Dan­ser pour la paix

Dans un pays ra­va­gé par la vio­lence, le cho­ré­graphe co­lom­bien Ti­no Fer­nan­dez croit au pou­voir ré­demp­teur de la danse. Il arrive à Mar­seille et à Pa­ris avec un spec­tacle re­li­gieux

L'Obs - - Arts-Spectacles - De notre en­voyé spé­cial en Co­lom­bie, Ra­phaël de Gubernatis

Dia­rio de una cru­ci­fixion, par Ti­no Fer­nan­dez, Fes­ti­val de Mar­seille, jus­qu’au 11 juillet, 04-91-99-02-50 ; Pa­ris Quar­tier d’été, du 22 au 26 juillet. 01-44-94-98-00.

La paz, la paix : après plus de soixante ans de gué­rilla, de spo­lia­tions, d’en­lè­ve­ments, d’in­di­cibles atro­ci­tés, c’est le grand dé­bat qui anime la so­cié­té co­lom­bienne et nour­rit les po­lé­miques. A la suite d’Al­va­ro Uribe, le pré­sident de la Co­lom­bie (entre 2002 et 2010) qui a me­né une guerre à ou­trance contre la gué­rilla mar­xiste (elle avait mas­sa­cré son père), tout en ayant de cou­pables fai­blesses pour les pa­ra­mi­li­taires et l’ex­trême droite, le pré­sident ac­tuel, Juan Ma­nuel San­tos, in­nove en consi­dé­rant les Farc non plus comme des en­ne­mis à abattre, mais comme des ad­ver­saires po­li­tiques à ré­in­té­grer dans le dé­bat dé­mo­cra­tique. En ne re­je­tant plus l’ex­trême gauche dans le camp du ter­ro­risme mais en lui of­frant un sta­tut d’ad­ver­saire, il ouvre la voie à une pos­sible ré­con­ci­lia­tion ou du moins à l’apai­se­ment. Mais à quel prix? Peut-on ac­cor­der le par­don à des as­sas­sins afin d’ob­te­nir la red­di­tion de mi­lices pour les ré­in­tro­duire dans la so­cié­té ? Comment édi­fier cette paix en contrai­gnant les proches de di­zaines de mil­liers de vic­times à cô­toyer leurs bour­reaux ?

La Co­lom­bie est un pays où la vio­lence a sé­vi dès l’in­dé­pen­dance jus­qu’à don­ner son nom, Vio­len­cia, à toute une pé­riode de l’his­toire. Cette Vio­len­cia est d’ailleurs le su­jet d’in­nom­brables pu­bli­ca­tions, d’ex­po­si­tions, et l’an­cien di­rec­teur de la Bi­blio­thèque na­tio­nale achève même le pre­mier tome d’un vo­lu­mi­neux ou­vrage trai­tant des consé­quences de cette vio­lence sur la scène théâ­trale co­lom­bienne. Pour conte­nir toute forme de vio­lence, le gou­ver­ne­ment co­lom­bien en est ré­duit à in­ter­dire toute vente d’al­cool les jours de match de foot, en­traî­nant ain­si la

An­gel Avi­la dans un so­lo de danse-théâtre ins­pi­ré par le peintre Fran­cis Ba­con

fer­me­ture des bars et la dé­ser­ti­fi­ca­tion de rues ha­bi­tuel­le­ment sur­peu­plées…

Dans ce contexte, la paix sus­cite un im­mense es­poir. Il faut rap­pe­ler que la Co­lom­bie est l’une des plus vieilles dé­mo­cra­ties d’Amé­rique la­tine. Elle dé­borde d’hommes de lettres, d’hu­ma­nistes, de ju­ristes. On y pu­blie beau­coup, les ré­ci­tals de poé­sie at­tirent des di­zaines de mil­liers d’au­di­teurs, les théâtres et les fes­ti­vals font le plein. A Bo­gotá, où na­guère les Farc par­vinrent, de leurs re­tran­che­ments, à ti­rer sur le pa­lais pré­si­den­tiel, la si­tua­tion, de­puis Al­va­ro Uribe, a chan­gé. Même si des pans en­tiers du pays sont en­core aux mains de la gué­rilla ou sous la coupe des mi­lices, même si la mi­sère et l’igno­rance de­meurent ef­froyables dans les cam­pagnes et les quar­tiers pauvres, la sé­cu­ri­té re­trou­vée et ce ti­mide pre­mier pas vers la paix ont trans­for­mé la so­cié­té. « On sur­vi­vait sans vi­sion d’ave­nir, confie la jeune dra­ma­turge Ju­lia­na Reyes. La tran­quilli­té re­ve­nue a bou­le­ver­sé les­men­ta­li­tés, l’éco­no­mie mê­mea­chan­gé : le­taux­de­crois­san­ceest mon­téà4,5% en2013et s’éle­vai­tà6,4% le­mois pas­sé. Dans ce pays long­temps sans fu­tur, on­se­prendà­re­vivre. »

