Les frères mufles

Au ci­né­ma, les cinq frères Marx, de­ve­nus trois au fil du temps, ont éle­vé l’ab­surde, l’hu­mour et la mu­fle­rie à la hau­teur d’un bel art

L'Obs - - Série D’été - Par Fran­çois Fo­res­tier

Ils étaient trois, les Marx Bro­thers? Non, cinq. Les Trois Mous­que­taires étaient bien quatre, alors… Chi­co, Harpo, Grou­cho, Gum­mo et Zep­po (les deux der­niers quit­tèrent le trio qui, ain­si, de­vint un trio) in­ven­tèrent si­mul­ta­né­ment l’art d’être mufle, ce­lui de jouer de la harpe sans avoir ap­pris, la né­ces­si­té de cou­rir (phy­si­que­ment) après les blondes, et nous ré­vé­lèrent la qua­li­té de l’ab­surde. En treize films, ils nous ont don­né une ré­plique pour chaque si­tua­tion, uti­li­sable à la de­mande. Ain­si, lors de mon pre­mier di­vorce, j’ai eu en­vie de dire : « Ver­ser une pen­sion ali­men­taire, c’est comme don­ner del’ avoine à une ju­ment morte », mais je me suis abs­te­nu de­vant Mme le juge. Ce­la dit, j’ai dû le pen­ser très fort, car ma femme a tout ra­flé, même le chien et le dia­mant des fian­çailles (que je vou­lais gar­der pour des rai­sons sen­ti­men­tales, le chien, bof). Lorsque j’ai été pré­sen­té à ma fu­ture (deuxième)

belle-soeur, d’une lai­deur ato­mique, je me suis sou­ve­nu de Grou­cho: « Je n’ou­blie ja­mais un visage, mais pour vous, je fe­rai une ex­cep­tion. » (Elle l’a mal pris, je ne sais pas pour­quoi.) Et quand le contrô­leur-per­cep­teur m’a re­çu, ré­cem­ment, j’avais une bonne ré­plique sur les lèvres, si­gnée Marx : « J’ai pas­sé un ac­cord avecles mouches. Elles nes’ oc­cupent pas de faire des af­faires. Moi, je ne marche pas au pla­fond. » J’ai pris 10% de plus. A ma belle-mère, le jour de mon deuxième di­vorce, j’ai mur­mu­ré : « J’ai bu du cham­pagne dans votre chaus­son. Deux­litres! J’en au­rais bien bu da­van­tage mais vous por­tiez des

se­melles à l’in­té­rieur. » Ma deuxième pen­sion ali­men­taire a été aug­men­tée d’un quart. Les Marx m’ont coû­té cher.

A la Ci­né­ma­thèque, au­tre­fois, ils nous fai­saient rire grâce à des sous­titres en ta­ga­log (car ils sont in­tra­dui­sibles en fran­çais), et, en mai 1968, nous sommes tous de­ve­nus mar­xiens. Moi, je suis al­lé à l’hô­tel. Une fille a grat­té à la porte de ma chambre pen­dant deux heures. Fi­na­le­ment, j’ai cra­qué. Je l’ai lais­sée sor­tir… In­utile de pré­ci­ser que je suis un fan ab­so­lu de « Mon­naie de singe » (1931), de « la Soupe au canard » (1933), d’« Une nuit à l’Opé­ra » (1935) et de « la Pêche au tré­sor » (1949). Les frères ont joué en­semble dans des bor­dels, au dé­but, des caf’ conc’, des théâtres, des films, puis à la Mai­son-Blanche, in­vi­tés par Roo­se­velt. En­fants, ils étaient char­gés de li­vrer les cos­tumes que taillait leur père, sans doute le pire tailleur de New York : il au­rait cou­su, se­lon la lé­gende qu’ont fait cou­rir ses en­fants, un cos­tume pour Lau­rel qui au­rait pu être por­té par Har­dy. Pré­ci­sons qu’il était fran­çais (d’où son sur­nom de « Fren­chy »), ori­gi­naire de Stras­bourg, et qu’il émi­gra en 1878 vers les Etats-Unis, afin d’échap­per au ser­vice mi­li­taire de l’em­pire prus­sien. Ma­man Marx, elle, était la fille d’un marchand de pa­ra­pluies de Ber­lin, et fa­bri­quait des cha­peaux de paille. Grou­cho : « Ma­mère ve­nait d’Al­le­magne, mon père de France. La pre­mière fois qu’ils se sont ren­con­trés, au­cun des deux ne com­pre­nait un traître mot de ce que di­sait

l’autre. Alors, ils se sont ma­riés. » Fren­chy ten­ta d’en­sei­gner à ses fils le ven­tri­lo­quisme. Il échoua mi­sé­ra­ble­ment, mais leur com­mu­ni­qua le dé­sir d’être dif­fé­rents. Ils le furent énor­mé­ment.

En fait, les Marx Bro­thers étaient fac­tices : Grou­cho n’avait pas de mous­tache (elle était peinte), Harpo n’était pas muet, et Chi­co n’avait pas l’ac­cent ita­lien. Le pre­mier, dans le ci­vil, était pas­sion­né par les cours de la Bourse, le deuxième par les greens de golf, le troi­sième ne payait ja­mais ses dettes de jeu (abon­dantes). Ce­la dit, ils échan­geaient par­fois leurs hob­bies. Dans les an­nées 1950, fa­ti­gués les uns des autres, ils se sé­pa­rèrent, et le pre­mier à s’en al­ler au pa­ra­dis des hu­mo­ristes fut Chi­co. A l’en­ter­re­ment, Harpo abor­da son frère Grou­cho : « Comment tu vas ? – Mieux que Chi­co. – Tu veux pa­rier sur le pro­chain d’entre nous qui fe­ra le grand saut ? Zep­po gar­de­ra nos mises. » Une

se­conde de ré­flexion, puis : « Pas ques­tion ! Lors qu’il s’agit de mon ar­gent, jene lui fais pas plus confiance qu’à Chi­co ! »

A la ré­flexion, l’au­teur du « Ca­pi­tal » au­rait mieux fait de se joindre aux Bro­thers. Ça lui au­rait évi­té d’écrire des âne­ries.

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