EN­QUÊTE

He­len McKen­dry ébranle la paix fra­gile en Ir­lande du Nord. Elle ac­cuse Ger­ry Adams, leader his­to­rique du com­bat ré­pu­bli­cain contre la sou­ve­rai­ne­té bri­tan­nique, d’avoir com­man­di­té le meurtre de sa mère en 1972. Une vic­time in­no­cente par­mi des cen­taines de

L'Obs - - Sommaire - Par Ch­ris­tophe Bol­tans­ki pho­to de pe­ter mor­ri­son

La jus­ti­cière de Bel­fast He­len McKen­dry ébranle la paix fra­gile en Ir­lande du Nord. Elle ac­cuse Ger­ry Adams, leader his­to­rique ré­pu­bli­cain, d’avoir com­man­di­té le meurtre de sa mère en 1972 11 Les lun­dis de Del­feil de Ton 11 Les mots croi­sés

He­len mar­chait ré­cem­ment dans Castle Court, le grand centre com­mer­cial sur Royal Ave­nue, quand elle l’a croi­sé. Il fai­sait ses courses. Mal­gré les an­nées, elle a re­con­nu l’homme qui, fin 1972, avait par­ti­ci­pé au rapt de sa mère, Jean McCon­ville. Bel­fast est une pe­tite ville où per­sonne ne se perd ja­mais com­plè­te­ment de vue. « Lors­qu’ils sont ve­nus cher­cher ma­man dans l’appartement, pré­cise-t-elle, il était l’un de ceux qui ne por­taient pas de masque. » Ils se sont ob­ser­vés un court ins­tant, leurs sacs dans les mains, avant de conti­nuer leur che­min. Elle qui lutte de­puis des dé­cen­nies pour connaître la vé­ri­té ne lui a rien dit, rien de­man­dé. « Je dois aus­si pen­ser à mes en­fants et mes pe­tits-en­fants, si­vous voyez ce que je veux dire. »

As­sise sur sa ter­rasse, He­len profite d’un des rares di­manches en­so­leillés de l’été. Elle ba­di­geonne de crème Leon, le pe­tit der­nier, peste contre les mou­tons du voi­sin qui n’ar­rêtent pas de bê­ler, tan­dis que son ma­ri, Sea­mus McKen­dry, ju­ché sur une échelle, la tête cou­verte par un cha­peau de cuir, re­peint en bor­deaux les fe­nêtres de la mai­son. De­puis près de vingt ans, ils ré­sident dans ce coin de bo­cage du com­té de Down épar­gné par les cli­vages po­li­tiques et confes­sion­nels qui conti­nuent de tra­ver­ser l’Ir­lande du Nord. Ils vi­vaient, au­pa­ra­vant, à Po­le­glass, un quar­tier ca­tho­lique de Bel­fast. « Dès que j’ai lan­cé un ap­pel sur une ra­dio lo­cale pour re­trou­ver ma mère, mon époux a été me­na­cé­de­mort, dit He­len. Ona­dé­truit no­tre­voi­ture. Mon­fils et­ma­fille se sont fait tape rdes­sus au club dej eunes. Ona fi­ni par dé­mé­na­ger. »

Cette femme de 56ans vient d’ébran­ler une paix fon­dée sur le par­tage du pou­voir entre deux com­mu­nau­tés an­ta­go­nistes, mais aus­si sur l’ou­bli. En 1972, alors que les com­bats fai­saient rage, sa mère, Jean McCon­ville, a dis­pa­ru dans l’in­dif­fé­rence gé­né­rale. Son ca­davre n’a été ex­hu­mé que trente ans plus tard. Il a fal­lu at­tendre en­core une dé­cen­nie pour qu’une en­quête soit ou­verte. Fin mars, He­len McKen­dry a li­vré, pour la pre­mière fois, des noms à la po­lice. « Tou­te­ma­vie, j’ai été ter­ro­ris-ée par ces gens-là. C’est fi­ni. Je n’ai plus peur », dit-elle. Le 30 avril, Ger­ry Adams, chef du Sinn Féin, an­cienne façade lé­gale de l’IRA, le pa­ria mué en né­go­cia­teur, de­ve­nu l’un des di­ri­geants les plus puis­sants de l’île verte, a été ar­rê­té. Quatre jours de garde à vue. Une me­sure sans pré­cé­dent de­puis l’ar­rêt du conflit, qui a pro­vo­qué un séisme dans la pro­vince.

