NOTRE ÉPOQUE

Fran­çois Fou­quet passe l’été dans le Vercors à gar­der plus de 2000 bre­bis. Une tra­di­tion an­ces­trale. Sauf que là-haut le mé­tier a com­plè­te­ment chan­gé. Re­por­tage

L'Obs - - Sommaire - De notre en­voyé spé­cial Éric Aes­chi­mann PHO­TO s : va­lé­rie gaillard

24 heures dans la vie d’un berger Fran­çois Fou­quet passe l’été dans le Vercors à gar­der plus de 2 000 bre­bis. Une tra­di­tion an­ces­trale. Re­por­tage 46 Joa­chim Löw, l’homme par qui la coupe est ar­ri­vée 48 Que s’est-il vrai­ment pas­sé de­vant la sy­na­gogue ? En­quête sur la ma­ni­fes­ta­tion pro­pa­les­ti­nienne du 13 juillet à Pa­ris

Les ca­mions de­vaient ar­ri­ver à 14 heures sur le par­king du plateau de Beurre, au coeur des hauts pla­teaux du Vercors. Sauf que le ma­tin même, dans le Sud, d’où part le trou­peau, il y a eu un orage ter­rible. La pa­tronne a té­lé­pho­né de là-bas pour dire qu’une bé­taillère s’était em­bour­bée, qu’il avait fal­lu dé­char­ger les bre­bis, dé­ga­ger le vé­hi­cule, ré­em­bar­quer tout le monde… Fran­çois, le berger, ar­ri­vé cinq jours plus tôt pour ins­tal­ler le cha­let et les clô­tures, a dû ron­ger son frein. Fi­na­le­ment, le convoi a sur­gi avec trois heures de re­tard, dans un nuage de cha­leur, comme dans un film amé­ri­cain. Les chiens tour­noyaient au­tour du berger, les deux che­vaux se sont mis à hen­nir. Et comme c’était l’heure du re­tour des randos, les tou­ristes ont af­flué pour pous­ser des « oh! » et des « ah! ».

Car quel spec­tacle! Cinq culs de bé­taillères ali­gnés, ou­vrant les vannes à leurs pas­sa­gers : on au­rait dit des fer­ry­boats dé­char­geant leurs pa­quets de tou­ristes sur le port d’une île grecque. La pre­mière bre­bis a mis deux pattes sur la pas­se­relle mé­tal­lique. Ahu­rie par le voyage, elle a re­gar­dé au­tour d’elle. Et puis ça a jailli d’un coup, en un flot puis­sant: des bre­bis par di­zaines, par cen­taines, dé­bou­lant, cou­rant, se co­gnant, sau­tant, fi­lant à toute ber­zingue vers le parc amo­vible dis­po­sé sur le pré. Fran­çois connaît ces têtes, c’est le trou­peau qu’il garde à l’an­née chez Ma­ga­li Le­mer­cier, sa pa­tronne, éle­veuse d’ovins à Saint-Mar­tin-de- Crau. Du par­king, il faut en­core al­ler jus­qu’à la Grande Ca­bane, des­ti­na­tion fi­nale du voyage. La pa­tronne et les amis l’ac­com­pa­gne­ront pour cette der­nière étape, mais ils re­des­cen­dront le len­de­main. Le berger, lui, res­te­ra. Il est là pour l’été, à trois heures de marche de la pre­mière ha­bi­ta­tion, seul res­pon­sable de cette masse lai­neuse et gi­go­tante.

De­puis trois dé­cen­nies, à la pé­riode chaude, les mou­tons de Ma­ga­li migrent de la Ca­margue au mas­sif al­pin du Vercors pour trou­ver de la bonne herbe. La trans­hu­mance, sou­li­gnait l’his­to­rien Fer­nand Brau­del, est « l’undes traits forts

del’uni­vers­mé­di­ter­ra­néen » . Une pra­tique an­ces­trale qui a fa­çon­né les pay­sages et les hommes. Ici, ça se dit l’« es­tive », et il y a tout un vo­ca­bu­laire qui va avec. On « em­mon­tagne » en juin, on « dé­mon­tagne » à la mi-oc­tobre, la « draille » est un che­min bor­né de mu­rets qui conduit par les crêtes jus­qu’aux som­mets. La « fu­made » dé­signe l’en­droit où le trou­peau passe la nuit et où ses dé­jec­tions ser­vi­ront à faire du fu­mier, la « son­naille », la cloche au­tour du cou, le « flo­cat », un bé­lier cas­tré au­quel on laisse quelques touffes de laine sur le dos. Quant au pro­prié­taire d’un chep­tel,

Brau­del rap­porte qu’au xvie siècle on l’ap­pe­lait un « ca­pi­ta­liste ».

