PORTRAIT

Il a été de droite jus­qu’à la ca­ri­ca­ture. Vol­ca­nique, pug­nace et cha­leu­reux, il ap­par­te­nait à l’his­toire de la chi­ra­quie. Hollande vient d’en faire le dé­fen­seur des droits. Sur­prise

L'Obs - - Sommaire - Par Ma­rie Gui­choux Pho­to : Fa­brice De­mes­sence

Jacques Tou­bon Le re­ve­nant

Cette der­nière chance, il l’a sai­sie au vol. Sans se frois­ser d’être le se­cond choix du pré­sident, sans s’émou­voir des pé­ti­tion­naires dé­ci­dés à le faire re­non­cer, des so­cia­listes ex­hu­mant ses actes pas­sés comme au­tant de preuves de son illé­gi­ti­mi­té. Le goût de la poudre et l’art des ma­noeuvres lui sont re­ve­nus, in­tacts. Il s’est as­treint au si­lence, lui qui dé­borde de mots. A tro­qué ses ma­nières de hus­sard pour des ha­bi­le­tés de car­di­nal. Après l’ap­pel de Fran­çois Hollande lui si­gni­fiant, le 11 juin, qu’il l’avait choi­si, lui le chi­ra­quien, pour être le nou­veau dé­fen­seur des droits, il a pré­pa­ré son grand oral de­vant les com­mis­sions des Lois du Sé­nat et de l’As­sem­blée. La ma­jo­ri­té rê­vait de l’étri­per, sans avoir les moyens de le ré­cu­ser. Jacques Tou­bon s’est plié avec dé­lec­ta­tion à l’exer­cice, ra­flant les voix à droite et, même, une poi­gnée à gauche. On n’a pas re­non­cé quand, à 73 ans, on pe­tit-dé­jeune d’un ca­fé et d’une as­siette de fruits pour res­ter af­fû­té.

« Pre­nez l’as­cen­seur, je monte à pied. On se re­trouve au qua­trième ! » La pe­tite cour ni­chée sous les ate­liers d’ar­tiste, entre jar­din du Luxem­bourg et Mont­par­nasse, a vu pas­ser au fil des ans le pre­mier go­dillot de la chi­ra­quie, le se­cré­taire gé­né­ral du RPR ren­trant four­bu de cam­pagne, le mi­nistre de la Culture en ha­bit de soirée, le garde des Sceaux les bras char­gés de dos­siers confi­den­tiels… Et puis toute cette agi­ta­tion du pou­voir s’est tue. Non que Tou­bon soit res­té in­ac­tif, il en est in­ca­pable. Du con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion de la BnF au con­seil d’orien­ta­tion du Musée de l’Im­mi­gra­tion, il a rem­pli ses agen­das. Mais la po­li­tique, elle, l’avait lais­sé or­phe­lin. Jacques Chi­rac n’a ja­mais pen­sé à lui pour le Con­seil consti­tu­tion­nel ou pour une am­bas­sade. Fran­çois Hollande l’a res­sus­ci­té.

Dans son ate­lier-sa­lon, Tou­bon, ma­niaque et joyeux, di­rige la ma­noeuvre. « Vous pou­vez me prendre en pho­to de­vant ce ta­bleau. Je ne veux pas être sur mon ca­na­pé. Ce genre-là, j’ai dé­jà don­né. » Le genre « Pa­ris Match », re­por- tage dans l’in­ti­mi­té avec sa femme Lise, c’était bon du temps où il tra­vaillait à son ascension. Là, c’est le dé­fen­seur des droits qui prend la pose. Le on­zième per­son­nage dans l’ordre pro­to­co­laire de la Ré­pu­blique, pré­sent aux places d’hon­neur les 14 juillet, sous l’Arc de Triomphe les 8 mai… Ni­co­las Sar­ko­zy avait choi­si Do­mi­nique Bau­dis, en 2011, pour pré­si­der cette mé­ga-ins­ti­tu­tion, is­sue du re­grou­pe­ment de la Halde, du mé­dia­teur de la Ré­pu­blique, du dé­fen­seur des en­fants et de la Com­mis­sion na­tio­nale de Dé­on­to­lo­gie de la Sé­cu­ri­té. Pié­ti­nant les dé­pouilles chi­ra­quiennes, il n’au­rait pas pen­sé une se­conde à Tou­bon.

Comment diable le nom de l’agi­té du RPR, qui cla­mait à la tribune dans les an­nées 1980: « Les idées so­cia­listes ne sont pas fran­çaises », est-il ve­nu à l’oreille de Hollande ? Y a-t-il dans ce choix un hom­mage du pré­sident à Jacques Chi­rac qui l’a sou­te­nu lors de la pré­si­den­tielle? Mau­vaise piste, ré­pond Tou­bon. Nulles af­fi­ni­tés élec­tives là-des­sous. « Et moi j’ai vo­té Sar­ko­zy parce que je ne dé­roge ja­mais à mon camp. Mais j’ai plus d’amis à l’Ely­sée que chez les sar­ko­zystes ! » Des connaissances tis­sées au gré de ses ac­ti­vi­tés, comme Da­vid Kess­ler, Syl­vie Hu­bac, ou en­core cette jeune fonc­tion­naire, Cons­tance Ri­vière, de­ve­nue conseillère « ins­ti­tu­tions et so­cié­té » au Pa­lais. Un échan­tillon de son ré­seau cultu­rel, un ca­nal di­rect pour faire connaître ses mé­rites et sa convic­tion. « Le dé­fen­seur des droits peut être un vrai le­vier de co­hé­sion so­ciale. Beau­coup de gens ne connaissent pas leurs droits, ou se disent que ce n’est pas pour eux. Leurs sen­ti­ments d’in­jus­tice dé­vient vers la vio­lence, la ma­la­die, les conflits fa­mi­liaux. Il faut leur mon­trer qu’il y a un re­cours. » Hollande vou­lait faire un geste d’ou­ver­ture. Borloo a dé­cli­né l’offre. Va pour Tou­bon.

