FACE À SES MI­ROIRS

Tour à tour amis, concur­rents ou ad­ver­saires de Jau­rès, ces quatre-là ont fer­raillé avec le fon­da­teur de la SFIO

L'Obs - - Dossier - PAR FRAN­ÇOIS BA­ZIN

BARRÈS

L’autre vi­sion de la na­tion

Le 1er août 1914 au ma­tin, il a été l’un des pre­miers à ve­nir se re­cueillir, à Pas­sy, de­vant la dé­pouille de Jau­rès. Il a été ac­cueilli par la fille de ce­lui-ci, en com­pa­gnie de Léon Blum. Il leur a re­mis, à cette oc­ca­sion, une lettre d’hom­mage qu’il comp­tait pu­blier dans la presse. « J’ai­mais votre père. J’ai tou­jours souf­fert de de­voir être sé­pa­ré de lui. » Ces mots de Mau­rice Barrès, porte-parole de la droite na­tio­na­liste, ont éton­né et même cho­qué jusque dans son propre camp. Et pour­tant… L’en­ga­ge­ment so­cia­liste de l’écri­vain lor­rain fut plus pré­coce que ce­lui du tri­bun al­bi­geois. Il s’était for­gé, trente-cinq ans plus tôt, au dé­but de la IIIe Ré­pu­blique, dans le com­bat bou­lan­giste. Barrès était alors po­pu­laire, pa­triote et an­ti­sé­mite. A la même époque, Jau­rès n’était en­core qu’un ré­pu­bli­cain de pro­grès. C’est dans ces pre­miers com­bats, au-de­là d’une es­time ré­ci­proque d’une na­ture pu­re­ment in­tel­lec­tuelle et qui ne bri­da ja­mais la fé­ro­ci­té des po­lé­miques, qu’on peut com­prendre les liens qui unis­saient les deux hommes et, du même coup, la vraie na­ture de leur op­po­si­tion. Barrès l’a ré­su­mée dans un ar­ticle du 22 jan­vier 1897 : « Qu’avez­vous à ré­pondre Jau­rès ? Il ne s’agit pas de mur­mu­rer avec dé­goût : pa­trio­tard ! pa­trio­tard ! […] Vous pré­fé­re­riez que les faits de l’hé­ré­di­té n’exis­tassent pas, que le sang des hommes et le sol du pays n’agissent point, que les es­pèces s’ac­cor­dassent et que les fron­tières dis­pa­russent. Que valent vos pré­fé­rences contre les né­ces­si­tés ? » Tout est dit et dans quelle langue ! Entre Jau­rès et Barrès, il y a un fos­sé béant qui a pour nom la na­tion et la concep­tion que l’on se fait de la li­ber­té hu­maine et de la res­pon­sa­bi­li­té du ci­toyen. Non pas que Jau­rès ait igno­ré un seul ins­tant la force des liens char­nels qui peuvent at­ta­cher les hommes à la terre qui les a vus naître et gran­dir. Mais son so­cia­lisme por­tait en lui un dé­sir d’éman­ci­pa­tion, loin des dé­ter­mi­nismes que cé­lé­bre­ra, dans toute son oeuvre, l’au­teur des « Dé­ra­ci­nés ». « Il ne faut pas me de­man­der de haïr Jau­rès. Je ne le peux pas et, après exa­men, je ne le dois pas », écri­ra-t-il après la mort de son vieil ad­ver­saire, sans ces­ser pour­tant de le com­battre comme l’exacte in­car­na­tion de tout ce qu’il re­je­tait. A lire : « Vie de Mau­rice Barrès », par Fran­çois Broche, Ed. Bar­tillat.

Pé­guy

Le pro­cu­reur de la po­li­tique

La for­mule est de Ber­nard La­zare, fi­gure du com­bat drey­fu­sard. Elle est ter­rible, et Pé­guy l’a re­prise à son compte: « Le­sop­por­tu­nis­tes­se­sont­cor­rom­pus en quinze ans, les ra­di­caux en quinze mois, les so­cia­listes en quinze se­maines. » Au bout du ca­non, il y avait Jau­rès. Ces plumes-là sont comme des re­vol­vers qui ne sont pas char­gés à blanc. Le portrait est de l’écri­vain Jé­rôme Tha­raud. Il dit la force d’une ami­tié que seule la pas­sion po­li­tique al­lait pou­voir bri­ser: « Jau­rès avait tout­pour­plai­reàPé­guy. Unen­ra­ci­ne­ment pro­fond dans la culture grecque et la­tine, une­mer­veilleu­se­mé­moire, de la­san­té, de­la­cor­dia­li­té, une­puis­sante bon­ho­mie, cette ad­mi­rable in­élé­gance dans la­per­son­neet­dans la­mise, ce­cou de­tau­reau, ces­gros­bras­courts, ce­cha­peau­rond­tout­bos­sué, ce col­let­de­par­des­sus­qui­re­mon­tait­sur­la­nuque, cette to­ta­le­né­gli­gen­ceà­la­quel­lene ré­sis­tait pas cin­q­mi­nutes un ha­bit neuf et qui, d’une cer­taine fa­çon, té­moi­gnait ànos

