Dans le la­bo du maire de Gre­noble

Elu de­puis cent jours, l’éco­lo Eric Piolle des­sine les contours d’une autre gauche, entre vraie rup­ture et coups de com. Et fait face à une po­lé­mique sur son par­cours pro­fes­sion­nel

L'Obs - - Politique - Par Maël Thier­ry

Fi­ni, le pro­to­cole et la gar­den-party! Ce 14-Juillet, son pre­mier comme maire de Gre­noble, Eric Piolle casse les ha­bi­tudes mu­ni­ci­pales. Il s’ins­talle sans cra­vate sur la tribune of­fi­cielle, de­vant les gra­dés de l’ar­mée, pour as­sis­ter au dé­fi­lé. Et file en­suite vers le pique-nique ci­toyen or­ga­ni­sé dans le parc Mis­tral, au pied de l’hô­tel de ville, un ri­tuel qu’il pré­fère à la « course aux pe­tits-fours » des an­nées pré­cé­dentes. Plus simple, plus proche des gens, plus par­ti­ci­pa­tif: c’est la marque que le nouvel élu éco­lo­giste veut im­pri­mer de­puis son élec­tion sur­prise en mars der­nier dans le chef-lieu de l’Isère. Une vic­toire qui a lais­sé anéanti le PS lo­cal, à la tête de la ville de­puis dix-neuf ans.

Jus­qu’ici Gre­noble était sur­tout connue pour ses jeux Olym­piques, ses uni­ver­si­tés et son Syn­chro­tron. Elle est dé­sor­mais aus­si la seule ville de cette taille – plus de 150000 ha­bi­tants – di­ri­gée par un éco­lo­giste. A la tête d’une liste verte-rouge-ci­toyenne, Piolle a ra­vi la mai­rie à la barbe de Jé­rôme Sa­far, le suc­ces­seur dé­si­gné de Mi­chel Des­tot. Le fleu­ron du so­cia­lisme mu­ni­ci­pal, qui ma­riait avec bon­heur crois­sance, re­cherche et in­no­va­tion, est de­ve­nu la ca­pi­tale de l’autre gauche. Le la­bo­ra­toire que Du­flot et Mé­len­chon citent en exemple. Se­lon la pre­mière ad­jointe, Eli­sa Mar­tin, du Par­ti de Gauche, ici va se faire la dé­mons­tra­tion que « l’op­po­si­tion de gau­chea d ebeaux jours de­vant elle » et qu’il y a une al­ter­na­tive à « l’aus­té­ri­té et à cette pauvre gauche au pou­voir » . Des fans lo­caux n’ont-ils pas gri­mé leur idole en Oba­ma : « Yes­wePiolle » ?

Du­rant sa cam­pagne, l’in­té­res­sé s’est pré­sen­té en homme neuf, en éco­lo prag­ma­tique, loin des ap­pa­reils et des « po­li­ti­ciens de car­rière » . Vo­ta­tions ci­toyennes, ser­vices pu­blics li­bé­rés des « in­gé­rences du privé » : par son pro­gramme, il a re­noué avec l’es­prit d’Hu­bert Du­be­dout, l’an­cien maire gre­no­blois pion­nier de la dé­mo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive dans les an­nées 1970, et convain­cu qu’ilal­lait re­don­ner de l’air à une ville en­cais­sée, ré­pu­tée pour ses pics de pol­lu­tion. Jusque-là simple conseiller ré­gio­nal, ami de l’éco­no­miste ico­no­claste Pierre Lar­rou­tu­rou, ce qua­dra à l’al­lure spor­tive, ma­rié et père de quatre en­fants, n’est pas un Khmer vert. Is­su du monde de l’en­tre­prise pri­vée, il a été cadre di­ri­geant de Hew­lett-Pa­ckard. Preuve qu’il a les pieds dans le réel. Un peu trop au goût de cer­tains…

Car, pour fê­ter ses cent jours, voi­là Eric Piolle contraint de s’expliquer sur une af­faire ali­men­tée par l’UMP lo­cale. De quoi s’agit-il? En 2001, l’ingénieur, alors jeune cadre chez HP, fonde avec des amis une so­cié­té, Raise Part­ner, qui

