MAIN BASSE SUR LES BRON­ZÉS

Hen­ri Gis­card d’Es­taing et le fi­nan­cier ita­lien An­drea Bo­no­mi se battent à coups d’OPA pour le contrôle du Club. Ré­cit

L'Obs - - Économie - PAR CLAUDE SOU­LA

« Oui, j’ai des re­la­tions ! » Hen­ri Gis­card d’Es­taing éclate de rire, en ti­rant sur une in­dis­pen­sable ci­ga­rette. Un vieux blazer, une che­mise sans pré­ten­tion : le pré­sident du Club Med ne cherche pas à im­pres­sion­ner. Il sait qu’il n’a pas be­soin d’en ra­jou­ter : il a hé­ri­té d’un nom connu dans le monde en­tier. Il compte sur ce sé­same pour dé­cou­ra­ger tous ceux qui se mettent en tra­vers de son che­min. Cette fois, pour­tant, pas sûr que son pa­tro­nyme suf­fise. L’en­tre­prise qu’il di­rige, la cé­lèbre marque au tri­dent, est la cible d’une OPA me­née par le fi­nan­cier ita­lien An­drea Bo­no­mi. Et l’offre de ce condot­tiere – très gé­né­reuse – vient contra­rier les plans de Gis­card. Au prin­temps 2013, le PDG s’est as­so­cié au géant privé chi­nois Fo­sun et à un fonds d’in­ves­tis­se­ment, Ar­dian (ex-Axa Pri­vate Equi­ty), pour re­prendre le Club avec un groupe de di­ri­geants. Mais le prix pro­po­sé aux ac­tion­naires est cal­cu­lé au plus juste : 17,50 eu­ros par

ac­tion. L’Ita­lien, lui, pro­pose 21 eu­ros par ac­tion. Soit 790 mil­lions d’eu­ros pour l’en­semble du Club… Un écart de 22%. Ir­ré­sis­tible ? « Ir­réa­liste », ré­pond Gis­card à « l’Obs ». Le con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion de­vra tran­cher entre les deux offres le 25 juillet.

L’af­faire n’est pas des mieux en­ga­gées pour « HGE ». De­puis un mois, avec Alain Minc et le ban­quier Gré­goire Cher­tok, de la banque Roth­schild & Cie, il s’agite en cou­lisses pour sauver son pro­jet. « Qui à Pa­ris n’a pas vu Gis­card ces der­niers jours ? » iro­nise un conseiller mi­nis­té­riel. Mais pour l’ins­tant le fils aî­né de VGE, 57 ans, n’a ob­te­nu au­cun sou­tien po­li­tique clair. Le mi­nistre des Af­faires étran­gères et du Tou­risme, Laurent Fa­bius, d’abord ten­té de l’ai­der, a pris ses dis­tances : « Le Club est un fleu­ron fran­çais, c’est une réus­site, c’est vrai, mais le mieux-di­sant l’em­por­te­ra », com­mente un por­te­pa­role du Quai-d’Or­say. Ar­naud Mon­te­bourg, le chantre du pa­trio­tisme éco­no­mique, ne s’in­té­resse pas au dos­sier. Les banques pu­bliques, Caisse des Dé­pôts (en di­rect ou par le biais de la Com­pa­gnie des Alpes) ou BPI, sol­li­ci­tées pour fi­nan­cer une ri­poste, ne sont pas non plus en­thou­siastes. Ce

qui fait sou­rire An­drea Bo­no­mi. « Le gou­ver­ne­ment ne veut sur­tout pas s’en

mê­ler », as­sure un de ses sou­tiens. Dans la ba­taille d’in­fluence, le condot­tiere ap­pa­raît aus­si ar­mé que Gis­card : il a en­rô­lé la banque La­zard et un proche de Ma­nuel Valls, Sté­phane Fouks, vi­ce­pré­sident d’Ha­vas, pour as­su­rer son lob­bying.

