LA PE­TITE FILLE ET LE TRI­BUN

La fi­gure de Jau­rès hante Le Pré-Saint-Ger­vais, où il tint un gi­gan­tesque mee­ting en 1913. Ce jour-là, Lu­cienne, 5 ans, est émer­veillée. Ré­cit d’une vie im­pré­gnée de so­cia­lisme

L'Obs - - Dossier - PAR AGATHE LO­GEART

La pe­tite fille au noeud blanc dans les che­veux, c’est elle, Lu­cienne Nou­blanche. A ses cô­tés, sa cou­sine Ma­de­leine. Elles ont 5 ans. Sur les marches, ca­no­tier et ci­ga­rette au bec, Mar­cel, le père de Lu­cienne, de­vant la porte de la mai­rie du Pré-Saint- Ger­vais. Au-des­sus, le grand Jean Jau­rès, ce « saint Jean bouche d’or » qui élec­trise l’as­sem­blée de­puis le pre­mier étage… Toute sa vie, Lu­cienne res­te­ra « la pe­tite fille de la pho­to » prise ce 25 mai 1913, quand le peuple de Pa­ris et de sa ban­lieue, so­cia­liste, pa­ci­fiste, a dé­fer­lé sur la cité ou­vrière, pour dire non à la guerre qui gronde comme un orage ma­lé­fique.

Ce jour-là, « l’Hu­ma­ni­té », le jour­nal de Jau­rès, titre : « Tous au Pré-Saint-Ger­vais contre les trois ans ». Car, pour la pre­mière fois, par crainte de dé­bor­de­ments, le pré­fet de po­lice a in­ter­dit que la tra­di­tion­nelle com­mé­mo­ra­tion de la Se­maine san­glante de la Com­mune se dé­roule à Pa­ris, de­vant le mur des Fé­dé­rés. Le maire so­cia­liste du Pré, Jean-Bap­tiste Sé­ma­naz, ami de Jau­rès, trouve la so­lu­tion : la ma­ni­fes­ta­tion se dé­rou­le­ra dans sa com­mune, et sur un ter­rain privé. Le pré­fet en se­ra pour ses frais. Mince conces­sion : on n’au­ra le droit de dé­rou­ler les dra­peaux rouges qu’une fois pas­sée la li­mite entre la ca­pi­tale et le lieu du ras­sem­ble­ment, à la butte du Cha­peau-Rouge. Ils sont 150 000 à ré­pondre à l’ap­pel : une foule im­mense qui vient dire non à cette loi des trois ans qui veut ra­jou­ter une an­née sup­plé­men­taire à la du­rée du ser­vice mi­li­taire. La loi fi­ni­ra par être adop­tée. La bou­che­rie tant re­dou­tée au­ra bien lieu. Mais ils ne le savent pas en­core, ceux qui ova­tionnent ici Jau­rès.

Bien des an­nées plus tard, Lu­cienne ra­conte ce mo­ment ma­gique qui va tant peser sur sa vie. Est-ce le sou­ve­nir du sou­ve­nir d’une scène im­pri­mée dans la mé­moire fa­mi­liale, dans la mé­moire col­lec­tive, en­tre­te­nue par le cli­ché qui a long­temps cir­cu­lé, trans­for­mé en carte pos­tale ? Avant sa mort en 1998, à la de­mande de la mai­rie du Pré, elle a en­re­gis­tré son té­moi­gnage. Du ma­gné­to­phone monte une voix dis­tin­guée, in­croya­ble­ment fraîche, pour celle qui est alors une très vieille dame. Grim­pée, dit-elle, sur les épaules d’un oncle, elle re­garde son père et ses ca­ma­rades qui installent le ca­mion sur le­quel Jau­rès va prendre la parole. « J’ai vu là les casques des gardes ci­paux [les gardes mu­ni­ci­paux, NDLR] […]. Ils étaient à che­val. Ce qui m’a frap­pée, c’étaient les casques qui brillaient… » Al­laient-ils char­ger ? Non. La foule est trop nom­breuse, trop bon en­fant aus­si. Les femmes se pro­tègent de leur om­brelle. Il fait si chaud, et on a le coeur si lourd à craindre la guerre qui vient. Mais quand Jau­rès tonne, on re­prend es­poir. On l’ac­com­pagne en un cor­tège joyeux, éche­ve­lé, jus­qu’à la mai­rie, où, mon­té au pre­mier étage, il parle comme on plaide, contre la guerre, le sang et la ruine. « Mes pa­rents pas­saient la plu­part de leur temps en de­hors de leur travail en réu­nion, au mi­lieu des ca­ma­rades so­cia­listes. J’étais im­bi­bée. » Toute pe­tite, au pré­texte de pro­me­ner le chien, elle fait en ca­chette le tour des pi­quets de grève, jette un oeil aux réunions po­li­tiques ou as­siste au dé­pouille­ment des votes.

