Nous sommes tous les en­fants de Jau­rès

L'Obs - - Dossier - par Hen­ri Guai­no*

Jau­rès aborde la po­li­tique en l’en­ra­ci­nant dans la culture. La qua­li­té in­tel­lec­tuelle, lit­té­raire de la parole jau­ré­sienne force le res­pect. Qu’il s’adresse à des ou­vriers, des ly­céens, des pro­fes­seurs, des par­le­men­taires, il leur té­moigne le même res­pect, leur re­con­naît la même di­gni­té par la qua­li­té et l’exi­gence du dis­cours qu’il leur tient. Qu’il dé­fende la cause des plus dé­mu­nis, celle de Drey­fus, ou celle de la paix, c’est d’abord au nom d’une conscience mo­rale qu’il se bat. Cette concep­tion in­tel­lec­tuelle et mo­rale de la po­li­tique, ser­vie par un for­mi­dable ta­lent d’ora­teur, est celle d’une po­li­tique de ci­vi­li­sa­tion. De droite ou de gauche, la po­li­tique de notre temps, souvent si su­per­fi­cielle, si dé­sin­volte, pour­rait en ti­rer d’autres le­çons que des le­çons de po­li­tique po­li­ti­cienne et par­ti­sane.

Mal­raux di­sait que le mot « gauche » va­lait souvent beau­coup mieux que ceux qui l’em­ployaient. Que veut dire au­jourd’hui ce mot et que valent ceux qui l’em­ploient si la gauche, dans l’his­toire, c’est Jau­rès et Blum? Au­jourd’hui, le mot « gauche » est souvent bran­di comme un slo­gan, ou comme une for­mule ma­gique qui ex­plique tout, jus­ti­fie tout, donne à ce­lui qui se l’ap­pro­prie une ab­so­lu­tion mo­rale in­dis­cu­table. Re­mar­quez bien que la droite fait aus­si la po­li­tique des slo­gans. Plus per­sonne n’en peut plus de cette « écri­ture au­to­cra­tique de la po­li­tique », de ces ca­té­chismes où les ré­ponses sont écrites à l’avance, de ces éti­quettes qui, pré­ci­sé­ment, ex­cluent le cas de conscience face à la com­plexi­té hu­maine, so­ciale, mo­rale. Contre Guesde, au mo­ment de l’af­faire Drey­fus, Jau­rès ré­fute que la dé­fense d’un in­no­cent puisse être re­gar­dée comme une com­pro­mis­sion avec la bour­geoi­sie et donc ex­clue au nom de la lutte des classes. Il dit aus­si que si l’af­fron­te­ment entre ca­pi­ta­listes et pro­lé­taires struc­ture le dé­bat pu­blic et le com­bat po­li­tique, au-des­sus de ce cli­vage, il peut y avoir par mo­ments d’autres en­jeux: « La li­ber­té ré­pu­bli­caine […], la li­ber­té de conscience […], [le com­bat contre] les vieux pré­ju­gés qui res­sus­citent les haines de races et les atroces que­relles re­li­gieuses des siècles pas­sés. » Le cas de conscience, c’est l’es­sence d’une po­li­tique mo­rale, contre le ma­ni­chéisme, le sec­ta­risme, l’ab­so­lu­tisme des idées, et contre la po­li­tique des slo­gans qui ne se pose ja­mais de ques­tion. Jau­rès ne four­nit pas un ca­ta­logue de re­cettes po­li­tiques pour au­jourd’hui. En­core moins un ali­bi pour tous les re­non­ce­ments de la gauche qui n’a plus le sou­ci des tra­vailleurs pour les­quels Jau­rès se bat­tait, ni une jus­ti­fi­ca­tion de tous les re­non­ce­ments de tous les bords qui se ré­signent à l’idée que la po­li­tique ne peut pas grand­chose quand Jau­rès n’était mo­ti­vé que par la pen­sée contraire. On le voit bien en 1914 quand il op­pose jus­qu’au bout un re­fus ca­té­go­rique à la guerre. Avant d’être de gauche ou de droite, nous sommes tous les en­fants d’une même his­toire: les en­fants de Jules Fer­ry, de Jau­rès, de Pé­guy, de Cle­men­ceau, de De Gaulle… L’ap­pro­pria­tion par­ti­sane est ri­di­cule. Sou­ve­nons-nous de l’ex­pres­sion du gé­né­ral de Gaulle: « La France […], c’est tous les Fran­çais! Ce n’est pas la gauche […]. Ce n’est pas la droite. » C’est pour­quoi on ne peut ac­cu­ser la droite d’avoir cher­ché à ré­cu­pé­rer la fi­gure de Jau­rès. Ce­lui

qui pro­cla­mait: « C’est l’in­di­vi­du hu­main qui est la me­sure de toute chose », qui af­fir­mait: « Je suis de ceux que le mot “Dieu” n’ef­fraye pas », qui di­sait aux ly­céens de Tou­louse: « Il faut que, par un sur­croît d’ef­forts et par l’exal­ta­tion de toutes vos pas­sions nobles, vous amas­siez en votre âme des tré­sors in­vio­lables », qui vou­lait que les en­fants

ap­prennent « à connaître la France, la vraie France, la France qui n’est pas ré­su­mée dans une époque ou dans un jour, ni dans le jour d’il y a des siècles, ni dans le jourd’hier », cet homme-là est ir­ré­cu­pé­rable. Il ap­par­tient à l’his­toire, à la mé­moire, à la culture de tous les Fran­çais, de tous les hommes.

En son temps, c’est vrai, Jau­rès fut aus­si haï. Comme Jau­rès, Cle­men­ceau ou Bluml’ont été éga­le­ment. Le temps apaise les pas­sions et change la donne: les cli­vages ne sont plus les mêmes après deux guerres mon­diales, la grande dé­pres­sion, le pro­gramme du CNR, la Sé­cu­ri­té so­ciale, les Trente Glo­rieuses, la mon­dia­li­sa­tion… De­meure une cer­taine idée de la po­li­tique à un mo­ment où la dé­faillance in­tel­lec­tuelle et mo­rale de celle-ci com­mence sé­rieu­se­ment à po­ser un pro­blème à la dé­mo­cra­tie et à la Ré­pu­blique, peut-être aus­si à la ci­vi­li­sa­tion.

Dé­pu­té UMP des Yve­lines.

Plume de Ni­co­las Sar­ko­zy, Hen­ri Guai­no truf­fa les dis­cours du can­di­dat UMP de ré­fé­rences à Jau­rès, lors de la cam­pagne pré­si­den­tielle

de 2007

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