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Les Is­raé­liens appuient cette énième opé­ra­tion contre un en­ne­mi déshu­ma­ni­sé dont ils ne connaissent plus que les mis­siles. Une guerre ren­due abs­traite par la pro­pa­gande et la tech­no­lo­gie de Tsa­hal

L'Obs - - Sommaire - De notre en­voyée spé­ciale Cé­line Lus­sa­to

Les si­rènes de Tel-Aviv Les Is­raé­liens appuient cette énième opé­ra­tion contre un en­ne­mi déshu­ma­ni­sé dont ils ne connaissent plus que les mis­siles 32 « Ces roquettes sont tout ce qu’il nous reste » Re­por­tage dans la bande de Ga­za

Qu’est-ce qu’elle est agitée ces der­niers jours! » Le couple de re­trai­tés, tran­quille­ment al­lon­gé sur la plage qua­si dé­serte de Met­sit­sim à Tel-Aviv, ad­mire la mer éten­due à quelques mètres de leurs tran­sats lors­qu’une si­rène re­ten­tit au loin, tout juste au­dible. A peine ont-ils le temps de se de­man­der s’il s’agit bien d’une alerte an­non­çant l’ap­proche de roquettes ve­nant de Ga­za que deux ex­plo­sions re­ten­tissent dans le ciel coup sur coup: le sys­tème is­raé­lien der­nier cri Dôme de Fer vient d’in­ter­cep­ter deux mis­siles lan­cés, à une cen­taine de ki­lo­mètres de là, par le Ha­mas ou le Dji­had is­la­mique. « Yo­fi! » (« Su­per! »), s’ex­clame dans un souffle la dame d’une soixan­taine d’an­nées tout en se ras­seyant confor­ta­ble­ment, comme s’il s’était agi d’un in­ci­dent bé­nin. A quelques mètres de là, des ado­les­cents ont dé­gai­né leurs té­lé­phones pour pho­to­gra­phier les deux pe­tits nuages blancs lais­sés par les im­pacts dans le ciel. Là non plus, au­cune in­quié­tude ap­pa­rente.

Mal­gré les cen­taines de roquettes en­voyées de­puis la bande de Ga­za et la ri­poste san­glante de l’ar­mée is­raé­lienne, la vie suit son cours dans « la ville qui ne dort ja­mais ». Au ra­len­ti, tou­te­fois. Après deux an­nées d’un quo­ti­dien pai­sible où les Pa­les­ti­niens avaient été re­lé­gués à la ru­brique « mau­vais sou­ve­nirs », leur re­tour bru­tal a tout de même pris de court les Is­raé­liens. Pour la pre­mière fois, le Ha­mas a réus­si à lan­cer des roquettes jus­qu’aux portes de Haï­fa, la grande ville du Nord, at­tei­gnant plu­sieurs fois la zone de Tel-Aviv et de sa ban­lieue. Alors que les plages sont ha­bi­tuel­le­ment bon­dées, les res­tau­rants pris d’as­saut et les ma­ga­sins rem­plis en cette pé­riode de soldes, la ville semble fi­gée entre crainte et ré­si­gna­tion. Certes, le grand mar­ché de TelA­viv, le souk Ha­car­mel, n’était pas dé­sert, ven­dre­di ma­tin, veille du shab­bat. Mais on était loin de la co­hue

ha­bi­tuelle de tou­ristes et Te­la­vi­vim ve­nus faire leurs courses heb­do­ma­daires. « Les Is­raé­liens vivent comme des Oc­ci­den taux, ex­plique le po­li­to­lo

gue De­nis Char­bit. De la même ma­nière qu’on ne s’ima­gine pas du jour au len­de­main vi­sé par des roquettes à Pa­ris, Londres ou Ber­lin, ces tir­sont ét épour­nous ex­trê­me­ment in­at­ten­dus. » Presque étrange pour les ha­bi­tants d’un pays of­fi­ciel­le­ment en guerre!

« La vie conti­nue, mais il est vrai qu’on est un peu per­dus », confie de son cô­té l’écri­vain Et­gar Ke­ret dans Des Is­raé­liens près de leur voi­ture sur le pé­ri­phé­rique de Tel-Aviv, lors d’une alerte le 9 juillet un pe­tit res­tau­rant cou­ru de la rue Ben Ye­hu­da où, pour une fois, il n’est pas né­ces­saire d’at­tendre une table. « Je de­vais par­tir en voyage au­jourd’hui. Mais, sur le che­minde la gar­de­rie, ce­ma­tin, il yaeu une alerte. Mon fil­sa­vait peur du bruit stri­dentde la­si­rène, ilne vou­lait plusme lâ­cher la mai­net ilm’ade­man dé dene pas par­tir. C’est très dur pour les en­fants… Et pour les pa­rents! », ex­plique l’au­teur

en pour­sui­vant : « Lors­qu’il y a des alertes la nuit, comme je ne veux pas ré­veiller mon­fils pourne pas l’in­quié­ter, mais qu’en même temps je dois le

pro­té­ger, jem’al­lon­geau-des­sus de lui. Hier soir, ma­fem­mem’adit: “Ima­gine s’il se ré­veille, le trau­ma­tism ede te­voir al­lon­gé là!” Nous ne sa­vons plus comment ré­agir. »

Un sen­ti­ment de confu­sion qui pousse une bonne par­tie des Is­raé­liens à sou­te­nir les frappes contre une po­pu­la­tion de Ga­za qu’ils ont, pe­tit à pe­tit, déshu­ma­ni­sée, ces der­nières an­nées.

