Le jar­din ou­blié des co­lo­nies

A la sor­tie de Pa­ris, l’Etat laisse dé­pé­rir des mo­nu­ments com­mé­mo­rant le sa­cri­fice des com­bat­tants de l’em­pire co­lo­nial “morts pour la France”

L'Obs - - Dossier - Par Bé­ré­nice Roc­fort-Gio­van­ni

A sa pein­ture dé­la­vée, on de­vine que la porte chi­noise à l’en­trée du Jar­din d’Agro­no­mie tro­pi­cale a un jour été rouge vif. Une bête in­vi­sible semble avoir gri­gno­té une bonne par­tie de ses or­ne­ments en bois. Le long d’une al­lée vide, un pan­neau juge utile de rap­pe­ler la pré­sence d’ « un agent d’ac­cueil et de sur­veillance » . Bien­ve­nue dans un lieu ou­blié de tous, far­deau de la ville de Pa­ris de­puis 2003. Au fond de ce bout de fo­rêt coin­cé entre le bois de Vin­cennes et Nogent-sur-Marne, une sé­rie de mo­nu­ments rend hom­mage aux com­bat­tants des co­lo­nies « morts pour laFrance » lors de la Grande Guerre. Qui le sait en­core?

Ce lieu qui au­rait dû être une éta­pe­clé des com­mé­mo­ra­tions du conflit de 14-18, au­quel près de 600000 sol­dats de l’Outre-mer ont par­ti­ci­pé, n’est plus qu’un parc fan­tôme. Dif­fi­cile d’ima­gi­ner l’en­droit un siècle plus tôt, en­va­hi par deux mil­lions de vi­si­teurs à l’oc­ca­sion de l’Ex­po­si­tion co­lo­niale de 1907. Cette an­née-là, le jar­din, dans le­quel des bo­ta­nistes préparent des bou­tures de ca­féiers ou de plants de va­nille pour les loin­taines contrées im­pé­riales, se change en zoo hu­main. Des vil­lages in­do­chi­nois, mal­gaches, sou­da­nais… sont re­cons­ti­tués en mi­nia­ture et peu­plés d’in­di­gènes mi­mant des scènes de la vie quo­ti­dienne. Les Pa­ri­siens en go­guette tâtent des fruits exo­tiques, goûtent des épices, ad­mirent des bois pré­cieux dans des pa­villons ru­ti­lants. Il n’en reste plus au­jourd’hui que des ruines. Ce­lui du Maroc, ceint d’une clô­ture, a des al­lures de squat avec sa mo­saïque dé­fon­cée et ses vitres en mor­ceaux. Le pa­villon du Con­go a été ra­sé par un incendie il y a dix ans. Seul ce­lui de l’In­do­chine, res­tau­ré, fait bonne fi­gure.

Au cours des hos­ti­li­tés de la Pre­mière Guerre mon­diale, le jar­din de­vient le lieu de ras­sem­ble­ment où échouent les sol­dats d’Afrique du Nord. Un hô­pi­tal y est construit à toute vi­tesse pour ac­cueillir quelque 600 bles­sés. Juste à cô­té est éri­gée une mos­quée, la toute pre­mière de France. Un gros cube de pierre re­cou­vert de mousse marque en­core son an­cien em­pla­ce­ment. C’est ici, au mi­lieu des arbres, à l’abri des re­gards, que la France choi­sit au len­de­main de la bou­che­rie de re­lé­guer stèles et obélisques van­tant les mé­rites des com­bat­tants d’Asie, d’Océa­nie et d’Afrique, mé­lan­gés dans un vaste fourre-tout mé­mo­riel. Un édi­fice pour les « sol­dat snoirs morts pour la France » cô­toie un stu­pa en l’hon­neur des Cam­bod­giens et des Lao­tiens tués. Le gou­ver­ne­ment fran­çais or­ga­nise dans ce jar­din des cé­ré­mo­nies of­fi­cielles jusque dans les an­nées 1920. Et puis en­suite, plus rien. Trou noir. Seule une poi­gnée d’an­ciens mi­li­taires fait en­core le dé­pla­ce­ment chaque an­née. En fé­vrier, c’est à la Grande Mos­quée de Pa­ris que Fran­çois Hollande a choi­si de sa­luer la mé­moire des mu­sul­mans fau­chés lors des deux conflits pla­né­taires.

« Le Jar­din d’Agro­no­mie tro­pi­cale concentre tous les su­jets ta­bous en France: l’ar­mée, l’édu­ca­tion et l’époque co­lo­niale. La Ré­pu­blique a en­foui son his­toire sous ces herbes folles. Il faut la sor­tir des té­nèbres. Les po­li­tiques sont très en re­tard, se dé­sole Pas­cal Blan­chard, his­to­rien spé­cia­liste de l’em­pire co­lo­nial fran­çais. La di­ver­si­té n’est pas as­sez­mise en­avant lors des com­mé­mo­ra­tions! Ce musée en plein air est une chance ex­cep­tion­nelle. Rap­pe­ler aux ga­mins que­leurs an­cê­tre­sont com­bat­tu pour laFrance, c’est leur rap­pe­ler qu’ils sont fran­çais. » L’an pas­sé, Ca­the­rine Pro­cac­cia, sé­na­trice UMP du Val-deMarne, a in­ter­pel­lé le mi­nis­tère de la Culture sur l’état dé­so­lant du jar­din. Pour toute ré­ponse, il lui a été si­gni­fié que la ville de Pa­ris pou­vait tou­jours ré­cla­mer une sub­ven­tion pour res­tau­rer les lieux, clas­sés mo­nu­ments historiques de­puis 1994. Pour l’heure, la mai­rie de Pa­ris vante sur son site « le charme et lemystère » d’un en­droit où « la­na­tu­rea­re­pris ses­droits ».

La porte chi­noise de l’en­trée du Jar­din d’Agro­no­mie tro­pi­cale, entre le bois de Vin­cennes et Nogent-sur Marne

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