LIVRES

Dans la mai­son cen­trale de Clair­vaux, des as­sas­sins et des bra­queurs écrivent des textes mis en mu­sique par de grands com­po­si­teurs. Une ex­pé­rience unique

L'Obs - - Som­maire - PAR JACQUES DRILLON

Les plumes du pé­ni­ten­cier Dans la cen­trale de Clair­vaux, des as­sas­sins et des bra­queurs écrivent des textes mis en mu­sique par de grands com­po­si­teurs. Une ex­pé­rience unique

73 Fleu­ry-Mé­ro­gis : s’éva­der par les livres

74 Un livre, quatre jours de re­mise de peine

76 La main de Cé­line L’ori­gi­nal du « Voyage » sor­ti d’un coffre-fort de la BnF

AC­lair­vaux, dans l’Aube, les dé­te­nus se sont mis à écrire. Ce­la fait sept ans que, dans cette cen­trale où sont en­fer­més les « très longues peines », où planent le sou­ve­nir de Buf­fet et Bon­tems, guillo­ti­nés sous Pom­pi­dou, du ter­ro­riste Car­los, et aus­si ce­lui de Claude Gueux, dont Vic­tor Hu­go fit une in­ou­bliable fi­gure, ils tapent sur leurs or­di­na­teurs : des poèmes, des ré­cits, des so­li­loques, et même des ré­qui­si­toires… Oh, pas tous, par­fois une dou­zaine, en ce mo­ment, sept. Il y a aus­si ceux qui sont as­som­més de mé­di­ca­ments, ceux qui ne disent plus rien ou sont de­ve­nus fous, ou en­core « ceux qui ne sortent pas de leur cel­lule et pré­fèrent lire », dit un sur­veillant. L’un d’entre eux, Ha­di, écrit avec amer­tume : « Clair­vaux a une longue et grande his­toire. » C’est vrai : une ab­baye cis­ter­cienne fon­dée au ‹ŒŒ e siècle, trans­for­mée en pri­son en 1804. Ils étaient plu­sieurs mil­liers, à Clair­vaux. On ar­pente les an­ciennes cel­lules col­lec­tives, 8 mètres sur 6, avec 30 types là­de­dans (l’ima­gi­na­tion du vi­si­teur s’af­fole). On voit aus­si, construites après le pas­sage aux cel­lules in­di­vi­duelles, car du moine au dé­te­nu le pas­sage est fa­cile, les « cages à poules » : cel­lules de fer, de 2 mètres sur 1,50 mètre (l’ima­gi­na­tion se tait, frap­pée de stu­pé­fac­tion), qui furent en ser­vice jus­qu’en 1970. Vous avez bien lu : 1970.

De­puis, des parties de l’ab­baye ont été cé­dées au mi­nis­tère de la Culture, deux bâ­ti­ments de dé­ten­tion ont été construits. Ain­si voi­sinent les traces de la plus haute ci­vi­li­sa­tion, les cours car­rées élé­gantes et nobles, les an­ciens ré­fec­toires de moines avec leurs belles voûtes de pierre blanche et leurs ali­gne­ments de par­faits pi­liers, et puis les

hauts murs de la pri­son, les « pro­me­nades » pe­lées, les grilles, les ver­rous, les hur­le­ments, les bar­be­lés et les fi­lets, les quelque 140 grands cri­mi­nels qui fa­briquent les chaus­sures des gar­diens de pri­son fran­çais, pen­dant quinze, vingt, trente ans de leur vie – quand ce n’est pas dé­fi­ni­ti­ve­ment.

C’est là qu’une cer­taine Anne-Ma­rie Sal­lé, une « pe­tite femme avec une voix claire et fluette, les yeux rieurs, le­sou­rire ra­dieux », comme l’écrit le dé­te­nu Fran­çois, s’est mis en tête de créer un fes­ti­val (2004): quelques concerts dans l’ab­baye. Le vio­lo­niste Ré­gis Pas­quier a ac­cep­té, et aus­si le pia­niste Fran­çois-Re­né Du­châble, « à condi­tion de jouer aus­si à l’in­té­rieur de la pri­son », ra­con­tet-il. Et puis elle invite un com­po­si­teur en ré­si­dence. Et lui pro­pose de lui four­nir des textes qui se­raient écrits par les dé­te­nus, et qu’il met­trait en mu­sique pour le fes­ti­val d’au­tomne. « Grâce à l’ap­pui du di­rec­teur, Gil­bert Blanc,

ra­conte-t-elle, nous avons donc mis en place les ate­liers d’écri­ture, en 2007. Je ne sa­vais pas très bien où j’al­lais, et les dé­te­nus se le de­man­daient aus­si… Blanc m’a ai­dée à pro­po­ser l’ate­lier à des dé­te­nus sus­cep­tibles d’être in­té­res­sés. Il a fait preuve de bien­veillance et d’ef­fi­ca­ci­té. Le di­rec­teur sui­vant m’a beau­coup ai­dée, a per­mis no­tam­ment l’ex­po­si­tion des pho­to­gra­phies que les dé­te­nus avaient prises. Et l’ac­tuel, Do­mi­nique Bru­neau, est très fa­vo­rable à toutes les ac­tions cultu­relles. Il sait qu’elles sont bonnes pour les dé­te­nus. » Le com­po­si­teur Thier­ry Ma­chuel a tra­vaillé à Clair­vaux quatre ans, puis Phi­lippe Her­sant, en 2012. Anne-Ma­rie Sal­lé, in­fa­ti­gable, éner­gique et joyeuse, ja­mais dupe ni de l’ad­mi­nis­tra­tion pé­ni­ten­tiaire ni de la rou­blar­dise des dé­te­nus, a fran­chi tous les mois les in­nom­brables grilles de Clair­vaux, pour re­cueillir leurs textes. « Nous étions six gaillards de­vant ce