Chez Ma­rius et Ja­nette

Tou­bon en vieux sage ! Lui qui, jeune élu et dé­jà dé­gar­ni, met­tait le feu à l’As­sem­blée, dé­non­çait l’hydre « so­cia­lo­com­mu­niste » à l’oeuvre dans le pays de­puis 1981. « Il était schi­zo­phrène. En pu­blic, il était abrupt, gueu­lait tout le temps; en privé, il était char­mant, convi­vial », ra­conte un so­cia­liste. Il fut abo­li­tion­niste vo­tant contre la loi Ba­din­ter, op­po­sant à l’union ci­vile pour les hé­té­ro­sexuels et les ho­mo­sexuels parce que, di­sait-il, « l’ordre pu­blic s’y op­pose », garde des Sceaux en­voyant un hé­li­co­ptère dans l’Hi­ma­laya à la re­cherche du pro­cu­reur Da­ve­nas pour sor­tir Xa­vière Ti­be­ri des griffes de la jus­tice… Un épi­sode ra­va­geur pour sa ré­pu­ta­tion. « Beau­coup d’autres au­to­ri­tés ont été im­pli­quées, lâche-t-il. Le sens que j’ai de l’Etat m’in­ter­dit d’épi­lo­guer da­van­tage. » Il y a de l’iro­nie à ce que le dé­fen­seur des droits ait été l’un des mi­nistres de la Jus­tice à s’être le plus as­sis des­sus !

De­vant la po­lé­mique sus­ci­tée par son nom, Jacques Tou­bon re­con­naît sa sur­prise: « Je ne pen­sais pas que ma per­son­na­li­té était si peu connue. » Elle était si souvent ca­de­nas­sée par sa dé­vo­tion au grand Jacques, ren­con­tré à la Fon­da­tion Pom­pi­dou. « Le drame de Tou­bon a été sa fi­dé­li­té au-de­là du rai­son­nable à Chi­rac, es­time le dé­pu­té UMP du Nord Gé­rald Dar­ma­nin, qui fut son as­sis­tant. C’est un bos­seur fou et un homme digne. Il ne s’est ja­mais

épan­ché dans un livre. » Sa bles­sure (la mai­rie de Pa­ris qui lui échappe au pro­fit de Ti­be­ri), sa dis­grâce (le putsch qu’il tente trois ans plus tard contre le même et qu’il rate), ce n’est sû­re­ment pas au­jourd’hui qu’il les ra­con­te­ra. Une fois par mois, le couple Tou­bon dîne avec Ber­na­dette et Jacques, dans la can­tine pré­fé­rée de ce der­nier, chez Ma­rius et Ja­nette. Les mots se font rares, la tris­tesse s’in­vite, mais com­pa­gnon un jour, com­pa­gnon tou­jours.

« Tou­bon, dans mon ima­gi­naire, ce n’était pas très po­si­tif, dit Mer­cedes Er­ra. Alors quand il a de­man­dé à me voir pour me par­ler du Musée de l’Im­mi­gra­tion, j’étais cir­cons­pecte. » En sor­tant, la pré­si­dente exé­cu­tive d’Ha­vas World­wide, grande dame de la pub, avait ac­cep­té de prendre la pré­si­dence du con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion de

“Les idées so­cia­listes ne sont pas fran­çaises”, cla­mait l’agi­té du RPR dans les an­nées 1980.

l’éta­blis­se­ment. « Sans Jacques, ce musée n’au­rait pas exis­té. Il a lu, il est al­lé voir, s’est bat­tu contre tous ceux qui se contre­fi­chaient de ce musée. Il est su­per ou­vert sur la di­ver­si­té. Chez lui, j’ai vu mon­ter une li­ber­té avec l’âge. Et puis bien sûr, il y a Lise. » Son épouse, qui pré­fère les af­fi­ni­tés per­son­nelles à l’es­prit par­ti­san, qui a fait de M. Tout-le-Monde, fils d’un crou­pier ni­çois avant d’être un énarque, un col­lec­tion­neur d’art aver­ti. Elle qui va sur ses 81 ans et lui à son cô­té courent les ver­nis­sages, les in­vi­ta­tions, les fes­ti­vals. Le dé­fen­seur des droits n’a pas l’in­ten­tion de s’en pri­ver. « Plu­tôt ro­gner une heure de som­meil. Je sais, ce n’est pas fa­cile à mon âge comme di­raient cer­tains ! » Pied de nez à ceux qui le voyaient dé­jà un pied dans la tombe.

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