De sa mère, He­len McKen­dry ne pos­sède qu’une pho­to da­tant de 1965, po­sée au-des­sus de la che­mi­née du sa­lon. Sur le cli­ché noir et blanc, elle se tient sa­ge­ment à ses cô­tés. Elle n’est alors qu’une pe­tite fille aux che­veux or­nés d’un grand ru­ban, en­ca­drée par ses frères en cu­lottes courtes, Ro­bert et Ar­chie.

Les bras croi­sés, Jean McCon­ville lui res­semble avec son front haut, ses yeux en­fon­cés, son air grave. Elle porte un ta­blier de cou­leur claire qui laisse de­vi­ner une nou­velle gros­sesse. Elle au­ra, au to­tal, qua­torze en­fants dont quatre mour­ront à la nais­sance. En bas à droite, on aper­çoit, ac­crou­pi, son­ma­ri Ar­thur, plus âgé. Un ex-sol­dat bri­tan­nique. Il est ca­tho­lique. Elle, pro­tes­tante. Un as­sem­blage mal vu, voire hon­ni, dans une Ul­ster alors en­tiè­re­ment do­mi­née par les par­tis dits « unio­nistes », fi­dèles à la Cou­ronne.

“Fille à sol­dat”

La fa­mille McCon­ville va être em­por­tée dans la­tour­mente. A par­tir de 1968, un mou­ve­ment des droits ci­viques ré­clame la fin des dis­cri­mi­na­tions dont souffre la mi­no­ri­té ca­tho­lique. La po­lice lo­cale, le Royal Ul­ster Cons­ta­bu­la­ry ou RUC, alors presque exclusivement pro­tes­tante, ré­agit avec une ex­trême vio­lence. Les émeutes se­mul­ti­plient. En août 1969, des bandes loya­listes at­taquent les ca­tho­liques et in­cen­dient leurs mai­sons, de­vant des forces de l’ordre pas­sives. Les McCon­ville ha­bitent un deux-pièces dans un quar­tier pro­tes­tant, près des docks. Ar­thur a beau avoir ser­vi dans l’ar­méede Sa Ma­jes­té, il doit prendre la fuite, comme les autres, un pis­to­let sur la tempe, sous les cris de « Bâ­tard de Fe­nian » . Sa femme Jean le suit. Ils s’installent dans un des pré­fa­bri­qués mis à la dis­po­si­tion des dé­pla­cés à Bel­fast-Ouest, puis em­mé­nagent dans une cité HLM éri­gée à cô­té de la nou­velle ligne de front, dansle Lo­wer Falls.

Du com­plexe des Di­vis Flats, il ne sub­siste qu’une tour de vingt étages qui sur­plombe toute la ville, avec ses car­reaux rouges et ses Vierges, ses croix cel­tiques col­lées aux vitres. En bas, à l’en­trée, une plaque est dé­diée à « la mé­moire de Pa­trick Rooney, 9 ans, et Hugh McCabe, 20 ans, as­sas­si­nés par le RUC, le 15 août 1969 » . Les barres de bé­ton, in­sa­lubres, rem­plies d’im­mon­dices, où s’en­tas­saient les McCon­ville, ont été ra­sées au mi­lieu des an­nées 1980 et rem­pla­cées par des ha­bi­ta­tions en briques de deux ni­veaux, flan­qué es de jar­di­nets. Le quar­tier de­meure un bas­tion ré­pu­bli­cain, avec ses fresques à la gloire des « vo­lon­taires de la D Com­pa­ny » ou des gré­vistes de la faim de Long Kesh. Sur Nor­thum­ber­land Street, des gosses jouent au ballon contre le mur hé­ris­sé de bar­be­lés qui sé­pare tou­jours Falls la ca­tho­lique de Shan kill Roa dla pro­tes­tante.