A 18 heures, les bé­taillères sont re­par­ties et le plateau re­tourne à son si­lence. En route! Le che­min com­mence par une combe ver­doyante qui sert de piste bleue l’hi­ver. En haut, une bête s’im­mo­bi­lise, tombe sur le flanc. Epui­se­ment, stress. Dix mi­nutes plus tard, une autre. « Putain, ya­de­la­casse,

là! » Puis une pe­tite fe­melle s’en va vers le ta­lus, comme pour mou­rir. « Si elle sur­vit, elle ira se­mê­ler au trou­peau le plus proche. Nous, on se­ra trop loin. » Le trou­peau s’étale dé­jà sur 1 ki­lo­mètre, aus­si dis­per­sé que le pe­lo­ton du Tour de France à l’at­taque de l’Izoard. Le risque, ex­plique Fran­çois, c’est que ça coupe. Et jus­te­ment, le groupe de tête fonce, tan­dis que les re­tar­da­taires forment un tour­billon. Leur jeu pré­fé­ré. On dit qu’elles « em­mou­lonnent », et c’est aus­si co­ton à ré­sor­ber qu’un bou­chon place de la Con­corde. « Plus le­trou­peauest­gros, plus ilya­del’iner­tie. Mais c’est comme dans les­ma­nifs : il faut se mé­fier des mou­ve­ments de

foule. » On a dé­jà vu 300 bêtes se je­ter dans un pré­ci­pice à cause d’un orage.

Quand le so­leil com­mence à bais­ser, les bêtes ont trou­vé leur rythme. A l’ar­ri­vée à la Grande Ca­bane, dans la soirée, elles se di­rigent toutes seules vers le parc. Pre­mier coup d’oeil au cha­let : des toits de zinc, une cou­rette, des or­ties, la ca­mion­nette de Ma­ga­li Le­mer­cier et un vieux 4×4. Pous­ser la porte, c’est comme en­trer chez Ro­bin­son Cru­soé : c’est comment de vivre loin de la ci­vi­li­sa­tion? A l’in­té­rieur, une grande table, un évier (mais un ro­bi­net sans eau), une ga­zi­nière, des pla­cards en For­mi­ca, un poêle. Le con­seil gé­né­ral en­tre­tient la mai­son, les Le­mer­cier ont ap­por­té les meubles. Des plaques so­laires four­nissent l’élec­tri­ci­té. Il y a aus­si une chambre avec un lit double, deux dor­toirs en sou­pente et une an­nexe pour l’aide-ber­gère, Em­ma, 22 ans. « Et le match?! » s’ex­clame Ma­ga­li en ser­vant la soupe. Ce soir, c’est France-Equateur, le por­table ne passe pas, mais on arrive à cap­ter à 500 mètres. Un con­vive s’en­fonce dans la nuit et re­vient avec le ré­sul­tat.

« 0-0 ». Fran­çois ne s’in­té­resse pas au foot.

A che­val sur la Drôme et l’Isère, en­tou­ré de fa­laises ver­ti­gi­neuses, le Vercors est un plateau de cal­caire aride et re­cu­lé. Pe­rec y fut en­voyé pour échap­per aux rafles, la Ré­sis­tance en fit une for­te­resse an­ti­al­le­mande, Ar­naud des Pal­lières y a tour­né son « Mi­chael Kohl­haas ». Bref, un dé­sert ins­pi­ré… mais c’est fou le mon­de­qui s’y ba­lade! Dès le len­de­main ma­tin, Sé­bas­tien, le voi­sin, passe de­vant le cha­let avec son trou­peau – il a en­core deux heures de marche jus­qu’à la Jasse de la Chau. Puis deux ran­don­neurs viennent to­quer, le nez dans la carte.