Gisèle est la fille de Lu­cienne Nou­blanche, qu’elle ap­pe­lait « Ma­nouche ». Au­jourd’hui, à 86 ans, elle ha­bite tou­jours la pe­tite mai­son de la fa­mille Nou­blanche, où elle est née, dans la Vil­la du Pré, cette rue de pa­villons ou­vriers, pi­quée ici ou là de bâ­tisses plus chic, noyées sous les fleurs et les ra­meaux de gly­cines en­che­vê­trés de li­las. Elle porte tou­jours le pa­tro­nyme – ber­ri­chon – des Nou­blanche, ce­lui de son père Lu­cien. La noue, autre nom de l’au­bé­pine, dont on or­nait, le 1er mai, la porte des jeunes filles à ma­rier… Is­su d’une fa­mille de char­bon­niers de la fo­rêt, au­tant dire au bord de la mi­sère avant de mon­ter vers la ca­pi­tale, son père a épou­sé sa mère en 1927. Comme une évi­dence, tout le monde dans la fa­mille est so­cia­liste, et pa­ci­fiste, ce­la va de soi. Le père de Gisèle tra­vaille aux usines Ger­vais, lai­tages et crèmes gla­cées. « Il était très in­dé­pen­dant et ne sup­por­tait pas d’avoir un chef sur le dos. Alors il est chauf­feur-li­vreur. » Lu­cienne, elle, s’oc­cupe de son mé­nage et des deux en­fants. « Mais l’échelle

so­ciale, on vou­lait la grim­per ! » Alors on lit, on se cultive. Au dé­but du siècle, la mère de Lu­cienne a mon­té l’Uni­ver­si­té po­pu­laire ger­vai­sienne, où l’on ap­prend tout aux en­fants d’ou­vriers : pia­no, man­do­line, pho­to, sté­no, théâtre et même l’es­pe­ran­to, langue uni­ver­selle dont on es­père tant qu’elle sau­ra unir les peuples. Le di­manche, on dé­jeune en fa­mille, au­tour d’un gi­got ou d’un pou­let. « Et chez nous, on boit du vin, et du bon ! Les grands par­laient po­li­tique, gueu­laient et s’en­gueu­laient » , se sou­vient Gisèle. Jusque-là, Lu­cienne Nou­blanche est une femme plu­tôt ef­fa­cée. La guerre – la Se­conde – va tout bou­le­ver­ser. Son ma­ri est pri­son­nier. Elle est seule avec les en­fants. Le Pré-Saint- Ger­vais est bom­bar­dé. Il faut fuir, comme des mil- lions de Fran­çais, sur les routes de l’exode. A Au­bi­gny-sur-Nère, dans le Cher, ber­ceau de la fa­mille de son ma­ri, il n’y a plus rien à man­ger. Le maire a dis­pa­ru. C’est ici que Lu­cienne se trans­forme en maî­tresse femme. Elle s’ins­talle à la mai­rie. Or­ga­nise le ra­vi­taille­ment. Grâce à elle, un sem­blant de vie re­prend.