Au dé­but des an­nées 1970, la ci­tés ’ap­pa­rente à un champ de ba­taille. L’ar­mée bri­tan­nique tient l’ave­nue prin­ci­pale avec ses blin­dés. Elle a trans­for­mé le som­met de la tour en poste d’observation qu’elle ré­ap­pro­vi­sionne par hé­li­co­ptère. Mais à l’in­té­rieur de « Fort Di­vis », comme on l’appelle alors, sur les dalles, les cour­sives, dans les cages d’es­ca­lier, au­tour des ba­lan­çoires à l’aban­don, l’IRA règne en­maître. « Ça ti­rait de tous les cô­tés. Notre père nous criait de nous al­lon­ger par terre. On dor­mait sur nos ma­te­las à même le sol », se sou­vient Mi­chael McCon­ville, le frère de He­len, âgé à l’époque d’une di­zaine d’an­nées. Il a en­core la tête pleine du bruit des balles per­cu­tant le bé­ton, des bou­teilles en­flam­mées ex­plo­sant sur les chars, des hur­le­ments des ma­ni­fes­tants. « Notre mère n’ai­mait pas du tout Di­vis Flats, pour­suit-il. Les gens sa­vaient d’où elle ve­nait. Elle n’était pas des leurs et nous, ses en­fants, étions des sang-mê­lé, comme on dit dans les wes­terns. »

Le 3 jan­vier 1972, Ar­thur meurt à 49 ans d’un can­cer du pou­mon non dé­pis­té. Jean se re­trouve veuve, sans travail, avec sa ri­bam­belle d’en­fants, dont des ju­meaux âgés de 6 ans. Un soir, elle en­tend un cri. Un sol­dat bri­tan­nique bles­sé qui appelle à l’aide. Elle sort en cour­bant la tête. Lors­qu’elle re­vient, elle a du sang sur les­mains et les vê­te­ments. L’un de ses fils lui re­proche son geste. Elle a se­cou­ru un en­ne­mi. « C’est l’en­fant de quel­qu’un », lui ré­pond-elle. Le len­de­main, elle dé­couvre un nou­veau graff iti sur le mur d’en­face : « Sol­dier Lo­ver » (« fille à sol­dat »). Les re­gistres de l’ar­mée ne font état d’au­cun mi­li­taire abattu dans le sec­teur à cette époque. Mi­chael et He­len se sou­viennent pour­tant l’un et l’autre de l’in­ci­dent qu’ils re­lient à la dis­pa­ri­tion de leur mère.

Le 29 no­vembre 1972, Jean joue au bin­go quand quel­qu’un vient la cher­cher. Une voi­ture l’at­tend de­vant la salle de jeu. Elle est re­trou­vée vers 23 heures par une patrouille, er­rant dans la rue, hé­bé­tée, pieds nus, le visage en sang, les bras cou­verts de bleus. De re­tour chez elle, elle ra­conte avoir été em­me­née par l’IRA, in­ter­ro­gée, ta­bas­sée. « Elle di­va­guait, elle était en état de choc. On ne com­pre­nait rien à son his­toire », re­late au­jourd’hui Mi­chael. Vers 18 heures, elle en­voie sa fille He­len ache­ter des fish and chips pour le dî­ner. Des coups re­ten­tissent contre la porte. Quatre hommes, quatre femmes sur­gissent. Cer­tains ont des ca­goules, d’autres pas. Ils or­donnent à Jean de prendre son man­teau et de les suivre. Ils tentent de cal­mer le­sen­fants qui s’ac­crochent à leur mère pour la re­te­nir. Ils disent qu’ils veulent juste lui po­ser quelques ques­tions. « Ces gens nous connais­saient. Ils vi­vaient à Di­vis Flats », af­firme Mi­chael. Son frère aî­né, Ar­chie, exige de les ac­com­pa­gner. Dans l’es­ca­lier, il tombe sur une di­zaine d’autres ac­ti­vistes qui, sous la­me­nace d’un re­vol­ver, lui crient de « foutre le camp » . Il a juste le temps d’aper­ce­voir sa mère par­tir en trombe à l’ar­rière d’un van en­ca­dré par deux voi­tures.

