S’éva­der par les livres

Dans la plus grande pri­son d’Eu­rope, l’as­so­cia­tion Lire c’est Vivre gère dix bi­blio­thèques et anime des cercles de lec­ture. Re­por­tage

L'Obs - - Livres - Par Jé­rôme Gar­cin

On di­rait, en rase cam­pagne et au sud de Pa­ris, la ver­sion pé­ni­ten­tiaire du gi­gan­tesque aé­ro­port de Rois­sy, sauf qu’on ne s’en en­vole pas et qu’on est long­temps cloué au sol: un bloc cen­tral de forme hexa­go­nale re­lié à cinq sa­tel­lites, hauts de quatre étages, en forme de patte d’oie et ap­pe­lés « tri­pales » (pho­to ci-des­sous). Sur un ter­rain de 180 hec­tares, la mai­son d’ar­rêt des hommes, celle des femmes, et en­fin le centre des jeunes dé­te­nus consti­tuent la plus grande pri­son d’Eu­rope. La plus sur­peu­plée, aus­si: 4000 per­sonnes y sont au­jourd’hui in­car­cé­rées.

Fleu­ry-Mé­ro­gis, lun­di 23 juin der­nier, en dé­but d’après-mi­di. Pour y en­trer, il faut une au­to­ri­sa­tion dû­ment si­gnée par le di­rec­teur de la mai­son d’ar­rêt, Hu­bert Mo­reau. Mot de passe: LCV. Com­pre­nez « Lire c’est Vivre ». C’était le titre d’une émission de Pierre Du­mayet, qui en a fait don à l’as­so­cia­tion, fon­dée en 1987. Elle est char­gée de gé­rer les dix bi­blio­thèques du site avec une poi­gnée de sa­la­riés, beau­coup de bé­né­voles et ceux qu’on appelle les « auxi » , ces dé­te­nus éle­vés au rang d’auxi­liaires-bi­blio­thé­caires, dont cer­tains ob­tien­dront un di­plôme en « mé­dia­tion cultu­relle » . Outre l’en­tre­tien des col­lec­tions, riches de 50000 vo­lumes (60% de fic­tion, 40% d’es­sais) et d’une tren­taine de re­vues, l’as­so­cia­tion or­ga­nise des cercles de lec­ture, des ate­liers de théâtre et de phi­lo­so­phie, des ren­contres avec des écri­vains. Elle pu­blie aus­si une re­vue, « Li­ra­lombre », et des livres col­lec­tifs, où les dé­te­nus écrivent: « Dans ma cel­lule, j’ai fait le tour du so­leil », « Lire c’est crier en si­lence », ou « Lorsque je lis un ro­man, je ne suis plus en­fer­mé. Je suis par­ti au Kur­dis­tan avec Aït­ma­tov, je me pré­pare à al­ler en Chine… »

Car der­rière les bar­reaux, lire, c’est mieux vivre. Contre­di­sant en ef­fet la doxa de l’ad­mi­nis­tra­tion pé­ni­ten­tiaire, pour la­quelle les bou­quins, ici, n’in­té­res­se­raient per­sonne, un quart des pri­son­niers sont ins­crits dans les bi­blio­thèques de Fleu­ry. Leur plainte ré­cur­rente est plu­tôt la dif­fi­cul­té qu’ils ont à y ac­cé­der. Souvent sou­mis au bon vou­loir des gar­diens, ils se sentent plus em­pê­chés qu’in­ci­tés. « Un vrai par­cours du com­bat­tant » , disent ceux que j’ai ren­con­trés, dans la pe­tite bi­blio­thèque (60 mètres car­rés) du bâ­ti­ment D2, dé­vo­lu prin­ci­pa­le­ment aux préve- nus. Après s’être ins­crits sur une liste, ils des­cendent par groupes de vingt lec­teurs, à rai­son de quatre groupes quo­ti­diens. Tous avaient fait le choix, ce jour­là, sa­cri­fiant la pro­me­nade ou le foot, de ve­nir em­prun­ter des ro­mans, par­ler en­semble de lit­té­ra­ture, par­ta­ger ce sen­ti­ment de li­ber­té que seule pro­curent la lec­ture et, avec elle, les hé­ros in­tré­pides, les globe-trot­teurs, les dons Qui­chottes, les dé­cou­vreurs d’Amé­rique, les ré­sis­tants d’hier, les cy­borgs de de­main, ou les che­vaux sau­vages, ces bu­veurs de vent.

Pour eux, qui sont le plus souvent is­sus de mi­lieux mo­destes et ont un ni­veau sco­laire in­fé­rieur à la moyenne na­tio­nale, la bi­blio­thèque, qu’ils ne fré­quen­taient ja­mais avant leur in­car­cé­ra­tion, est dé­sor­mais « une bulle » (sic), un lieu ou­vert sur l’ex­té­rieu­ret ou­vert sept jours sur sept: ils ne viennent pas seule­ment y choi­sir des livres et surfer sur la Toile (ils dis­posent d’un or­di­na­teur, où ils peuvent consul­ter sur CD-ROM le Code pé­nal, le Code de la Route, l’en­cy­clo­pé­die Uni­ver­sa­lis ou jouer au su­do­ku), ils viennent aus­si y ren­con­trer des écri­vains pour échan­ger avec eux, y com­pris sur l’état car­cé­ral. Des jour­nées se­ront ain­si or­ga­ni­sées, l’au­tomne pro­chain, au­tour de Mi­chel Fou­cault, l’au­teur de « Sur­veiller et pu­nir », le phi­lo­sophe de la fo­lie, de la sexua­li­té… et de la pri­son. La pri­son où, avant l’exis­tence de Lire c’est Vivre, les bi­blio­thèques n’exis­taient pas: il fal­lait at­tendre, dans sa cel­lule, le rare pas­sage du dé­te­nu pous­sant, dans les cou­loirs, un maigre cha­riot de bou­quins fa­ti­gués.

C’est là, en­fin, dans cette pièce où les ran­gées de­livres ont rem­pla­cé les bar­reaux et où le Gio­no so­laire de « l’Homme qui plan­tait des arbres » a rai­son du sombre Kaf­ka de « la Mé­ta­mor­phose », que les bé­né­voles se consacrent, deux heures par jour, à or­ches­trer des lec­tures à haute voix: poèmes (de Ron­sard à Hu­go), ro­mans (de Cé­line à Aus­ter), ré­cits de voyage (de Ste­ven­son à Ke­ran­gal), phi­lo­so­phie (de Marx à Ba­diou), sans oublier les écrits des dé­te­nus eux-mêmes. Par­fois, un sur­veillant passe la tête et appelle l’un d’entre eux: « Par­loir, avo­cat! » Quit­ter alors le cercle de lec­ture, c’est pas­ser du rêve à la réa­li­té. Car ici, et ici seule­ment, me confie un jeune Fran­çais d’ori­gine ma­ro­caine, « je ne suis plus en dé­ten­tion, je suis en éva­sion » .

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