« A la Li­bé­ra­tion, on est re­ve­nu à Pa­ris dans un ca­mion de pa­tates,

ra­conte Gisèle. Je trou­vais que les gens re­gar­daient ma mère d’un drôle d’air. C’est parce qu’elle por­tait un tur­ban : ils croyaient que c’était une femme ton­due ! » Ton­due, elle, qui a re­joint la Ré­sis­tance et le mou­ve­ment Li­bé­ra­tion-Nord ? Al­lons donc… Lu­cienne Nou­blanche s’en­gage au­près de la mis­sion de ra­pa­trie­ment pour le re­tour des pri­son­niers et des dé­por­tés. Son ma­ri, lui, ne re­vien­dra pas : deux fois éva­dé, puis re­pris, il est mort dans son sta­lag, à la suite d’une opé­ra­tion chi­rur­gi­cale qui a mal tour­né. Ja­mais, comme on dit à l’époque, elle ne re­fe­ra sa vie. C’est la po­li­tique qui l’as­pire, à son tour.

Dès qu’en 1945 le droit de vote est ac­cor­dé aux femmes, elle est élue dans les rangs so­cia­listes au con­seil mu­ni­ci­pal. Sans dis­con­ti­nuer, jus­qu’en 1977. C’est avec res­pect dé­sor­mais qu’on l’appelle « ma­dame Nou­blanche » . Elle de­vient une fi­gure de la ville, long­temps ad­jointe au maire, char­gée du so­cial : l’en­sei­gne­ment pour tous, les co­lo­nies de va­cances, la ré­sorp­tion de l’ha­bi­tat in­sa­lubre. Elle est élé­gante, al­tière, au­to­ri­taire par­fois. Ses co­lères au con­seil mu­ni­ci­pal sont ho­mé­riques : quand on veut sup­pri­mer les ves­pa­siennes et les douches com­mu­nales, elle pro­teste vi­gou­reu­se­ment, au nom de l’hy­giène qui n’est pas ré­ser­vée aux riches.

Elle a trou­vé du travail dans un ly­cée tech­nique à Pa­ris, comme éco­nome. Mais sa vie, c’est vrai­ment la po­li­tique, et le so­cia­lisme. « Pas un so­cia­lisme pour se ser­vir, mais pour ser­vir les autres » , dit Gisèle. Elle-même a choi­si de cou­rir le vaste monde, pour s’oc­cu­per d’en­fants dé­lais­sés. Tom­bée amou­reuse en Afrique, elle re­vient en France, le ventre rond. Com­men­taire de Lu­cienne : « Gisèle, tu m’as fait un pe­tit­fils à car­reaux. Noir et blanc. » Un jeune homme rend souvent vi­site

à « Mme Nou­blanche » . « Ma­man di­sait tou­jours qu’il fe­rait quel­qu’un de bien. » Fils d’im­mi­grés ita­liens, il s’appelle Claude Bar­to­lone. « Bien qu’an­ti-com­mu­niste, c’est elle qui m’a ai­dé à convaincre les an­ciens de la SFIO de sou­te­nir le pro­gramme com­mun » , se sou­vient l’ex-mo­deste se­cré­taire de sec­tion de­ve­nu pré­sident de l’As­sem­blée na­tio­nale. « Elle me di­sait : “Mon pe­tit, de toutes les fa­çons, je ne peux pas ne pas être dans le camp des jeunes” ! »

Dans le jar­din de son en­fance, Gisèle Nou­blanche a plan­té des fa­nions an­ti­nu­cléaires. De son sac, elle sort un bout de tri­cot rose pâle : c’est sa con­tri­bu­tion à la grande écharpe rose de 15 ki­lo­mètres de lon­gueur qu’avec des amies an­glaises elle veut dé­ployer cet été au cours d’un « jeûne-ac­tion » au­tour de centres de fa­bri­ca­tion d’armes nu­cléaires près de Di­jon et de Londres. Bon sang ne sau­rait men­tir.

Lu­cienne Nou­blanche (en bas à

gauche), en­fant, lors du dis­cours de Jau­rès (en

haut), le 25 mai 1913 au PréSaint-Ger­vais…

… et femme en­ga­gée, élue au con­seil mu­ni­ci­pal (ici en 1960)

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