La fra­trie lais­sée à elle-même

Du­rant six se­maines, la fra­trie est lais­sée à elle-même, seule dans l’appartement, avec un garde-man­ger presque vide. Pas de ré­ac­tion des ha­bi­tants de la cité, ni des agents du RUC. Per­sonne n’in­ter­vient. Pas mê­mel es trois prêtres de la ca­thé­drale St Pe­ter toute proche. Une équipe de té­lé­vi­sion de la BBC vient pour­tant fil­mer les ga­mins en­tas­sés sur le so­fa. Le jour­na­liste de­mande à He­len si leur mère au­rait pu les aban­don­ner. « Non ! » lui dit-elle, en pen­chant la­tête. L’IRA fait cou­rir la ru­meur que Jean McCon­ville a fui avec un sol­dat en

An­gle­terre. Au bout d’une di­zaine de jours, un in­con­nu rap­porte son por­te­mon­naie avec à l’in­té­rieur son an­neau de ma­riage, sa bague de fian­çailles et 52pence. « C’estl à que j’ai com­pris qu’elle ne re­vien­drait pas, dit Mi­chael. C’était Noël et per­sonne ne s’est oc­cu­pé de nous. Une voi­sine de­pa­lier s’est plainte que l’on fai­sait trop de bruit. »

Af­fa­mé, il fi­nit par se rendre dans une su­pé­rette pour vo­ler un pa­quet de bis­cuits. Le gé­rant pré­vient la po­lice qui, à son tour, sai­sit les ser­vices so­ciaux. Les en­fants sont pla­cés en foyers d’ac­cueil. Dis­per­sés dans ces si­nistres homes gé­rés par l’Eglise, cer­tains d’entre eux su­bissent des vio­lences sexuelles. Comme bien d’autres Ir­lan­dais. Mi­chael fugue à plu­sieurs re­prises. Il entre en ap­pren­tis­sage, en­chaîne les pe­tits bou­lots. Il est au­jourd’hui car­re­leur le jour, gar­dien la nuit. Il a lui aus­si quit­té Bel­fast et ses ghet­tos pour une mai­son basse à la cam­pagne, au bout d’un che­min de terre. Au té­lé­phone, il a hé­si­té à don­ner son adresse au taxi. Quand He­len a en­ta­mé sa croi­sade, il ne l’a pas sou­te­nue. « Je ne vou­lais pas que mes propres en­fants connaissent le même sort que moi. » A l’époque, une autre rai­son le mo­ti­vait: « J’avais peur de dé­cou­vrir que ma mère avait été une mou­charde. »

Après le ces­sez-le-feu dé­cré­té par l’IRA en août 1994, des fa­milles osent en­fin ré­cla­mer les dé­pouilles de leurs proches dis­pa­rus du­rant le conflit. Dans la fou­lée de l’ac­cord de paix du Ven­dre­di saint, conclu en 1998, une com­mis­sion est ins­ti­tuée pour lo­ca­li­ser les corps des vic­times. Un an plus tard, dans un de ses com­mu­ni­qués la­co­niques, l’IRA ad­met, pour la pre­mière fois, avoir en­le­vé, as­sas­si­né et en­se­ve­li Jean McCon­ville, ain­si que huit autres per­sonnes. Son tort ? « Elle était une in­for­ma­trice de l’ar­mée bri­tan­nique. » Le 26août 2003, après deux cam­pagnes de fouilles in­fruc­tueuses, son ca­davre sur­git d’une plage du com­té de Louth, en ré­pu­blique d’Ir­lande. Un ba­daud pré­ten­dra être tom­bé par ha­sard sur ses os­se­ments en pro­me­nant son chien. Conclu­sion du mé­de­cin lé­giste : la jeune femme a été tuée d’une « balle