« La jeune gé­né­ra­tion qui a gran­di après le re­trait de la­bande de Ga­zaen 2005 ne connaît de ses ha­bi­tants que la fi­gure du ter­ro­riste pa­les­ti­nien »,

ex­plique De­nis Char­bit, dans son bu­reau un peu en fouillis de l’Uni­ver­si­té ou­verte d’Is­raël à Raa­na­na dans la ban­lieue de Tel-Aviv. Il n’y a ef­fec­ti­ve­ment plus, de­puis des an­nées, au­cun contact entre les deux po­pu­la­tions. De­puis près de deux dé­cen­nies, Is­raël a fer­mé ses fron­tières aux tra­vailleurs pa­les­ti­niens de Ga­za. « Avant, on pou­vait mettre un visage sur un nom », sou­ligne le pro­fes­seur. « A l’heure des ré­seaux so­ciaux, le dé­bat pu­blic se nour­rit dé­sor­mais de pré­ju­gés, de sur­en­chère, de déshu­ma­ni­sa­tion. Un eten­dance jus­te­ment fa­ci­li­tée­par l’ab­sen­cede contacts entre les

deux camps », re­grette le po­li­to­logue. De cette bande de terre toute proche, les Is­raé­liens ne semblent re­te­nir que les rampes de mis­siles. Un sen­ti­ment confor­té par Tsa­hal. Epau­lés par des conseillers ju­ri­diques à chaque éche­lon de com­man­de­ment, les of­fi­ciers de l’ar­mée is­raé­lienne et leurs porte-parole s’at­tachent à pré­sen­ter une image tech­no­lo­gique de la guerre, abs­traite, où les ci­vils tués ne se­raient que quelques « dom­mages col­la­té­raux » . Se­lon une com­mu­ni­ca­tion dé­sor­mais bien ro­dée, Tsa­hal, dont les vi­déos sont re­prises par les chaînes de té­lé­vi­sion, af­firme mettre en oeuvre tous les moyens à sa dis­po­si­tion pour ne tuer au­cun in­no­cent. Une prouesse ce­pen­dant im­pos­sible en bom­bar­dant des zones ré­si­den­tielles dans l’une des ré­gions les plus den­sé­ment peu­plées de la pla­nète.

Ces cam­pagnes mi­li­taires qui se suc­cèdent d’an­née en an­née, en l’ab­sence de tout pro­ces­sus po­li­tique, ne semblent pour­tant pas heur­ter des Is­raé­liens en état de si­dé­ra­tion. « Mais que vou­lez-vous que nous fas­sions ? », de­mande Yos­si, 42 ans. « Que­nous les lais­sions­nous ti­rer­des­sus sans ri­pos­ter ? » As­sis par terre, sa­me­di soir, le long d’un bâ­ti­ment du Na­mal, l’an­cien port marchand de Tel-Aviv re­con­ver­ti en lieu de vie où ca­fés, res­tau­rants et ma­ga­sins sont ou­verts une bonne par­tie de la nuit, l’ar­chi­tecte at­tend la fin d’une nou­velle alerte. Lui et sa com­pagne ne se sont pas ré­fu­giés dans la cui­sine du res­tau­rant Max Bren­ner, juste à cô­té, comme la plu­part des pas­sants. « Je ne sais pas ce qui est le plus sûr : de­dans ou de­hors. Ici, au­moins, on a une lune ma­gni­fique à ad­mi­rer. Qu’en pen­sez-vous ? », dit-il pour es­sayer de

se ras­su­rer. « Nous vi­vons une forme de ce que le cher­cheur Mar­tin Se­lig­ma­na dé­crit com­meune “im­puis­sance ac­quise” », ex­plique, chez lui, le phi­lo­sophe et psy­cha­na­lyste Car­lo Stren­ger. « Une si­tua­tion de cho­ca­pa­thique à la­quelle nous nous sommes ha­bi­tués », pré­cise-t-il. « Il existe un sen­ti­ment se­lonle quel on ne­pour­ra ja­mais se li­bé­rer de la si­tua­tion dans la­quelle nous sommes au­jourd’hui, quoi qu’il arrive. Comme si le scé­na­rio roquettes pa­les­ti­niennes contre bom­bar­de­ment de Ga­za, qui a dé­jà eu lieu en 2009, 2012 et main­te­nant 2014, était

condam­né à se ré­pé­ter », ex­plique ce pro­fes­seur très en­ga­gé dans la ré­so­lu­tion pacifique du conflit.

