Il nous oblige au dé­pas­se­ment

L'Obs - - Dossier - par Vincent Du­clert*

Un siècle après l’as­sas­si­nat de Jean Jau­rès, l’in­té­rêt pour l’homme et son oeuvre est in­tense. Il se concentre à gauche mais il tra­verse la droite ré­pu­bli­caine. Ces grands exer­cices de com­mu­ni­ca­tion his­to­rique sont re­cher­chés, et en pre­mier lieu par Fran­çois Hollande qui sait, comme Fran­çois Mit­ter­rand ou Jacques Chi­rac, que la pré­si­den­tia­li­té sup­pose les mânes de l’his­toire et la vo­lon­té d’en trans­mettre des en­sei­gne­ments éle­vés.

A la veille du pre­mier tour de l’élec­tion pré­si­den­tielle de 2012, il est à Car­maux, le 16 avril, par­lant de­vant la haute sta­tue de Jau­rès. La mise en scène est par­faite, c’est l’image de la gauche por­tée par une pro­messe de vic­toire, te­nant sa re­vanche sur un Ni­co­las Sar­ko­zy qui, du­rant sa cam­pagne de 2007, lui avait re­pro­ché d’avoir « re­nié la Ré­pu­blique de

Jau­rès » (Tou­louse, le 12 avril 2007). Le gou­ver­ne­ment de Jean-Marc Ay­rault in­tègre un des meilleurs connais­seurs de la phi­lo­so­phie jau­ré­sienne, Vincent Peillon, au poste stra­té­gique de mi­nistre de l’Edu­ca­tion na­tio­nale. De­ve­nu pré­sident de l’As­sem­blée na­tio­nale, Claude Bar­to­lone, élu du Pré-Saint- Ger­vais, res­sus­cite le mythe du dis­cours contre la guerre du 25mai 1913.

Pour « l’an­née Jau­rès », com­mé­mo­rée en 2014, la Fon­da­tion Jean-Jau­rès, créée par Pierre Mau­roy en 1992, mo­bi­lise de grands moyens pour sou­te­nir sans ré­serve les ini­tia­tives scien­ti­fiques, com­pre­nant que la dif­fu­sion d’un tel sa­voir est la meilleure fa­çon de rendre hom­mage à la gauche jau­ré­sienne.

Le 23avril 2014, Fran­çois Hollande dé­livre le dis­cours pré­si­den­tiel at­ten­du : « Jau­rès est tou­jours vi­vant dans la mé­moire de la Ré­pu­blique. C’est pour quoi j’ouvre au­jourd’ hui l’an­née Jau­rès, ici, à Car­maux, dans sa “pe­tite pa­trie” du Tarn. » Les mé­dias ont sur­tout re­te­nu les quelques sif­flets qui ont émaillé le dé­pla­ce­ment, preuve qu’en ma­tière d’in­ter­ven­tion sur l’his­toire la sé­quence se doit d’être dé­po­li­ti­sée, du moins en ap­pa­rence. Parce qu’avec Jau­rès les so­cia­listes sont aus­si dans l’heure de vé­ri­té, au plus près de la po­li­tique, ce qu’avait sou­hai­té trans­mettre Fran­çois Hollande.

Pour Fran­çois Hollande, “Jau­rès est tou­jours vi­vant dans la mé­moire de la Ré­pu­blique”.

Le 25 juin, inau­gu­rant au Pan­théon l’ex­po­si­tion « Jau­rès contem­po­rain », Ma­nuel Valls prononce un vi­brant plai­doyer pour le cou­rage, l’ac­tion et l’uni­té des so­cia­listes.

Les sym­boles se croisent. Fran­çois Mit­ter­rand était en­tré, seul et si­len­cieux, dans le monument. Ma­nuel Valls, à l’époque ano­nyme dans la foule des mi­li­tants du 21mai 1981, fait au­jourd’hui ré­son­ner des ac­cents de gauche dans la nef dé­co­rée par l’ar­tiste JR.

A gauche de la gauche, Jau­rès en­cou­rage de vives cri­tiques contre la po­li­tique de la ma­jo­ri­té so­cia­liste. De­puis Castres, Jean-Luc Mé­len­chon lance à Fran­çois Hollande un aver­tis­se­ment so­len­nel: « Jau­rès, re­viens, ils sont de­ve­nus fous ! » Les com­mu­nistes s’em­ploient avec lui à ré­veiller « l’Hu­ma­ni­té ». Son di­rec­teur Pa­trick Le Hya­ric veut re­don­ner au jour­nal la di­men­sion po­pu­laire au­tant qu’in­tel­lec­tuelle de ses pre­miers temps. Avec Jau­rès, c’est la re­con­quête du peuple qui est es­pé­rée, au­tant que celle des élites pro­gres­sistes ca­pables de re­don­ner du sens aux po­li­tiques de gauche.

Et à droite ? Pas­sons sur les ten­ta­tives de vente à la dé­coupe de Jau­rès par le Front na­tio­nal à l’ini­tia­tive de Louis Aliot pour les eu­ro­péennes de 2009. Celles-ci ne peuvent que sus­ci­ter la conster­na­tion mo­rale puisque c’est bien le na­tio­na­lisme in­té­gral qui a vou­lu son as­sas­si­nat. C’est un tout autre Jau­rès dont Alain Jup­pé rap­pelle la mé­moire à la Sor­bonne le 25 juin. Men­tion­nant le gé­né­ral de Gaulle qui évo­qua à Al­bi, le 26fé­vrier 1960, ce­lui « dont la pen­sée a mar­qué si pro­fon­dé­ment l’es­prit fran­çais au­mo­ment où il le fal­lait » , l’an­cien Pre­mier mi­nistre pre­nait à té­moin le pu­blic de sa vo­lon­té d’être lui aus­si au ren­dez-vous de l’his­toire.

Quelques mi­nutes plus tôt, Ch­ris­tiane Tau­bi­ra avait fait jaillir l’émo­tion dans le même am­phi­théâtre. Jau­rès dé­ci­dé­ment oblige la gauche comme la droite à des formes de dé­pas­se­ment. On ne peut que se fé­li­ci­ter de cette ins­pi­ra­tion jau­ré­sienne, contri­buant à re­for­mu­ler la po­li­tique et lui don­ner de nou­veaux ho­ri­zons.

His­to­rien, pro­fes­seur à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences so­ciales. Au­teur de « Jau­rès. La Ré­pu­blique », Edi­tions Pri­vat.

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