L’homme par qui la coupe est ar­ri­vée

Joa­chim Löw, le dan­dy fleg­ma­tique qui a me­né la Mann­schaft à la vic­toire contre l’Argentine, est dis­cret mais il a su in­ven­ter des mé­thodes hors norme

L'Obs - - Notre Époque - Par Gur­van Le Guell ec

Pour peu, on l’au­rait ou­blié. Pour­tant, Joa­chim Löw, pa­tron de l’équipe d’Al­le­magne cham­pionne du monde, était bien pré­sent di­manche soir sur la pe­louse du Ma­ra­canã de Rio. On l’a vu re­mer­cier ses joueurs, se ba­la­der seul sur la pe­louse et étreindre cha­cune des – ac­cortes – com­pagnes de ces messieurs, pen­dant qu’ils exé­cu­taient leur tour d’hon­neur. En­suite il a re­coif­fé sa mèche et s’en est al­lé ré­pondre à quelques ques­tions en confé­rence de presse. Dan­ge­reux, les Ar­gen­tins? « Oui, ils ont été brillants, mais nous contrô­lions le­bal­lon, et, sur la­fin, nous avions plus d’éner­gie qu’eux. » Du Löw dans le texte: cli­nique dans l’ana­lyse, cour­tois avec l’ad­ver­saire, et tou­jours sûr de son fait.

Joa­chim Löw, 54 ans, est un dé­fi à l’es­pace et au temps. A l’es­pace (foot­bal­lis­tique), parce que ce­la fait huit ans que le sé­lec­tion­neur pi­lote la Mann­schaft et que ce­la consti­tue une éter­ni­té dans le pe­tit monde du ballon rond. Au temps (chro­no­lo­gique), parce que le poids des an­nées ne semble guère avoir de prise sur le clas­sieux dan­dy: mêmes che­veux de jais, même re­gard gris mé­tal­lique, même dé­bit fluide et pré­cis. Et même élé­gance fleg­ma­tique, à l’ex­cep­tion de quelques sauts de ca­bri, les pieds joints et le torse bien droit, pour cé­lé­brer les buts de ses pou­lains.

L’Al­le­magne est cham­pionne du monde, l’Al­le­magne est ve­nue à bout de l’Argentine de Lio­nel Mes­si avec un cou­rage in­sen­sé, après avoir sur­clas­sé le Bré­sil 7 à 1 lors d’un match fan­tas­tique. Et pour­tant Joa­chim Löw, dans ses dis­cours comme dans ses actes, reste fi­dèle à lui-même. Pas d’em­bal­le­ment. Juste le rap­pel des fon­da­men­taux: « As­su­mer la pos­ses­sion du ballon », « im­po­ser son jeuàl’ad­ver­saire », « sa­voi­rac­cé­lé­re­rau

bon­mo­ment » . La même an­tienne, dé­bi­tée sans dis­con­ti­nuer de­puis son ar­ri­vée aux af­faires aux cô­tés de Jür­gen Klins­mann il y a dix ans.

Le même re­frain à une va­ria­tion près: les risques pris en fi­nale – en l’oc­cur­rence, faire en­trer les jeunes at­ta­quants Schür r l e puis Götze, à l’ori­gine de l’unique but al­le­mand – se sont ré­vé­lés payants. L’en­traî­neur contes­té du mois de juin – quand l’Al­le­magne pei­nait à se dé­faire du Gha­na ou de l’Al­gé­rie – est de­ve­nu le hé­ros du mois de juillet. Un re­tour­ne­ment du sort qui pour­rait l’amu­ser mais ne semble guère l’af­fec­ter. Et pour cause: « Je ne re­garde ja­mais ce qui se dit sur­moi, ni dans les jour­naux, ni à la té­lé. S’il se passe quel­que­cho­sed’im­por­tant, je­de­mande àme­sad­joints­deme le ra­con­ter. »

Joa­chim Löw se­rait-il an­glais? Non, il est al­le­mand, bien al­le­mand. Mais un Al­le­mand nou­veau, qui sym­bo­lise à sa ma­nière les mé­ta­mor­phoses en

cours outre-Rhin, dans le monde du ballon rond et bien au-de­là. En ma­tière foot­bal­lis­tique, nos voi­sins ont leur ré­pu­ta­tion. Long­temps, Deut­schland, il faut bien l’ad­mettre, a ri­mé avec très chiant. 1954 : la coupe est pro­mise à Fe­renc Puskás, le gé­nial at­ta­quant ma­gyar. La RFA bat la Hon­grie 3-2, avec l’aide de la pluie et des po­teaux. 1974: les Néer­lan­dais font rê­ver la pla­nète avec un « football to­tal » en mou­ve­ment per­ma­nent. Les Al­le­mands re­viennent au score et l’em­portent 2-1 contre le cours du jeu. 1990, en­fin: la lé­gende Die­go Ma­ra­do­na vise le dou­blé. L’Al­le­magne rem­porte sa troi­sième cou­ronne sur un pe­nal­ty li­ti­gieux, trans­for­mé par le ru­gueux An­dreas Brehme.