Après l’échec de tant de pour­par­lers de paix, an­née après an­née, les Is­raé­liens ont fi­ni par se re­plier sur eux-mêmes. Peu im­porte qu’une large ma­jo­ri­té dé­clare, son­dage après son­dage, ac­cep­ter une paix avec les Pa­les­ti­niens sur la base de deux Etats pour deux peuples, ils ne font plus confiance à leurs di­ri­geants pour leur ap­por­ter ce qui compte le plus à leurs yeux: la sé­cu­ri­té. « Avec l’échec d’Os­lo et du pro­ces­sus qui a sui­vi, ex­plique

Et­gar Ke­ret, beau­coup pensent que si cette voie n’a pas­mar­ché, alors il faut pas­ser à autre chose. Les gens pré­fèrent le­dé­mon­qu’ils connais­sen­tàl’in-------

connu. dé­jà vé­cue Ils­pré­fèrent parce qu’ils la­guer­re­qu’ils ont pensent qu’ils savent la gé­rer. »

« Un cercle vi­cieux tra­gique où l’in­tel­li­gence is­raé­lien­nene trou­ve­pas de so­lu­tion », es­time éga­le­ment l’an­cien dé­pu­té tra­vailliste et jour­na­liste au quo­ti­dien « Haa­retz » Da­niel Ben Si­mon, dont le fils a été rap­pe­lé avec 40000 ré­ser­vistes en­voyés à la fron

tière avec Ga­za. « Nous, en­ce­mo­ment à Tel-Aviv, mon fils à Ga­za en train d’at­tendre une in­ter­ven­tion ter­restre, ces mal­heu­reux sous les bombes… Nous sommes tous les ac­teurs d’une tra­gé­die mise en scène par les fa­na­tiques des deux bords », dé­nonce cet homme de gauche, lui aus­si per­plexe de­vant cette par­ti­tion une nou­velle fois re­jouée.

Face aux is­la­mistes du Ha­mas, l’his­to­rien Zeev Stern­hell s’in­quiète de la ra­di­ca­li­sa­tion d’une par­tie d’Is­raël. « Il yaune longue tra­di­tio­ni­ci: le bruit du ca­non condamne au si­lence tout le monde au nom de la sa­cro­sainte uni­té­na­tio­nale. Dès­qu’ilar­rive quelque chose, on sert les rangs. Mais c’est pré­ci­sé­ment le mo­ment de dire non! », ar­gu­mente cet homme de 79 ans qui aime sou­li­gner son po­si­tion­ne­ment po­li­tique « à la gauche de la

gauche ». Il dé­nonce une mon­tée de l’ex­trême droite et l’im­pré­gna­tion de ses idées dans le pays. Comme l’a illus­tré, ilya à peine deux se­maines, le meurtre atroce d’un jeune Pa­les­ti­nien à Jé­ru­sa­lem. Se­lon les pre­miers élé­ments de l’en­quête, Mo­ham­med Abou Kh­deir, 16 ans, a en ef­fet été en­le­vé, frap­pé, me­not­té puis brû­lé vif dans une fo­rêt près de la ville sainte par de jeunes Is­raé­liens nour­ris du dé­sir de ven­ger les trois élèves de ye­shi­va en­le­vés et tués par deux mi­li­tants du Ha­mas dé­but juin. « Le gar­çon a été brû­lé vif ! s’ex

clame Zeev Stern­hell. Ce­la au­rait dû être per­çu par tous comme l’ex­pres­sion du dan­ger qui guette notre ave­nir. Mais cer­tains ont osé dire que cet acte était com­pré­hen­sible. Com­pré­hen­sible ! Quelle hor­reur ! Quand on com­mence à com­prendre ce genre d’actes, les sui­vants ne tardent pas », pré­vient l’his­to­rien. In­quiet de voir le pays qu’il a contri­bué à construire sombrer dans un « Etatd’apar­theid », il re­doute que l’apa­thie des Is­raé­liens n’en­traîne la vic­toire de l’un ou l’autre des camps ex­tré­mistes. « Soit nous par­ve­nons à un ac­cord de paix, à une re­con­nais­sance mu­tuelle avec les Pa­les­ti­niens, ce que le Ha­mas re­jette au­jourd’hui, soit nous vi­vrons dans un Etat bi­na­tio­nal où l’ex­trême droite ra­ciste au­ra ga­gné. Ce se­ra la fin du sio­nisme. »

In­ter­cep­tion de roquettes en pro­ve­nance de Ga­za, par le bou­clier an­ti­mis­sile Dôme de Fer, le 8 juillet

Des Is­raé­liens et des tou­ristes sur une plage de Tel-Aviv courent se mettre à l’abri le 14 juillet

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