Le grand pro­blème de HGE, c’est sa ré­pu­ta­tion de « pingre ». « Un chou est un chou », mar­tèle-t-il à ses équipes du Club Med, avec ce chuin­te­ment qui n’est pas sans rap­pe­ler son père. Au­rai­til es­sayé de gar­der le contrôle du Club sans en payer le prix ? « Dif­fi­cile de ju­ger la va­leur exacte d’un groupe de tou­risme. C’est une ac­ti­vi­té cy­clique », es­time un ac­tion­naire. « Bo­no­mi ne se rend pas compte ! Son prix est trop fort. Une bonne stra­té­gie et une bonne ges­tion per­mettent à peine d’ar­ri­ver à l’équi­libre fi­nan­cier. Comment pour­rait-il faire mieux ? » se de­mande un des men­tors de Gis­card. Si l’Ita­lien dé­pense trop pour ache­ter le Club, les sa­la­riés des 66 vil­lages en paie­ront les consé­quences tôt ou tard, quand il fau­dra rem­bour­ser les créanciers, tou­jours à l’af­fût dans ces opé­ra­tions de ra­chat fi­nan­cées par la dette.

Mais les pe­tits ac­tion­naires du Club Med trouvent, eux aus­si, que Gis­card a des our­sins dans les poches. Le PDG, très raide sur le prix, a beau leur ré­pondre que 17,50 eu­ros par ac­tion, « c’est bien payé » pour une boîte qui a fait plus souvent des pertes (11 mil­lions en 2013) que des pro­fits, eux crient au vol ! Et re­chignent à croire sur parole ce PDG, à la fois juge et par­tie : l’offre qu’il a mon­tée avec Fo­sun et Ar­dian ré­serve 8% des ac­tions aux cadres du Club, dont lui. N’a-t-il pas un in­té­rêt per­son­nel à éva­luer l’en­tre­prise le moins cher pos­sible ? « Hen­ri le di­ri­geant est-il en train de dé­fendre les in­té­rêts d’Hen­ri le fu­tur ac­tion­naire ? » se de­mande, trou­blé, un an­cien cadre. Hen­ri mi­ni­mise : « L’offre de ra­chat as­so­cie 400 sa­la­riés. Je ne vais in­ves­tir que 1 mil­lion d’eu­ros,

par en­det­te­ment. Ce­la n’af­fecte pas ma po­si­tion. » In­sen­sible à cet ar­gu­ment, Co­lette Neuville, pré­si­dente de l’As­so­cia­tion de Dé­fense des Ac­tion­naires mi­no­ri­taires (Adam), a dé­po­sé un re­cours contre l’OPA, juste après son lan­ce­ment, en juin 2013. Elle a ain­si blo­qué tout le pro­ces­sus pen­dant neuf mois. « Gis­card a beau­coup agi­té ses ré­seaux pour faire pas­ser son offre. Nous avons per­du nos re­cours, mais une nou­velle so­lu­tion a pu ain­si émer­ger », se fé­li­cite la pa­sio­na­ria des pe­tits ac­tion­naires. Elle a été dé­bou­tée fin avril 2014, mais les mi­no­ri­taires vont rem­por­ter la guerre. « Pen­dant le blo­cage ju­di­ciaire, la Bourse a grim­pé de 20 à 30%. L’offre ini­tiale, qui sem­blait chiche, était deve

nue car­ré­ment ra­dine », constate un ban­quier. Et Bo­no­mi, le rai­der, en a pro­fi­té pour se lan­cer ! Il a eu le temps d’étu­dier le dos­sier, de trou­ver des al­liés, comme l’hô­te­lier sud-afri­cain Sol Kerz­ner, et d’ache­ter des ac­tions.

Tête brû­lée, l’Ita­lien ? Entre Gis­card et lui, le cou­rant n’est ja­mais pas­sé. En jan­vier 2013, le condot­tiere, cé­lèbre dans le mi­lieu des af­faires pour avoir re­dres­sé les mo­tos Du­ca­ti ou ra­che­té As­ton Mar­tin, de­mande un ren­dez­vous à Gis­card. Il veut ins­tal­ler un Club Med dans le parc d’at­trac­tions de Port Aven­tu­ra, qu’il vient de ra­che­ter en Espagne. Gis­card lui fait ré­pondre qu’il n’au­ra pas une mi­nute avant… dé­cembre. En fait il ne veut pas voir la marque au tri­dent dans un parc de loi­sirs. Il re­garde plu­tôt vers la Chine et pré­pare dé­jà son OPA avec Fo­sun. Bo­no­mi se vexe. Il at­tend son heure.