En 2014, le scé­na­rio se ré­pète, avec Mes­si et ses quatre bal­lons d’or dans le rôle du Pibe de Oro. Quoi de nou­veau alors? La Mann­schaft a épa­té la ga­le­rie. Ses stars ne sont plus des joueurs de de­voir – Be­cken­bauer, Mat­thäus – ou des re­nards op­por­tu­nistes – Klins­mann, Völ­ler –, mais des joueurs of­fen­sifs, si nom­breux qu’on peine à les dé­par­ta­ger. Même le conte­nant est af­fec­té. Le Fuss­ball­spie­ler des an­nées1990, mous­ta­chu et chou­crou­té, se re­pé­rait du haut des tri­bunes. La star al­le­mande ver­sion 2014 est un jeune homme mé­tis­sé et glo­ba­li­sé, dont rien n’in­dique pré­ci­sé­ment la na­tio­na­li­té.

Joa­chim Löw est le pro­duit de cette Al­le­magne nou­velle. Il ne l’a pas in­ven­tée. Il a pro­fi­té des ef­forts mas­sifs consen­tis de­puis quinze ans pour dé­ve­lop­per la dé­tec­tion et la for­ma­tion de base… sur le mo­dèle fran­çais. Le moins que l’on puisse dire, c’est que, par son ac­tion, il en a en­core ac­cen­tué les traits. Les mé­dias bré­si­liens, pris, à la suite de la dé­faite de la Se­le­ção, d’un sé­rieux syn­drome de Stock­holm, n’en fi­nissent plus de s’émer­veiller de ses mé­thodes hors norme. Avec « Jo­gi » (son sur­nom), le camp de base de San­to An­dré, construit par et pour la fé­dé­ra­tion al­le­mande, dans un site idyl­lique en bord de mer, res­sem­blait moins à une co­lo­nie de foot­bal­leurs qu’à une re­traite new age. Au pro­gramme: cours de yo­ga, rug­by sans contact pour tra­vailler le mar­quage… Et causerie avec le na­vi­ga­teur Mike Horn de pas­sage lors d’un tour du monde.

Löw ne s’en cache pas, il prend son rôle très au sé­rieux. « Mes joueurs sont des am­bas­sa­deurs; ils doivent don­ner

une autre image de l’Al­le­magne

mo­derne. » Dans le jeu, qu’il veut « joyeux », tech­nique, por­té coûte que coûte sur l’of­fen­sive. Et dans la vie du col­lec­tif. Löw, à la ma­nière d’un Des­champs, fait la chasse aux « ego bour

sou­flés » et sou­haite s’ap­puyer sur des jeunes gens ou­verts et équi­li­brés. Tout en se pla­çant lui-même sous le contrôle du psy­cho­logue Hans-Die­ter

Her­mann, membre à part en­tière de la sé­lec­tion: « Il ob­serve nos in­ter­ac­tions, et me cor­rige. Il faut sa­voir cri­ti­quer les joueurs, sans oublier tout ce qu’ils font de bien. »

Cette « po­si­tive at­ti­tude » au­rait pu se re­tour­ner contre lui. Ce fut d’ailleurs le cas. Si l’échec en de­mi-fi­nale au Mon­dial 2010 a été per­çu comme une étape nor­male dans l’évo­lu­tion d’un groupe très jeune – le plus jeune de l’his­toire de la Mann­schaft –, le même ré­sul­tat deux ans plus tard à l’Eu­ro ukrai­no-po­lo­nais a ébran­lé la ci­ta­delle. Löw le dis­cret s’est vu alors ren­voyé à son pas­sé: une pe­tite car­rière de joueur ter­mi­née en troi­sième di­vi­sion suisse, des ex­pé­riences d’en­traî­neur plus ou moins pro­bantes à tra­vers l’Eu­rope, avant la ren­contre avec Jür­gen Klins­mann lors d’une for­ma­tion pour en­traî­neurs, lui per­met­tant d’in­té­grer en 2004 la sé­lec­tion al­le­mande dans les ba­gages de l’an­cien at­ta­quant.

Ce fut la chance de sa vie, il le re­con­naît en­core au­jourd’hui. « Klin­si », no­vice à son poste, avait be­soin d’un tech­ni­cien. « Jo­gi »,

« en­traî­neur dans l’âme » , avait be­soin d’un men­tor. Les deux fe­ront la paire, Klins­mann de­ve­nant « le vi­sion­naire », et Löw « le tac­ti­cien », jus­qu’à ce que le pre­mier, las­sé par le job, im­pose le se­cond à la tête de la sé­lec­tion. Huit ans plus tard, le fils de chauf­fa­giste de la Fo­rêt-Noire, joueur pas­sion­né mais li­mi­té, est cham­pion du monde par pro­cu­ra­tion, un peu gê­né mais « fier du travail réa­li­sé » .

Joa­chim Löw fé­li­ci­té par An­ge­la Mer­kel après la vic­toire, le 13 juillet à Rio

Le coach et le mi­lieu de ter­rain Bas­tian Sch­weins­tei­ger, le 12 juin pen­dant un entraînement

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