mé des pro­cé­dures de na­tu­ra­li­sa­tion, il était tou­jours po­lo­nais, de na­tio­na­li­té russe. Il voit tous ses amis – fran­çais – être mo­bi­li­sés : Fer­nand Lé­ger, Georges Braque, An­dré De­rain… Mais lui reste blo­qué à Pa­ris. Pire, en tant qu’étran­ger, il est même sus­pect. Pour le poète, pas l’ombre d’une hé­si­ta­tion : il veut com­battre pour la France. L’homme de lettres dé­char­gé de toute obli­ga­tion mi­li­taire a écrit une lettre

d’en­ga­ge­ment, al­le­mand, et que, où « il as­sez bon mar­cheur, pré­cise qu’il parle il connaît la ré­gion fo­res­tière belge et prus­sien­neet la ré­gion rhé­nane[…] pour l’avoir par­cou­rue à pied » . Il se pré­ci­pite aus­si à la Lé­gion étran­gère, le pre­mier jour du re­cru­te­ment, mais, hu­mi­lia­tion, se fait re­to­quer. A-t-il été consi­dé­ré comme trop vieux (34 ans), trop peu vi­gou­reux? Mys­tère… Econ­duit à Pa­ris, il tente sa chance à Nice. « J’ai été au comble du bon­heur quan­donm’a dé­cla­ré apte ! » écrit-il à son ami Fran­cis Pi­ca­bia. L’apa­tride, de père in­con­nu, veut être ac­cep­té. Il le se­ra : il a été in­té­gré dans un ré­gi­ment ré­gu­lier de Fran­çais, pour ain­si dire, le 38e ré­gi­ment d’ar­tille­rie.

Le poète se lance avec en­thou­siasme dans la vie de ca­serne, même si sa mère s’in­quiète : « Avec le re­vol­ver, sois pru­dent, car je crois que tu ne sais pas le ma­nier. » Il offre des exem­plaires d’« Al­cools » à ses chefs, passe les exa­mens pour de­ve­nir of­fi­cier, cri­tique ver­te­ment les « em­bus­qués », comme Ro­bert De­lau­nay, par­ti se ré­fu­gier en Espagne pour fuir la guerre. Il reste bi­zar­re­ment plus clé­ment en­vers Pi­cas­so, res­té à l’abri, le ju­geant « trop faible de san­té pour s’uti­li­ser à autre chose que­so ni nap­pré cia­ble­tra vaild’ar

tiste » . Et Pi­cas­so a su flat­ter son co­pain en lui en­voyant son portrait, en ti­railleur vi­ril, so­bre­ment ti­tré « Guillaume de Kos­tro­witz­ky, ar­tilleur », cette nou­velle iden­ti­té, ce nom qu’il s’est ré­ap­pro­prié et dont il signe dé­sor­mais toutes ses mis­sives. Au prin­temps 1915, il part au front. On l’appelle, lui, le Po­lo­nais au nom im­pro­non­çable, « Kos­tro l’ex­quis ou Coin­treau Whis­ky ». Le poète dé­couvre aus­si l’exis­tence des troupes co­lo­niales, de ces étran­gers, en­core plus étran­gers que lui, unis der­rière le dra­peau fran­çais.

« Dieu que la guerre est jo­lie » , avait écrit par pro­vo­ca­tion Apol­li­naire, des vers qui lui se­ront par la suite souvent re­pro­chés. Jo­lie ? En sep­tembre 1915, lors de la grande of­fen­sive de Cham­pagne, Blaise Cen­drars est bles­sé. Il se­ra am­pu­té d’un bras. Lors de cette même ba­taille, Moïse Kis­ling est aus­si sé­rieu­se­ment tou­ché. Zad­kine, ga­zé, est ren­voyé à l’ar­rière. Apol­li­naire est fau­ché par un obus dans une tran­chée alors qu’il lit la re­vue « Mer­cure de France ». Il est tré­pa­né. De re­tour à Pa­ris, la tête nouée d’un ban­deau, on ne voit plus que lui, sil­houette mas­sive, dans cet uni­forme qu’il ne quitte plus. Bles­sés, am­pu­tés, tré­pa­nés, ils ont ce­pen­dant ga­gné une chose, pré­cieuse : la na­tu­ra­li­sa­tion fran­çaise. Com­battre était aus­si une fa­çon de convaincre l’ad­mi­nis­tra­tion de don­ner ce sé­same si convoi­té. Apol­li­naire, na­tu­ra­li­sé en 1916, ne joui­ra pas très long­temps de ce sta­tut de ci­toyen fran­çais qu’il es­pé­rait. A l’au­tomne, il meurt de la grippe es­pa­gnole. Mais dans la lé­gende, il est dé­jà le poète as­sas­si­né, fau­ché par la guerre. Il est en­ter­ré le jour de l’ar­mis­tice, dans les cris de liesse de la foule qui fête la fin de la guerre, en chan­tant, à l’at­ten­tion du di­ri­geant prus­sien : « Non,

Guillaume, fal­lait­pas yal­ler. »

Blaise Cen­drars en 1916, après son am­pu­ta­tion de la main droite

Guillaume Apol­li­naire,

bles­sé à la tempe le 17 mars 1916

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.