yeux de sa pu­re­té so­cia­liste. » Pu­re­té des tem­pé­ra­ments, cor­rup­tion des idéaux. C’est dans cette contra­dic­tion que Pé­guy est al­lé cher­cher la force as­sas­sine qui, loin des com­pli­ci­tés nor­ma­liennes et des so­li­da­ri­tés drey­fu­sardes, le condui­sit à faire du leader so­cia­liste, à l’ap­proche de la guerre, l’in­car­na­tion de ses haines. « Traître par es­sence », il ne mé­ri­tait pas autre chose que la mort: « La­po­li­ti­quede la Con­ven­tion­na­tio­nale, c’estJau­rès­dans une char­rette et un rou­le­ment de tam­bour pour cou­vrir cette grande voix. » Ce pro­cès-là est d’abord ce­lui de la po­li­tique. Celle de la dé­fense ré­pu­bli­caine au­tour du gou­ver­ne­ment Combes, celle de l’uni­té so­cia­liste au sein de la SFIO, celle du com­bat du pro­lé­ta­riat mon­dial contre les im­pé­ria­lismes guer­riers. Pé­guy par­lait de « mys­tiques » jus­qu’à l’ap­pel au meurtre. Jau­rès agis­sait en po­li­tique, avec ce que ce­la sup­pose de com­pro­mis. Les deux hommes se sont croi­sés. Avant cette grande dé­fla­gra­tion où, à quelques se­maines d’in­ter­valle, l’un et l’autre de­vaient lais­ser leur vie. A lire : « Charles Pé­guy », par Ar­naud Teyssier, Ed. Tem­pus.

Guesde

L’in­flexible mi­li­tant

Deux mé­thodes. Le 26 no­vembre 1900, de­vant 8000 mi­li­tants réunis à l’hip­po­drome de Lille, Jean Jau­rès et Jules Guesde échangent, tour à tour, leurs vi­sions du com­bat so­cia­liste. L’am­biance est élec­trique. Le maire de la ville, Gus­tave De­lo­ry, a toutes les peines du monde à cal­mer la foule qui siffle, hue ou in­ter­rompt les ora­teurs. C’est qu’au-de­là de la contro­verse sur l’at­ti­tude des res­pon­sables so­cia­listes lors de l’af­faire Drey­fus, puis sur la par­ti­ci­pa­tion de l’un d’entre eux à un gou­ver­ne­ment « bour­geois », au nom de la dé­fense ré­pu­bli­caine, il y a toute l’éten­due d’un dé­bat qui ne dé­chire pas sim­ple­ment les tri­bus dis­pa­rates de la gauche fran­çaise. Jau­rès, dans cette af­faire, est uni­taire en diable. Comme tou­jours… Il parle de « dis­sen­ti­mentde tac­ti­queet­de­mé­thode » . Il conclut son pro­pos par ces mots qui disent tout: « Je­ne­suis­pa­sun­mo­dé­ré. Je­suis, avec vous, un­ré­vo­lu­tion­naire. » Mais face à lui, ce jour-là, il y a un homme sec, rude et d’une co­hé­rence im­pla­cable.

