Cent ans de pia­no

Cette pia­niste, qui fut l’élève d’Al­fred Cor­tot, consacre un bel album à De­bus­sy et fête son cen­te­naire. Portrait

L'Obs - - Arts-Spectacles - Jé­rôme GAR CIN

Claude De­bus­sy : Clair de lune, Es­tampes, Chil­dren’s Cor­ner, la Plus que lente, par Co­lette Maze, Con­ti­nuo Clas­sics.

C’est l’unique se­cret de sa si­dé­rante jeu­nesse: chaque jour, pen­dant quatre heures, la cen­te­naire tra­vaille son pia­no. Ses doigts fins et gra­ciles, souples et mus­clés, dansent et courent sur le cla­vier. Elle rap­pelle vo­lon­tiers que la mé­thode en­sei­gnée par son maître, Al­fred Cor­tot, était « une gym­nas­tique ins­pi­rée du yo­ga : elle al­ter­nait le re­lâ­che­ment avec la force et la ra­pi­di­té. Tous les muscles des épaules, des bras, des poi­gnets et des mains de­vaient pou­voir en­trer dans une dé­con­trac­tion im­mé­diate ». Des mains qu’elle s’amuse à com­pa­rer tan­tôt à de pe­tites ailes, tan­tôt à des gre­nouilles. Sur son pia­no, dans son pia­no, elle est éter­nelle. Et quand elle joue De­bus­sy, elle est « au-des­sus des nuages », elle est au ciel. Au même mo­ment que son exacte contem­po­raine, la co­mé­dienne Gisèle Ca­sa­de­sus, Co­lette Maze est en­trée, il y a un mois, dans sa cen­tu­nième an­née.

Et pour fê­ter, en mu­sique, son an­ni­ver­saire, elle pu­blie un nouvel album, le troi­sième consa­cré à Claude De­bus­sy. Ecou­tez son in­ter­pré­ta­tion de « Chil­dren’s Cor­ner », « Clair de lune », « Jar­dins sous la pluie », c’est une mer­veille d’al­lé­gresse et de mé­lan­co­lie, de fraî­cheur et de cha­leur, de sen­sua­li­té et de spi­ri­tua­li­té. C’est à la fois l’en­fance de l’art et sa ma­tu­ri­té. Quel bon­heur !

On peine à ima­gi­ner que Co­lette Maze avait 4 ans et ta­qui­nait dé­jà les touches du cla­vier lorsque Claude De­bus­sy mou­rut, le 25 mars 1918. Fille d’un in­dus­triel, Léon Saul­nier, et d’une mère, De­nise, qui pré­fé­rait se consa­crer à ses ani­maux qu’à son édu­ca­tion, Co­lette gran­dit dans une fa­mille de la haute bour­geoi­sie pa­ri­sienne où l’on don­nait, cer­tains soirs, des concerts de mu­sique de chambre. Le « Quin­tette pour pia­no et cordes », de Cé­sar Franck, dé­ter­mi­na sa vo­ca­tion. Dès ses 7 ans, elle prit des cours par­ti­cu­liers avec des pro­fes­seurs de son quar­tier et, à 15ans, après avoir été au­di­tion­née par Al­fred Cor­tot, fut re­çue à l’Ecole nor­male de Mu­sique de Pa­ris, où elle étu­dia de 1935 à 1940. Na­dia Bou­lan­ger y dis­pen­sait des cours de sol­fège, d’har­mo­nie, d’his­toire de la mu­sique et Al­fred Cor­tot, d’in­ter­pré­ta­tion, qu’il aug­men­tait d’in­jonc­tions en­flam­mées : « Il faut que la mu­sique fasse jaillir du feu de l’es­prit et pas seule­ment des étin­celles du cla­vier ! »

Au­jourd’hui, Co­lette Maze ha­bite Pa­ris, mais son vrai do­mi­cile, c’est son pia­no à queue Stein­way, et son ave­nir, Claude De­bus­sy, qui di­sait : « Dieu est dans la mer, pas dans une cha­pelle. » En guise de tra­ver­sée, elle vou­drait main­te­nant en­re­gis­trer les « Images », deux cycles de trois pièces pour pia­no. A 100 ans, elle a la vie de­vant elle.

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