Un livre, quatre jours

Au Bré­sil, des re­mises de peine sont ac­cor­dées contre des ré­su­més de livres. Une ro­man­cière vou­drait ap­pli­quer cette mé­thode en France

L'Obs - - Livres - Par Anne Bra­gance Ro­man­cière, née à Ca­sa­blan­ca (Maroc) en 1945, Anne Bra­gance est l’au­teur d’une tren­taine de livres, dont « les So­leils ra­jeu­nis », « Bleu in­di­go », « la Reine nue ». Elle va bien­tôt pu­blier « Re­mises de peine » au Mer­cure de France. Elle

Mon ro­man en cours d’écri­ture pié­tine, je me sens tel­le­ment va­cante et mal­heu­reuse en cet après-mi­di de dé­cembre 2013 que, si peu té­lé­spec­ta­trice que je sois, j’al­lume le té­lé­vi­seur. Arte pro­pose un documentaire sur la pri­son de Ca­tan­du­vas, au Bré­sil, et pour moi c’est aus­si­tôt le ra­vis­se­ment car on pro­pose aux dé­te­nus la « ré­demp­tion par la lec­ture » de­puis 2009. Le sys­tème fonc­tionne au bé­né­fice des pri­son­niers comme à ce­lui de l’éta­blis­se­ment car­cé­ral dans son en­semble puisque l’on constate une nette amé­lio­ra­tion de l’at­mo­sphère: re­cul des vio­lences, nuits plus pai­sibles et prise de conscience de leurs crimes chez ceux qui ont ac­cep­té de par­ti­ci­per à l’ex­pé­rience. La mé­thode consiste à don­ner un livre en dé­but de mois à ce­lui qui le sou­haite: s’il four­nit un ré­su­mé après lec­ture, il ob­tient quatre jours de re­mise de peine. Au bout d’un an, il au­ra ga­gné qua­rante-huit jours et pour cer­tains qui ont éco­pé de longues peines, au bout de trente ans, ce se­ra presque quatre an­nées de li­ber­té! Je suis aux anges car le sa­lut par la lec­ture est mon cre­do: tout au long de mon exis­tence, les livres m’ont conso­lée et sau­vée.

Après avoir dé­cou­vert la ma­gni­fique ini­tia­tive mise en oeuvre au Bré­sil, je dé­cide de de­man­der une au­dience à Ch­ris­tiane Tau­bi­ra, mi­nistre de la Jus­tice et garde des Sceaux. Par chance, j’ai un ami se­cré­taire gé­né­ral de la Fran­co­pho­nie qui la connaît et doit dé­jeu­ner avec elle et ses conseillers le 3 fé­vrier. Je pré­pare un CV (ma bi­blio­gra­phie, as­sor­tie d’élé­ments bio­gra­phiques) et le lui adresse. Le 6 fé­vrier, le ca­bi­net de la mi­nistre m’appelle pour me pro­po­ser un ren­dez-vous le 18. Au­tour de moi on s’étonne, mais nul ne croit au suc­cès de ma dé­marche, ju­gée au­da­cieuse et un tan­ti­net uto­pique. Le 18 fé­vrier, à l’heure pré­vue, j’arrive place Ven­dôme. C’est un mer­cre­di, Ch­ris­tiane Tau­bi­ra est à l’As­sem­blée na­tio­nale, lé­gère dé­cep­tion. Néan­moins, deux de ses conseillers – l’un au pé­ni­ten­tiaire, l’autre aux af­faires ré­ser­vées – m’ac­cueillent très ai­ma­ble­ment. Je sors de mon sac mon ro­man in­ti­tu­lé « Ca­sus bel­li » (Actes Sud) et de­mande qu’on le re­mette à la mi­nistre. Puis je leur ex­pose le pro­to­cole mis en place à Ca­tan­du­vas et dis mon éton­ne­ment que le Bré­sil ait pris une lon­gueur d’avance sur la France en ma­tière

pé­nale. Le conseiller pé­ni­ten­tiaire m’ex­plique que les Fran­çais craignent la ré­ci­dive et que « mon » pro­jet se­ra dif­fi­cile et long à im­plan­ter chez nous. J’ap­pré­cie ce fu­tur plus ou­vert et char­gé d’es­poir qu’un condi­tion­nel. Au cours de notre échange, il va me ré­pé­ter par trois fois: « Nous avons be­soin de per­son­na­li­tés telles que vous pour nous ai­der. » Je l’as­sure que j’y suis tout à fait dis­po­sée. Fin de l’en­tre­tien car je ne veux pas ra­ter mon train de re­tour. Alors que j’at­teins le rez-de-chaus­sée, Ch­ris­tiane Tau­bi­ra dé­boule dans le grand hall, alerte, sou­riante et, me voyant, s’im­mo­bi­lise. Je me pré­sente et ajoute que je viens de ren­con­trer ses conseillers. « Alors, ça s’est bien pas­sé? », de­mande-t-elle. Et moi: « Oui, très bien. Je leur ai lais­sé un livre pour vous. » Elle me re­mer­cie, m’an­nonce qu’elle va cher­cher son livre et nous nous em­bras­sons. Dé­ci­dé­ment, cette femme est telle que je l’ima­gi­nais, hu­maine, cha­leu­reuse, amou­reuse des livres. J’ai re­pris mon TGV pour Avi­gnon le coeur en fête. Et j’at­tends.

Au mois de juin, Ch­ris­tiane Tau­bi­ra pré­sente son pro­jet de ré­forme pé­nale dont un amen­de­ment pré­voit queles dé­te­nus ac­cep­tant de par­ti­ci­per à des ac­ti­vi­tés cultu­relles, no­tam­ment de lec­ture, pour­ront pré­tendre à des ré­duc­tions sup­plé­men­taires de peine. Le conseiller pé­ni­ten­tiaire m’an­nonce le 26 juin que le Sé­nat a vo­té cette ré­forme: j’exulte! Et dire qu’on se plaint des len­teurs de la jus­tice dans notre pays. Pas moi, en tout cas. Main­te­nant, il me reste à sou­mettre mes sug­ges­tions au ca­bi­net du mi­nis­tère et, croyez-moi, je m’y em­ploie…

Dans une pri­son,

au Bré­sil

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