Ce chan­ge­ment éclate dans des quar­tiers dé­clas­sés du centre-ville comme la Soledad ou Be­lalcá­zar, au­jourd’hui in­ves­tis par les ar­tistes. L’em­bel­lie so­ciale a en­gen­dré cette em­bel­lie éco­no­mique qui a do­pé le monde de la culture. Une quin­zaine de théâtres se sont im­plan­tés là ces der­nières an­nées, à l’image de la Casa E, étonnant com­plexe d’une di­zaine de salles ni­chées dans une opu­lente vil­la des an­nées 1950, et de­ve­nu un foyer cultu­rel rayonnant sur toute la zone. Près d’un an­cien ate­lier de mé­ca­nique noir de cam­bouis ra­che­té en 2006, la com­pa­gnie de danse-théâtre L’Ex­plose a fait un at­trayant pe­tit théâtre qui sert de lieu de ré­pé­ti­tion de­puis 2008, et ac­cueille de jeunes troupes qui viennent y tra­vailler et pré­sen­ter leurs spec­tacles.

Si la vio­lence n’a pas dis­pa­ru en Co­lom­bie, où elle a ses ra­cines dans l’his­toire du pays, les modes de gou­ver­ne­ment et la ruine de l’es­pace pu­blic, si rien n’est ré­glé de toutes les in­jus­tices qui ra­vagent la so­cié­té, à Bo­gotá, les temps changent avec la nou­velle mu­ni­ci­pa­li­té et l’ac­tuelle pré­si­dence. En 2002, avec « la Mi­ra­da del aves­truz » (« le Re­gard de l’au­truche »), le fon­da­teur de la com­pa­gnie, Ti­no Fer­nan­dez, évo­quait la tra­gé­die des otages sé­ques­trés par les Farc. Douze ans plus tard, avec sa par­te­naire Ju­lia­na Reyes, il monte des co­mé­dies mu­si­cales, met en scène les « Car­mi­na Bu­ra­na » sur l’une des dix grandes scènes de la ca­pi­tale, et dans son « Dia­rio de una cru­ci­fixion » (« Jour­nal d’une cru­ci­fixion »), il peut s’of­frir le luxe d’une ré­flexion sur l’em­prise du ca­tho­li­cisme ibé­ro-amé­ri­cain sur les corps et les es­prits.

Ins­pi­ré par les « Etudes » de Fran­cis Ba­con sur le cé­lèbre portrait du pape In­no­cent X peint par Vé­las­quez, l’ou­vrage re­lève d’une autre vio­lence: celle que s’in­flige l’homme en s’abî­mant dans la re­li­gion, dans ce ca­tho­li­cisme noir, san­gui­nolent, plein d’amer­tume et d’hor­reur qui s’ex­hibe dans les églises ba­roques de Bo­gotá et a pro­fon­dé­ment mar­qué la so­cié­té. Pri­son­nier d’un es­pace trans­pa­rent, in­car­nant une re­li­gion exi­geante, do­lo­riste, in­hu­maine, l’in­ter­prète du « Dia­rio de una cru­ci­fixion », d’abord re­vê­tu de vê­te­ments pon­ti­fi­caux, se tor­ture, se dé­pouille jus­qu’à la nudité, se châtre, souffre jus­qu’à l’or­gasme avant de re­cueillir sa sueur dans une am­poule qui rap­pelle celle dans la­quelle on a pré­ser­vé quelques mil­li­litres du sang de JeanPaul II, au­jourd’hui ex­po­sée à la vé­né­ra­tion des fi­dèles. L’his­to­rien et lin­guiste Jo­sé Car­los Reyes ex­plique que « la culture de la paix ne s’ins­tal­le­ra en Co­lom­bie qu’avec le ren­for­ce­ment de l’Etat, l’éra­di­ca­tion de la cor­rup­tion et del ami­sère, une pri­se­de­cons­cience par l’en­semble de la na­tion de la pri­mau­té de l’in­té­rêt com­mun, l’éta­blis­se­ment d’un sys­tème édu­ca­tif et de san­té éga­li­taire, en fin­lere tourà la ter­re­dont­seu le la­ri­ches­sep eut­per­met­treàde smil­liers d e fa­mil­lesde re­trou ve­ru­ne­vie­digne ». Une prise de conscience aus­si ra­di­cale que le che­mi­ne­ment spi­ri­tuel de « Dia­rio de una cru­ci­fixion ». A sa fa­çon, il pré­fi­gure la pro­fonde ré­vo­lu­tion que doit faire la Co­lom­bie sur elle-même pour ac­cé­der à la ré­demp­tion.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.