Frères com­mères

Fon­da­teurs de l’Aca­dé­mie Gon­court, ils étaient mi­so­gynes, an­ti­sé­mites, in­fré­quen­tables et ra­con­taient tout, même le pire, dans leur Jour­nal

L'Obs - - Arts-Spectacles - Par Jacques Drillon

Sur leur tombe, à Mont­martre, leurs deux pro­fils de bronze se font face, Ed­mond à gauche, Jules à droite, toutes mous­taches pa­reille­ment en­cras­sées de vert-de-gris. Et leur sou­ve­nir s’en­crasse au­tant, avant de s’ef­fa­cer.

Ils sont nés, Ed­mond en 1822, Jules en 1830. Leur Jour­nal n’est pas for­cé­ment te­nu par les deux. Plu­tôt par Jules, d’abord, puis par Ed­mond, qui a sur­vé­cu vingt-six ans à son frère – car le Des­tin n’a pas cru bon de les faire mou­rir en­semble, l’ani­mal – eux qui pis­saient de conserve sur le même chou de leur jar­din. Pour­tant, une épi­taphe (il fau­drait dire unes épi­taphes) pu­bliée par Au­ré­lien Scholl dans « le Figaro », dit : « Ed­mond et Jules dort ici ;/Le ca­veau froid est sa de­meure ;/Tous deux est mort à la même heure,/Sa plume est en­ter­rée aus­si. »

Tous les soirs, qu’il pleuve ou qu’il vente, ils s’as­trei­gnaient à noter leur jour­née. Une sorte de mis­sion: consi­gner la vé­ri­té quelque part. La vé­ri­té tant re­dou­tée, tant ca­chée… Dès avant Marc-Edouard Nabe, (et bien avant Ed­ward Snow­den), les Gon­court ra­con­taient ce qui de­vait être tu. Ces « hé­ré­tiques » , comme dit Sain­teBeuve, avaient la re­li­gion de la vé­ri­té. Que voi­là des gens pré­cieux (pour nous) ! Et tout à fait in­fré­quen­tables, pen­sez ! L’ami qui les re­çoit aime à prendre les dames en le­vrette, écrivent-ils par exemple. Tête de l’ami ! C’est à se de­man­der comment on les re­ce­vait en­core, chez la prin­cesse Ma­thilde ou aux dî­ners Ma­gny ! Mi­so­gynes comme pas deux, ce qu’ils étaient pour­tant (deux), an­ti­sé­mites, an­ti­ré­pu­bli­cains, l’oreille aux aguets. Cha­cun trem­blait, re­gret­tait ce qu’il ve­nait de dire… Ils voient tout, ces hé­ri­tiers de Saint-Si­mon. Ils vou­laient en­voyer Mal­lar­mé à Sainte-Anne, et ju­geaient Bau­de­laire une « mouche à

. Ils écrivent in­dif­fé­rem­ment ou , et l’on ne sait ja­mais qui parle. Il ar­ri­vait que l’un signe une lettre du nom de l’autre. De faux ju­meaux plus vrais que les vrais.

Ils avaient com­men­cé leur col­la­bo­ra­tion ro­ma­nesque très tôt, juste après avoir fait de l’aqua­relle en­semble, et re­gar­dé avec en­vie le travail com­mun des frères Ros­ny. Ed­mond avait la fu­reur d’ima­gi­ner et d’ob­ser­ver, Jules la fu­reur du style. Alors le pre­mier, d’hu­meur sombre et concen­trée, fai­sait des plans d’une pré­ci­sion ma­niaque ; le se­cond, plus fan­tasque, plus cha­leu­reux aus­si, po­lis­sait sa phrase, fai­sait briller la for­mule, in­ven­tant des ad­verbes à tour de bras, ne re­cu­lant de­vant au­cune pé­riode ci­cé­ro­nienne, com­pli­quée comme le clas­se­ment des hy­mé­no­ptères : tout le monde n’est pas Jules Re­nard. Leurs for­mules pé­rilleuses sont des écha­fau­dages qu’on ma­nie avec peine, au risque de les faire s’écrou­ler, comme au jeu de mi­ka­do. Ils ap­pe­laient ça l’ « écri­ture

ar­tiste » . Elle seule, pour eux, était ca­pable de rendre compte de toutes les réa­li­tés, es­thé­tiques, so­ciales, po­li­tiques, humaines. En « na­tu­ra­listes » , ils al­laient sur le mo­tif, comme Zo­la. Ils no­taient. Leurs ro­mans mé­ritent qu’on les sorte de l’ou­bli : « Re­née Mau­pe­rin », « Ma­nette Sa­lo­mon »…

Ils avaient le même goût pour l’his­toire, sur­tout le xviiie siècle, le même amour de la pein­ture, le même pen­chant pour l’anec­dote. Aus­si écri­virent-ils nombre d’es­sais historiques, à coups de por­traits et d’his­to­riettes. Mais ad­mi­ra­ble­ment do­cu­men­tés, fruit d’un travail de pré­pa­ra­tion presque in­hu­main. On di­sait d’eux que c’étaient des mar­tyrs… A la mort de Flau­bert, dix ans après celle de son frère, Ed­mond note même : « Au fond, nous étions les deux vieux cham­pions de l’école nou­velle, et je me trouve bien seul au­jourd’hui. »

A force de re­ce­voir du monde, ils, en­fin Ed­mond, ont fon­dé une aca­dé­mie. La lit­té­ra­ture n’a pas de prix, mais les Gon­court en ont un. Les 5 000 francs or dont il était do­té, somme qui de­vait per­mettre à un au­teur de vivre pen­dant un an, sont de­ve­nus 5 000 francs tout court (an­ciens), puis 50 francs. Et main­te­nant 10 eu­ros. Même pas de quoi payer un cadre où pla­cer le chèque.

Ed­mond et Jules de Gon­court pho­to­gra­phiés par Na­dar, vers 1855

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