bout de femme » (Dja­mel, vingt-trois ans de cen­trale, dont treize en iso­le­ment). On a ain­si créé des oeuvres magnifiques et ter­ribles de­vant le pu­blic des concerts. Les­quels, fil­més, ont été dif­fu­sés dans le « cou­loir des

ar­ri­vants », à l’in­té­rieur de la pri­son, pour les dé­te­nus. C’est un en­droit épou­van­table, ter­ri­ble­ment so­nore, un grand pa­lier bor­dé de cel­lules et de salles. Mais c’est là qu’on pro­jette par­fois des films, c’est là que jouent les mu­si­ciens. Et c’est là, dans la « salle des ac­ti­vi­tés », dé­co­rée par les dé­te­nus de

l’ate­lier pein­ture, le pla­fond est bleu, avec des nuages blancs, que se réunissent les écri­vants et Anne-Ma­rie Sal­lé.

Ce jour-là, ils sont six: Dja­mel, Sé­bas­tien, To­nio, Ma­nu, Ha­di, Du­mè. Des bra­queurs, des as­sas­sins, des ter­ro­ristes. Ce­lui-ci a pris vingt-cinq ans, ce­lui-là est à per­pète. Le temps glisse pour eux, les jours sont iden­tiques. (Pas­quier dit que son concert an­nuel à l’in­té­rieur de la pri­son est « une im­mense hor­loge qui rythme les an­nées » .) Ils viennent avec des pa­piers dans la main. Ils lisent.

« Dans le fra­cas de mes souvenirs » … « Le pas­sé est im­muable, mais pas ir­ré­mé­diable. » To­nio a écrit un au­to­por­trait, il se voit trans­for­mé en grê­lon: « Je cogne par­tout sans fa­çon/Puis dans un coin, tout seul, je fonds. » On a la gorge qui se serre. Sou­vent ces gars qui ne sont pas des en­fants de choeur parlent d’oi­seaux, de pa­pillons, de pe­tites fleurs. De très, très minces traces de li­ber­té. Ils ouvrent la fe­nêtre: « Mes oi­seaux, mes pri­son­niers d’un mo­ment » , écrit Du­mè. Pour­quoi écrivent-ils? « Au dé­but, ré­pond l’un d’entre eux, c’était pour An­neMa­rie. Et puis, j’ai vu que çame fai­sait du bien, j’ai conti­nué. Les autres sont par­fois ja­loux, contra­riés. » Sé­bas­tien écrit: « Les re­gards ont mau­vais goût. »

N’im­porte, il continue : « Jene suis­pas libre, mais au­moins, je parle. » La pri­son, dans sa ca­co­pho­nie per­ma­nente, est l’en­droit du si­lence.

C’est pour­quoi ils parlent tous en même temps. Ce­la ré­sonne, on ne s’en­tend plus. Ils vous prennent à part, veulent ra­con­ter leur « pe­tite tra­gé­die

grecque » (Dja­mel). Tou­jours la même chose: le juge, la re­mise de peine, la per---

mis­sion de sor­tir, le rem­bour­se­ment des parties ci­viles. Ils ra­content un re­gard hos­tile de tel sur­veillant, une er­reur de l’ad­mi­nis­tra­tion, une per­mis­sion re­fu­sée. L’in­jus­tice les révolte, l’ar­bi­traire les rend ma­lades. Ils veulent bien payer leur faute, mais pas un sou de plus. Dieu qu’il fait chaud dans cette salle!

« C’est rien à cô­té des cel­lules » , vous ré­pond-on. « De­tou­te­fa­çon, ici, c’es­tun pour­ris­soir: on vous y met, on vous y

aban­donne, vous n’exis­tez plus. » Et pour­tant, au­jourd’hui, leur édi­teur est là, car leurs textes sont plus que des feuilles A4, plus que des mu­siques chan­tées par les meilleurs choeurs: ils fe­ront aus­si un livre. Il pré­sente le pro­jet, les ma­quettes. Les dé­te­nus écoutent, fiè­re­ment mo­destes. On a dé­jà tour­né un beau film sur eux…

Quand vient le fes­ti­val, un ou deux sont au­to­ri­sés à fran­chir le mur, à faire quelques mètres, jus­qu’à l’ab­baye, pour écou­ter « leurs » oeuvres, dû­ment en­ca­drés du di­rec­teur, de la res­pon­sable du Spip (ser­vice pé­ni­ten­tiaire d’in­ser­sion et de pro­ba­tion), du ca­pi­taine pé­ni­ten­tiaire, des gen­darmes en ci­vil… « Hor­mis ces mes­sieurs, j’étais ano­nyme par mi 400 per­sonnes », écrit l’un d’eux. Trois heures et de­mie de­hors, il a comp­té… Sa com­pagne est là: « Côte à côte, main­dans la­main. »

La pra­tique de l’écri­ture, comme gage de « bonne con­duite », donne-telle droit à une re­mise de peine? Le juge d’ap­pli­ca­tion des peines, che­veux ar­tis­te­ment per­oxy­dés, djinne in­forme, longues chaus­sures poin­tues, laisse tom­ber sa pingre ré­ponse: « Ré­si­duelle. Cin­q­jours? ».

Le com­po­si­teur Thier­ry Ma­chuel face à un dé­te­nu

Sou­vent ils parlent d’oi­seaux, de pa­pillons, de pe­tites fleurs…

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