« On cherche le Grand Vey­mont. » Ré­ponse : juste de­vant vous, c’est l’im­mense roche qui barre l’ho­ri­zon à l’est. Fran­çois ron­chonne, pour la forme. « Je­sui­sat­ten­ti­fau­par­ta­ge­du­pla­teau. Ilya­les­tou­ristes, les­ber­gers, les­gardes, les­pas­sion­nés­de­na­ture. » Il veille sur­tout à la con­corde entre les sept es­pèces ani­males qui sont mon­tées avec lui : bre­bis, chèvres de Rove, chiens, poules, deux che­vaux, une paire d’ânes et une cou­vée de chats… « Nous­for­mon­su­neé­quipe. Il­faut­créer une dy­na­mique et que tout le monde soit bien trai­té. » Guêpe, son chien de conduite, vient se col­ler à lui. « L’école amé­ri­cai­ne­dit­qu’il­ne­faut­pas­ca­res­ser les­chiens, que­leurs­con­tacts­doivent se li­mi­te­rau­trou­peau. Moi, je­les­ca­resse, car­ça­fait­bais­ser­leur­tauxd’aci­de­lac­tique. Çales calme. » Un peu plus tard,

il ajoute: « Même avec le trou­peau, tu asun­dia­logue. Il sent si tues éner­vé. »

A mi­di et de­mi, c’est la pre­mière sor­tie des bêtes. Fran­çois adopte la tech­nique dite « en es­car­got » : prendre une zone, mar­cher au plus large, puis res­ser­rer chaque jour pour être sûr d’être pas­sé par­tout – avant d’at­ta­quer une nou­velle zone. En­core son­nées par le voyage, les bêtes som­nolent.

« Elles chôment », s’agace Fran­çois. Avec ses guêtres en cuir et ses lu­nettes d’avia­teur fixées sur son cha­peau de cuir, il a quelque chose du berger du « Gé­nie des alpages », la BD de F’murr dont Em­ma a ap­por­té plu­sieurs tomes. « Quand­tu­disque tues­ber­ger, les­gens ne te croient pas. Ils pensent que le mé­tier a dis­pa­ru. » Er­reur : la seule ré­gion Pa­ca compte un mil­lier de ber­gers, et les sa­laires sont cor­rects. Fran­çois gagne 1800 eu­ros par mois l’été, 1400 l’hi­ver, en Ca­margue, où il peut ren­trer chez lui tous les soirs.

Le trou­peau re­dé­marre. « Les­bé­liers n’ont pas un rôle do­mi­nant, ce sont les bre­bis qui mènent la danse. Il y a des clans, cer­taines te suivent dès que­tu­te­met­sen­marche, d’autres traînent tou­jours der­rière. » Guêpe court d’un cô­té à l’autre, en es­suie-glace. Vers 17 heures, ça com­mence à s’es­pan­dir (s’éti­rer). Fran­çois prend les ju­melles : « Y en a une qui chôme. C’est le pre­mier jour, les plus jeunes ne connais­sent­pas­la­mon­tagne. » Blo­cage à l’en­trée du pré qui re­monte vers la Grande Ca­bane. Fran­çois gueule : « Mais­qu’est-ce­qu’elles foutent? Qu’est­ce­qu’elles cal­culent? » Ça fait une mer de dos lai­neux, dont sur­git de temps à autre la sil­houette d’un bé­lier qui monte vite fait une fe­melle. Ils sont 65 pour 1 700 bre­bis, la re­pro­duc­tion dure deux mois, et il pa­raît que les mâles en sortent rin­cés, tout amai­gris. La bre­bis, elle, se laisse prendre sans ces­ser de brou­ter. Pas le genre à ex­pri­mer des af­fects, dixit Fran­çois, sauf quand elle n’est pas contente. Elle tape alors du sa­bot sur la terre. « Au­mo­ment de l’agne­lage, elles sont très agres­sives. Elles peuvent coin­cer un chien dans la ber­ge­rie et le tuer. »

Fran­çois Fou­quet a 45 ans. Fils d’un sous-pré­fet, ti­tu­laire d’un Deug de psy­cho, on lui di­sait qu’il fal­lait ve­nir du mi­lieu agri­cole pour faire berger. Edu­ca­teur de rue, puis ma­rin sau­ve­teur à la SNSM, il s’est ins­crit à l’école des ber­gers du Merle à 41 ans. Dans sa pro­mo­tion, il y avait un voi­tu­rier de pa­lace pa­ri­sien, un sa­la­rié de l’in­dus­trie pé­tro­lière, une étu­diante née à Mont­pel­lier… Il a ap­pris l’éco­diag­nos­tic (exa­mi­ner la bête par rap­port à son en­vi­ron­ne­ment), pra­tique l’au­top­sie (pour re­pé­rer les ma­la­dies qui se pro­pagent dans le trou­peau), se lance dans l’ho­méo­pa­thie. S’ins­pi­rant des conseils ali­men­taires d’un cher­cheur de l’In­ra, il al­terne l’her­bage « fin », meilleur au goût, et le « gros­sier », plus nour­ris­sant. A terme, il vou­drait de­ve­nir tech­ni­cien d’in­sé­mi­na­tion. En at­ten­dant, il soigne : 320 in­ter­ven­tions mé­di­cales l’an­née der­nière, avec 25 bêtes per­dues. Dont trois man­gées par le loup.