Lorsque le fi­nan­cier envisage de faire une contre-offre, c’est la stu­pé­fac­tion au siège du Club. L’im­pu­dent « vole le tra

vail de Gis­card », qui a re­dres­sé l’en­tre­prise, s’in­surge un proche du pré­sident. « C’est lui qui a eu le cou­rage de pous­ser le Club vers une stra­té­gie haut de gamme, qui n’était pas évi­dente à l’époque », re­con­naît Fa­tine Layt, ban­quière chez Od­do. HGE ne se lasse pas de ra­con­ter l’his­toire : « C’est une le­çon que j’avais ap­prise d’An­toine Ri­boud, quand je tra­vaillais pour Da­none : ce qui ré­siste aux crises, c’est soit le meilleur soit le moins cher. Or le Club ne peut pas être le moins cher : nous sommes pla­cés dans des lieux ex­cep­tion­nels, l’en­tre­tien an­nuel des sites coûte cher. Nous fonc­tion­nons comme un hô­tel, mais avec 100 sa­la­riés de plus par vil­lage : nos GO qui as­surent l’ani­ma­tion. » Res­tait donc le meilleur…

Pour mon­ter en gamme, le Club a dû faire oublier « les Bron­zés » et l’image beauf que lui a col­lée le film culte. Fi­ni, Po­peye et Jean-Claude Duss (Thier­ry Lher­mitte et Mi­chel Blanc), Gis­card a tout mi­sé sur le « luxe convi­vial » pour pa­trons, cadres sup, mé­de­cins et avo­cats. Les vil­lages de cases sont fer­més, les Clubs « 3 tri­dents » – les moins

luxueux – sont trans­for­més en « 4 tri­dents », voire en « 5 tri­dents ». Les nou­veaux vil­lages rap­portent plus, avec un taux de rem­plis­sage an­nuel de 68,6%. « Nous avons in­ves­ti 1 mil­liard d’eu­ros dans cette mon­tée en gamme au cours des dix der­nières an­nées, mar­tèle Gis

card, c’est ce qui nous a per­mis de tra­ver

ser la crise sans trop d’en­combres. » Et, pour as­su­rer l’ave­nir, cap sur la Chine, avec dé­jà trois vil­lages ou­verts et cinq en pro­jet. C’est là que le Club – ai­dé par son allié Fo­sun, qui au­rait 46% du ca­pi­tal – es­père trou­ver les 200 000 clients qui manquent à son compte d’ex­ploi­ta­tion. HGE pa­rie que les classes moyennes chi­noises vont ado­rer les va­cances et que le Club Med se­ra pour elles, comme pour les Fran­çais dans les an­nées 1960, l’em­blème du plai­sir.

Au­jourd’hui, per­sonne ne conteste que c’était la chose à faire… sauf An­drea Bo­no­mi. Lui ne re­nie ni Po­peye ni JeanC­laude Duss. Il compte gar­der des « 3 tri­dents » en Eu­rope et il freine le « tout-Chine ». Pour convaincre le rai­der, Gis­card lui a or­ga­ni­sé deux réunions avec Guang­chang Guo, PDG du conglo­mé­rat Fo­sun. Elles se sont mal pas­sées. Bo­no­mi veut le pou­voir sans par­tage, sans les Chi­nois. Rem­por­te­rat-il la ba­taille ? La Bourse pa­rie plu­tôt sur une sur­en­chère chi­noise d’ici à sep­tembre. Bo­no­mi sait que Gis­card fe­ra tout pour qu’il ne mette pas la main sur la ma­jo­ri­té du ca­pi­tal. Les « gen­tils or­ga­ni­sa­teurs » ne plai­santent plus !

Hen­ri Gis­card d’Es­taing, PDG du Club, juge « ir­réa­liste » la contre-offre de l’Ita­lien

An­drea Bo­no­mi veut gar­der des « 3 tri­dents » en Eu­rope et frei­ner le « tout-Chine »

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