dans la­nuque » . Cette fois, son fils Mi­chael dé­cide d’agir. Il sai­sit Nua­la O’Loan, une per­son­na­li­té ca­tho­lique in­dé­pen­dante qui, aux termes des ac­cords de paix, vient d’être nom­mée mé­dia­trice de la po­lice nord-ir­lan­daise. « El­lem’a de­man­dé ce qu’elle pou­vait faire. Je lui ai dit que je vou­lais sa­voir si­ma mère avait été une in­for­ma­trice. » Il ren­contre aus­si le chef du Sinn Féin et, par son en­tre­mise, des cadres de l’IRA. « Si­ma­mère est re­con­nue in­no­cente etque vousne vous ex­cu­sez­pas, je ré­vé­le­rai le nom deses kid­nap

peurs », leur lance-t-il. « Ger­ry Adams m’aré pon­du : “Si vous faites ça, il­pour­rait y avoir une ré­ac­tion vio­lente.

A l’ori­gine du « Bos­ton Pro­ject », prin­ci­pale base de l’ac­cu­sa­tion contre Ger­ry Adams, le pro­fes­seur Paul Bew est ac­cu­sé d’obéir à des mo­ti­va­tions po­li­tiques par les ré­pu­bli­cains qui ne manquent pas de rap­pe­ler son pas­sé de conseiller au­près de Da­vid Trimble, l’ex-Pre­mier mi­nistre unio­niste. « C’est ab­surde, s’in­surge l’uni­ver­si­taire. D’au­tant que ce­sar­chives n’au­raient pas dû­sor­tir avant2020. »

J’es­père que vous et votre fa­mille y êtes

prêts.” » Le rap­port de l’om­buds­man O’Loan, pu­blié en 2006, est for­mel : Jean McCon­ville n’a ja­mais été un agent bri­tan­nique. Son nom ne fi­gure dans au­cun dos­sier de l’ar­mée ou de la po­lice. Qu’im­porte. L’IRA main­tient son ver­dict. Par crainte de re­pré­sailles, Mi­chael ne met pas sa me­nace à exé­cu­tion. Con­trai­re­ment à sa soeur, il n’a pour l’ins­tant dé­non­cé per­sonne. « Je­sais ce

dont ils sont ca­pables », ré­pète-t-il.

Une uni­té se­crète de l’IRA

Tout au­rait pu en res­ter là sans un in­croyable re­bon­dis­se­ment. La con­sé­quence inattendue d’un travail uni­ver­si­taire. Le « pro­jet d’his­toire orale du Bos­ton Col­lege » a beau por­ter un nom ano­din, son conte­nu est ex­plo­sif. Entre 2001 et 2006, l’uni­ver­si­té du Mas­sa­chu­setts a in­ter­ro­gé 46 ex-pa­ra­mi­li­taires nord-ir­lan­dais – 26vo­lon­taires de l’IRA et 20 loya­listes de l’UVF, l’Ul­ster Vo­lun­teer Force – à la condition de ne pu­blier leur té­moi­gnage qu’après leur mort. A la suite du dé­cès de l’un d’eux, un jour­na­liste qui a par­ti­ci­pé au pro­gramme, Ed Mo­lo­ney, rompt l’em­bar­go dans un livre et un film in­ti­tu­lés « Voices from the Grave » (« Voix d’outre-tombe »). Avant de mou­rir en 2008, Brendan Hughes, l’une des fi­gures lé­gen­daires de l’IRA, ex-com­man­dant de la bri­gade de Bel­fast, lui a ré­vé­lé le nom du res­pon­sable du meurtre de Jean McCon­ville. « Un­seul homme pou­vait or­donne rl’exé­cu­tion de cette femme, as­sure-t-il. Ce­thomme est ac­tuel­le­ment le chef du Sinn Féin. » Cons­cient de la mau­vaise pu­bli­ci­té don­née par l’as­sas­si­nat d’une veuve, mère de dix en­fants, Ger­ry Adams au­rait dé­ci­dé de l’en­ter­rer clan­des­ti­ne­ment, mal­gré l’avis contraire d’un de ses lieu­te­nants, Ivor Bell, qui vou­lait je­ter son corps à la rue. Pour l’exemple.