“Il ne pou­vait pas tout le temps res­ter un hé­ros”, se con­sole un proche.

dé­ve­loppe des lo­gi­ciels pour éva­luer les risques fi­nan­ciers. Sa femme y est di­rec­trice de la re­cherche. Par­mi les clients de cette PME dé­sor­mais do­mi­ci­liée à Sin­ga­pour, des so­cié­tés ins­tal­lées aux îles Caï­mans ou à Guer­ne­sey. Rien d’illé­gal. Mais une si­tua­tion qui le met en contra­dic­tion avec ses en­ga­ge­ments de cam­pagne très fermes en ma­tière de lutte contre les pa­ra­dis fis­caux. L’un de ses pre­miers cour­riers d’élu ne som­mait-il pas les banques par­te­naires de la ville de faire toute la trans­pa­rence sur ce su­jet? Ani­mée en cou­lisses par l’an­cien édile UMP de la ville condam­né pour cor­rup­tion, Alain Ca­ri­gnon, l’op­po­si­tion pense avoir cer­né la faille pour écor­ner la nou­velle icône de l’autre gauche. « Il y a eu trom­pe­rie sur la

­mar­chan­dise » , lâche de son cô­té le so­cia­liste Jé­rôme Sa­far. Et même cer­tains des amis du maire sont gê­nés. Dire que, pen­dant la cam­pagne, Piolle pas­sait pour un « mé­len­cho­niste » mas­qué! Ani­mal à sang froid, l’« éco­lo-ré­alo » ne se laisse pas dé­sta­bi­li­ser. Il dit qu’il sa­vait qu’on uti­li­se­rait un jour Raise Part­ner contre lui. Il rap­pelle qu’il n’est ac­tion­naire qu’à moins de 0,5%, qu’il n’a pas eu de fonc­tions exé­cu­tives et qu’il n’a pas tou­ché de di­vi­dendes. Sur­tout, Piolle as­sume : il as­sure qu’il veut chan­ger le sys­tème de l’in­té­rieur et in­tro­duire de la ré­gu­la­tion au coeur du monde de la fi­nance. C’est là, dit-il, où il se sent le plus utile. « Une illu­sion de jeu­nesse » , es­time Ray­mond Avrillier, in­fa­ti­gable mi­li­tant an­ti­cor­rup­tion et sou­tien de la pre­mière heure de Piolle. « Ilne pou vait pas­toutle temps res­te­run hé­ros », se con­sole un autre proche. Mais, dans la rue, ce 14-Juillet, ce sont des mes­sages de sou­tien que le maire re­çoit « mal­gré le­son-dit » .

En cent jours, Piolle et ses élus, in­ex­pé­ri­men­tés pour la plu­part, et dont cer­tains se sont re­trou­vés aux res­pon­sa­bi­li­tés après le re­fus des so­cia­listes de fu­sion­ner les listes, ont juste eu le temps de prendre leurs marques. Mais le maire, tou­jours à vé­lo, a im­mé­dia­te­ment pris des me­sures pour « cas­ser le mur » entre ci­toyens et po­li­tiques : baisse de 25% des in­dem­ni­tés des élus, con­seil mu­ni­ci­pal re­trans­mis sur le Net, sup­pres­sion de la voi­ture per­son­nelle avec chauf­feur. Quant à son patrimoine (dont ses ac­tions dans Raise Part­ner et Hew­lett-Pa­ckard), il l’avait dé­jà ren­du pu­blic. A l’hô­tel de ville, des nou­velles dé­lé­ga­tions ont vu le jour : l’ad­joint à l’ur­ba­nisme s’oc­cupe de la tran­si­tion éner­gé­tique, un autre de « l’ ali­men­ta­tion lo­cale et bio­lo­gique », un der­nier est dé­lé­gué à « l’open da­ta et aux lo­gi­ciels libres » . Pe­tite touche verte, des mou­tons broutent dé­sor­mais sur la col­line de la Bas­tille. Ses op­po­sants ne voient là que des gad­gets un rien dé­ma­go­giques, mais le maire ne s’en est pas te­nu qu’aux sym­boles : la ges­tion dé­criée du Pa­lais des Sports a été re­prise en main, la ré­no­va­tion d’un stade pour le ballon ovale ar­rê­tée (le rug­by se joue­ra sur le même ter­rain que le foot), et l’amé­na­ge­ment de la ZAC Es­pla­nade re­vu comme pro­mis. Moins de hau­teur, moins de lo­ge­ments, moins de bé­ton… Mal­gré les trous lais­sés se­lon lui dans le bud­get par l’équipe pré­cé­dente, la ma­jo­ri­té verte- rouge ne pré­voit pas d’aug­men­ter les im­pôts, mais de re­cou­rir à l’em­prunt.