Ah, le loup! La veille, le ré­seau ra­dio­mo­bile qui re­lie les ber­gers et les gardes du parc lui a ap­pris qu’il y avait eu trois at­taques, à Tus­sac, sur le bord sud du plateau. « Il a été chas­sé au xixe siè­cle­par la­pré­sen­cede l’homme,

il re­vient dans les zones dé­ser­tées par l’homme, il est là, c’est comme ça. Jene

suis­ni­pour­ni contre. » Mais ce re­tour change le travail en pro­fon­deur. Dé­sor­mais, les bêtes sont en­fer­mées le soir dans un parc élec­tri­fié, gar­dées par des mo­losses à la four­rure blonde qui ne quittent ja­mais le trou­peau: les

pa­tous. « Une par­tie de leur job est de faire des aboie­ments de bar­rage pour éloi­gner les pré­da­teurs. Je les nour­ris le­ma­tin­pour­qu’il­saient faim­la­nuit :

ça les rend plus agres­sifs. » La co­ha­bi­ta­tion est-elle pos­sible? Fran­çois cor­res­pond avec Jean-Marc Lan­dry, un étho­logue suisse, qui pré­co­nise la sé­lec­tion des loups ti­mides. Manque de chance, ces der­nières an­nées, on a choi­si de tuer les chefs de meute. Pri­vés d’au­to­ri­té, les lou­ve­teaux trop fou­gueux sont de­ve­nus des « loups dé­lin­quants », se li­vrant au « sur­killing » : égor­ger 30 bre­bis pour dé­vo­rer un de­mi-gi­got. Le reste va aux vau­tours, qui laissent, pa­raît-il, des os écla­tants de blan­cheur.

L’après-mi­di touche à sa fin. « Le­ber­ger n’est ja­mais confron­té à l’abat­toir,

re­prend Fran­çois. Onest là pour pro­té­ger les bêtes. Faire naître des mil­liers d’agneaux, iln’ya­rien­de­plus­beau. » Le temps des va­cances sco­laires, il se­ra re­joint par sa femme et ses deux pe­tites filles. Il n’a ni week-end ni va­cances, doit res­ter tou­jours sur le qui-vive, mais « qui­peu­tof­frir­deux­mois­de­mon­tagne à ses en­fants » ? Par sa mo­bi­li­té, sa souplesse, sa fa­çon de pas­ser d’un pay­sage à l’autre, la trans­hu­mance a quelque chose de très mo­derne, entre roadt­rip et re­traite à la cam­pagne. « Dé­ter­ri­to­ria­li­sa­tion », di­rait De­leuze. Une « forme as­sa­gie­du­no­ma­disme », ré­su­mait Brau­del, que le su­jet dé­ci­dé­ment fas­ci­nait. A 20 heures, la Grande Ca­ba­neest en vue. « Quand­tu­ra­mè­nes­le­trou­peauà­la­ber­ge­rie, tu as l’im­pres­sion de ren­trer le ba­teau au port. » Car les ber­gers d’au­jourd’hui ont même le pied ma­rin.

Le dé­bar­que­ment du trou­peau sur le par­king du plateau de Beurre, au-des­sus du col de Rous­set, dans le Vercors

Dans la Grande

Ca­bane, le berger et sa fa­mille

Fran­çois s’in­quiète : « Le pre­mier jour, les jeunes bre­bis ne connaissent pas la mon­tagne. » Le trou­peau compte aus­si 65 bé­liers re­con­nais­sables à leurs cornes en­tire-bou­chon

(ci-contre)

À lire « Alpages terres de l’été. Da uphi­né », par Charles Gar­delle, Ed. La Fon­taine de Si­loé, 320 p.

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