Guesde est d’abord un mi­li­tant pour qui la sau­ve­garde de l’or­ga­ni­sa­tion et de sa pu­re­té doc­tri­nale est une va­leur su­prême. C’est lui qui a su faire la syn­thèse d’un mar­xisme un peu fruste et de la tra­di­tion blan­quiste de l’ex­trême gauche fran­çaise. Uni­té du pro­lé­ta­riat dans un com­bat de classe qui ne sau­rait avoir d’autre dé­bou­ché que la ré­vo­lu­tion so­cia­liste: telle est son unique mé­thode. Jau­rès en dé­fend une autre qui place cette ré­vo­lu­tion so­cia­liste dans la li­gnée du com­bat ré­pu­bli­cain débuté en 1789. L’un cherche la rup­ture. L’autre est un gra­dua­liste qui avance par étapes, au prix de com­pro­mis suc­ces­sifs dans un mou­ve­ment dont l’es­sence pro­fonde est de res­ter uni­taire. « C’est, dit-il, le­de­voir­du­pro­lé­ta­riat so­cia­lis­te­de­mar­che­ra­vec­celle des frac­tions bour­geoises qui ne veut pas re­ve­nir en­ar­rière. » Cinq ans plus tard, en 1905, il ac­cep­te­ra de bé­nir, mal­gré ces di­ver­gences de fond, la créa­tion de la SFIO. Au len­de­main de l’as­sas­si­nat de Jau­rès, Guesde en­tre­ra, comme mi­nistre d’Etat, dans un gou­ver­ne­ment d’uni­té na­tio­nale tout en­tier consa­cré à la guerre. Deux mé­thodes, en ef­fet… A lire : « Jean Jau­rès », par Gilles Can­dar et Vincent Du­clert, Ed. Fayard.

Cle­men­ceau

Le ré­pu­bli­cain in­tran­si­geant

La Ré­vo­lu­tion fran­çaise? « C’est un bloc », a-t-il dit avec ce sens de la for­mule choc qui fut long­temps sa spé­cia­li­té. C’est un socle, a ré­pon­du Jau­rès avec cette in­tui­tion du mou­ve­ment qui res­te­ra jus­qu’au bout son prin­ci­pal ta­lent. Quand il se fe­ra his­to­rien, Jau­rès in­ti­tu­le­ra d’ailleurs sa grande oeuvre « His­toire so­cia­liste de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise ». Dif­fi­cile d’être plus ex­pli­cite! Cle­men­ceau, Jau­rès… Leurs af­fron­te­ments furent d’abord par­le­men­taires. Mais ja­mais se­con­daires. C’était l’époque où les échanges dans l’hé­mi­cycle du Pa­lais- Bour­bon n’étaient pas à fleu­rets mou­che­tés. Quand en 1906 Cle­men­ceau, pour la pre­mière fois de sa vie, de­vient, à 65 ans, le pré­sident du Con­seil, Jau­rès a pris, de­puis quelques mois, la tête d’un par­ti, la SFIO, qui n’a su trou­ver le che­min de l’uni­té qu’en rom­pant avec une pra­tique an­cienne et ô com­bien contes­tée, dans ses rangs, du ras­sem­ble­ment ré­pu­bli­cain. Le com­bisme est mort et en­ter­ré. Voi­là ve­nue l’heure de la cla­ri­fi­ca­tion. Cle­men­ceau est le porte-dra­peau d’un nou­veau ra­di­ca­lisme, d’es­sence cé­sa­rienne. Pour lui, le par­ti n’est rien. Il n’en a même pas la carte. Soit on le suit, soit on le com­bat. Le nou­veau chef du gou­ver­ne­ment ne connaît que l’ac­tion. Il avance. Il brise ceux qui osent lui ré­sis­ter. A la CGT no­tam­ment, tra­vaillée par l’anar­cho-syn­di­ca­lisme. Jau­rès, lui, est à la fois un mi­li­tant dis­ci­pli­né, un édi­to­ria­liste puis­sant à la une de « l’Hu­ma­ni­té » et un ora­teur ins­pi­ré à la tribune de la Chambre. Dans la rue, dans la presse, dans l’Hé­mi­cycle, les deux hommes sont les ac­teurs d’une re­dis­tri­bu­tion des rôles qui va mo­di­fier en pro­fon­deur l’his­toire de la gauche fran­çaise. Sur un mode d’ailleurs pa­ra­doxal puisque l’homme du « bloc » va être ce­lui qui le dis­loque, tan­dis que le com­bat­tant de « l’uni­té » se­ra ce­lui qui la ré­dui­ra au seul com­bat so­cia­liste. A lire : « les Gauches fran­çaises », par Jacques Jul­liard, Ed. Flam­ma­rion.

Mau­rice Barrès. Entre Jau­rès et lui, il y a un fos­sé béant qui a pour nom la na­tion

Charles Pé­guy a fait du leader so­cia­liste l’in­car­na­tion de ses haines

Jules Guesde. Mal­gré des di­ver­gences de fond avec Jau­rès, il ac­cep­te­ra de bé­nir la créa­tion de la SFIO

Georges Cle­men­ceau. Avec Jau­rès, leurs af­fron­te­ments furent d’abord par­le­men­taires. Mais ja­mais se­con­daires

Jules Guesde. Un homme sec, rude et d’une co­hé­rence im­pla­cable

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