Une autre icône ré­pu­bli­caine brise l’omer­ta. En 2010, Do­lours Price confirme au quo­ti­dien « Irish News » ce qu’elle a dé­jà dit aux cher­cheurs du Bos­ton Col­lege: avant de faire ex­plo­ser des voi­tures pié­gées de­vant Scot­land Yard et le tri­bu­nal de l’Old Bai­ley à Londres, elle fai­sait par­tie d’une uni­té se­crète de l’IRA char­gée d’éli­mi­ner les traîtres ou les es­pions, ap­pe­lée les « In­con­nus » et com­man­dée par un jeune homme de 24 ans, dé­jà re­mar­qué pour ses ta­lents d’ora­teur et de tac­ti­cien: Ger­ry Adams. Do­lours Price ré­vèle aus­si que c’est elle

qui a conduit Jean McCon­ville de l’autre cô­té de la fron­tière, dans le com­té de Louth.

Les po­li­ciers nord-ir­lan­dais ouvrent en­fin une en­quête et exigent les cas­settes du Bos­ton Col­lege. Après un ar­rêt de la Cour su­prême, ils obtiennent onze en­re­gis­tre­ments dont ceux de Brendan Hughes et Do­lours Price. Le 30 avril, Ger­ry Adams se rend au com­mis­sa­riat d’An­trim et est ar­rê­té de­vant les ca­mé­ras. La pro­vince re­tient son souffle. Son ex-com­pa­gnon de lutte, ac­tuel vi­ceP­re­mier mi­nistre d’Ir­lande du Nord, Mar­tin McGuin­ness, dé­nonce des

« forces obs­cures » et me­nace de ne plus reconnaître la nou­velle po­lice qui a suc­cé­dé au RUC, l’un des ac­quis clés du pro­ces­sus de paix. Adams clame son in­no­cence. Con­trai­re­ment à McGuin­ness, il a tou­jours nié une quel­conque ap­par­te­nance à l’IRA. Il se dit vic­time d’un rè­gle­ment de comptes : ses ac­cu­sa­teurs, Brendan Hughes le pre­mier, sont tous des dis­si­dents ré­pu­bli­cains qui re­jettent l’ac­cord du Ven­dre­di saint.

Il ap­par­tient au bu­reau du pro­cu­reur de dé­ci­der d’éven­tuelles pour­suites. Ce­la peut prendre des mois. Dans cette af­faire, une seule per­sonne a été mise en exa­men: Ivor Bell, l’an­cien ad­ju­dant de la bri­gade de Bel­fast. « Ger­ryA­dams est pro­té­gé par les gou­ver­ne­ments

bri­tan­nique et ir­lan­dais », s’in­digne He­len McKen­dry, qui compte main­te­nant at­ta­quer le chef du Sinn Féin au ci­vil. Son frère, Mi­chael, veut, lui, sai­sir la Cour pé­nale in­ter­na­tio­nale. « Car il

s’agit d’un crime de guerre. » Au­cun mé­ca­nisme n’est pré­vu pour rendre jus­tice aux 3600 vic­times d’un conflit pas­sé à la pos­té­ri­té sous le ter­rible eu­phé­misme de « troubles ». Pas d’am­nis­tie gé­né­rale, mais une im­mu­ni­té ac­cor­dée à cer­tains et pas à d’autres. Pas de com­mis­sion vé­ri­té, comme en Afrique du Sud.