Quant à la sé­cu­ri­té, elle reste un thème sen­sible dans la ville où Ni­co­las Sar­ko­zy avait te­nu un dis­cours mus­clé res­té fa­meux en juillet 2010. En cam­pagne, Piolle avait ju­gé la vi­déo­sur­veillance « in­ef­fi­cace » et pro­po­sé de vendre ses ca­mé­ras à l’UMP Ch­ris­tian Es­tro­si, qui en raf­fole. Son dis­cours est dé­sor­mais plus nuan­cé: il ne vi­sait que la pe­tite quin­zaine de ca­mé­ras ins­tal­lées dans l’es­pace pu­blic dont cer­taines pour­ront être dé­mon­tées. La po­lice mu­ni­ci­pale, elle, ne se­ra pas ar­mée la nuit comme le pré­voyaient les so­cia­listes. Les armes dé­jà ache­tées vont être re­ven­dues au fournisseur.

Pour le PS et l’UMP, l’écart entre les dis­cours de cam­pagne et les actes d’élu com­mence à se voir. A l’unis­son, ils dé­noncent le pen­chant pour la com­mu­ni­ca­tion du maire. Il faut dire que Piolle n’est pas mau­vais dans l’exer­cice, conseillé par le so­cio­logue pa­ri­sien Er­wan Le­coeur, qui va être nom­mé

di­rec­teur de la com­mu­ni­ca­tion. « Ona eu droit à Piolle jouant au foot avec des jeunes au­village olym­pique, Piolle par­ti­ci­pant à un flash­mob dans le parc du Mis­tral, Piolle au­mi­lieu des­mou­tons à la Bas­tille… C’est “fun”, comme on dit. Mais à un­mo­ment ça ne suf­fi­ra pas », pré­vient le chef de file de l’UMP au con­seil mu­ni­ci­pal, Mat­thieu Cha­mus­sy. Trop de com, mais aus­si trop d’idéo­lo­gie, s’in­quiète le PS. L’éco­lo­giste et ses al­liés n’ont-ils pas pro­mis de condi­tion­ner les aides pu­bliques aux en­tre­prises pri­vées? Pour l’ex-strauss-kah­nien Mi­chel Des­tot, c’est pour­tant ce qui a per­mis de dé­ve­lop­per le mo­dèle gre­no­blois. Que va de­ve­nir par exemple le pro­gramme Nano 2017 pour dé­ve­lop­per les na­no­tech­no­lo­gies, de­mande-t-il? Autre su­jet cli­vant, le Tour de France. La nou­velle équipe ne veut plus être can­di­date pour or­ga­ni­ser des étapes qu’elle juge coû­teuses. Celle qu’ac­cueille la ville ce 19 juillet pour­rait donc être la der­nière du man­dat. L’op­po­si­tion évoque des pertes co­los­sales pour l’éco­no­mie lo­cale… Lors d’un con­seil mu­ni­ci­pal, on a aus­si lon­gue­ment dé­bat­tu du trai­té trans­at­lan­tique, avant que Gre­noble ne se dé­clare ville hors Taf­ta. « Oba­ma, qui vae­nêtre in­for­mé dansl’ heure, ne­va­pas endormir » , a iro­ni­sé Cha­mus­sy. Piolle s’en moque : se­lon lui, le PS comme l’UMP sont « à ge­noux idéo­lo­gi­que­ment ». Lui et ses amis ont une man­da­ture pour construire un autre mo­dèle.

« On a pas­sé les cent jours, dit Piolle. Mais, au to­tal, on a 20 fois cent jours à faire. » Le nou­veau maire reste un ingénieur qui sait que le temps passe vite.

Sur son compte Twit­ter, l’édile com­mu­nique à tout-va pour jouer la proxi­mi­té

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