Villain, l’as­sas­sin ac­quit­té

L'Obs - - Dossier - Agathe Lo­geart

— D’abord, il avait pen­sé tuer le Kai­ser al­le­mand, Guillau­meII, ou le mi­nistre des Fi­nances fran­çais, Jo­seph Caillaux. Puis il a trou­vé bien meilleure cible: ce Jean Jau­rès qui ré­clame la paix à lon­gueur de co­lonnes dans son mau­dit jour­nal, « l’Hu­ma­ni­té ». Ce laï­card, hon­ni de la droite, et de lui-même, Raoul Villain, 29ans, étu­diant ra­té de l’Ecole du Louvre, fils d’un gref­fier du tri­bu­nal ci­vil de Reims et d’une mère dé­mente, en­fer­mée à l’asile de­puis qu’il a 2ans. Il a peur des femmes. Il est vierge et se croit in­ves­ti d’une mis­sion pa­trio­tique. Long­temps sé­duit par le Sillon, le mou­ve­ment ca­tho­lique so­cial de Marc San­gnier, il s’est rap­pro­ché des étu­diants d’ex­trême droite de la Ligue des Jeunes Amis de l’Al­sace-Lor­raine. En vé­ri­té, il est seul avec ses dé­mons. Ce 31 juillet 1914, alors que Jau­rès livre sa der­nière ba­taille contre la guerre, Raoul Villain se fait cou­per les che­veux. S’achète des chaus­sures de marche. Ar­rache les marques de ses vê­te­ments. Brûle un cierge à Jeanne d’Arc avant de s’of­frir, con­trai­re­ment à ses ha­bi­tudes désar­gen­tées, un gueu­le­ton dans un res­tau­rant ita­lien à la mode. Puis il marche tran­quille­ment, élé­gant, long et mince, mous­tache rousse et yeux bleus de por­ce­laine, vers son des­tin. Au 142, rue Mont­martre, il aper­çoit Jau­rès der­rière le fin ri­deau de gaze blanche du Ca­fé du Crois­sant. Il tire. Il tue. « Il est juste de don­ner sa vie pour la pu­ni­tion d’un traître », dit Villain après son in­ter­pel­la­tion im­mé­diate. Pen­dant près de cinq ans – un re­cord! – il at­tend son pro­cès en pri­son. Dans sa cel­lule, il bâ­tit des py­ra­mides en croûte de pain. Après six jours d’au­dience, les ju­rés, consi­dé­rant qu’il est l’au­teur d’un crime pas­sion­nel com­mis par amour de la France, l’ac­quittent. Quelques an­nées plus tard, pour­sui­vi pour tra­fic de de­vises, il se­ra condam­né à une amende de 100francs. Plus que pour un as­sas­si­nat… Après une vie d’er­rance qu’il vou­lait pous­ser jus­qu’à Ta­hi­ti, Villain s’ar­rête en che­min, à Ibiza, où il fait construire au bord d’une plage une mai­son aus­si tor­tu­rée que son pro­prié­taire. Dans les rues de son vil­lage, il chante « Frère Jacques » à tue-tête. On l’appelle « le fou du port ». Quand l’île est en­va­hie par les ré­pu­bli­cains es­pa­gnols, en 1936, il est fu­sillé par des anar­chistes. On n’a ja­mais su s’ils sa­vaient qu’ils ve­naient de tuer l’homme qui avait tué Jau­rès. A lire : « Il a tué Jau­rès », par Do­mi­nique Pa­ga­nel­li, Ed. La Table ronde ; « Jean Jau­rès, l’as­sas­si­nat, la gloire, le sou­ve­nir », par Jac­que­line La­louette, Perrin.

23 no­vembre

1924. Le corps de Jau­rès est trans­fé­ré au Pan­théon. Ci-des­sous, Raoul Villain.

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