La classe po­li­tique lo­cale est par­ta­gée. La pro­po­si­tion ré­cente de l’en­voyé spé­cial amé­ri­cain, Ri­chard Haas, de créer « une uni­té d’in­ves­ti­ga­tion his­to­rique » s’est heur­tée au re­fus des unio

nistes. « La pro­po­si­tion de Haas était très im­por­tante. Nous avons be­soin d’une ap­proche glo­bale et sys­té­ma­tique pour af­fron­ter notre pas­sé. Nous ne pou­vons pas ré­gler ces pro­blèmes au cas par cas », re­grette Al­ban Ma­gin­ness, un dé­pu­té du SDLP (Par­ti tra­vailliste so­cial-dé­mo­crate), qui in­carne le cou­rant na­tio­na­liste mo­dé­ré, sous un grand portrait de Mar­tin Lu­ther King. « Nous connais­sons 99% de ce qu’a fait l’IRA. Ses membres ont été ju­gés et em­pri­son­nés, ré­torque, à l’autre bout de la ville, l’an­cien di­rec­teur de

com­mu­ni­ca­tion du Sinn Féin, Dan­ny Mor­ri­son, qui a lui-même pas­sé cinq ans der­rière les bar­reaux. Le­gou­ver­ne­ment bri­tan­nique a, en re­vanche, tou­jours gar­dé le si­lence sur ses ac­ti­vi­tés clan­des­tines. Ces ques­tions, c’est à lui qu’il faut les po­ser, pas à nous. »

A Lo­wer Falls, plu­sieurs ha­bi­tantes aux che­veux blancs se sou­viennent de Jean McCon­ville. « Dans le quar­tier, elle

était très iso­lée, dit une vieille dame en passant le ba­lai sur le pas de sa porte. C’est triste. La fa­mille n’au­ra pas de ré­pit tant qu’elle ne connaî­tra pas la vé­ri­té. » Sur Lis­fad­dan Drive, une femme plus jeune, pré­nom­mée Ann­ma­rie, re­com­mande l’ou­bli. « Aquoi ça sert, tout ça ? de­mande-t-elle. Ça ne va pas la ra­me­ner ! Et on ne sait tou­jours pas pour­quoi

elle a été tuée. Il ya tant de ru­meurs. » En haut de Falls Road, sur un mu­ret de pierres grises, on peut lire un nou­veau slo­gan: « Bos­ton Col­lege mou­chards. »

L’omer­ta règne tou­jours à Bel­fast. En 2005, deux ac­ti­vistes de l’IRA ont été soup­çon­nés d’avoir tué un homme lors d’une ba­garre dans un pub. De­vant la po­lice, les 70 autres per­sonnes pré­sentes sur le lieu ont ju­ré qu’elles étaient aux toi­lettes au mo­ment du meurtre. Le len­de­main, un graf­fi­ti ap­pa­rais­sait de­vant la mai­son du dé­funt : « Quoique

vous di­siez, ne dites rien. »

Mi­chael McCon­ville por­tant le cer­cueil de sa mère en 2003. A la dif­fé­rence de sa soeur, il n’a pas osé ré­vé­ler les noms des kid­nap­peurs.

Ger­ry Adams (ici après sa garde à vue en mai der­nier) pour­rait être mis en exa­men si le pro­cu­reur le dé­cide. Son par­ti, le Sinn Féin, n’a guère souf­fert de son ar­res­ta­tion. Aux élec­tions eu­ro­péennes, il est ar­ri­vé en tête au Nord et a ga­gné trois sièges au Sud. Coïn­ci­dence ma­cabre? De­puis 2011, Adams re­pré­sente, au Par­le­ment ir­lan­dais, le com­té de Louth où plu­sieurs ca­davres de vic­times de l’IRA ont été re­trou­vés, dont ce­lui de Jean McCon­ville.

Avant de mou­rir, Brendan Hughes, ex-com­man­dant de l’IRA (à droite, ici avec Ger­ry Adams, en pri­son en 1971), a af­fir­mé que ses hommes avaient em­me­né Jean McCon­ville après la dé­cou­verte de deux trans­met­teurs dans son appartement. Une en­quête in­dé­pen­dante a pour­tant conclu que la jeune femme n’avait ja­mais été une in­for­ma­trice au ser­vice des An­glais.

Les ré­pu­bli­cains sont par­tis en guerre contre l’uni­ver­si­té du Mas­sa­chu­setts qui a été contrainte de li­vrer ses ar­chives à la po­lice nor­dir­lan­daise. « Bos­ton Col­lege mou­chards » peut-on lire de­puis sur les murs du quar­tier ca­tho­lique de Falls Road.

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