La fo­lie Koons

Avant d’être ac­cueillie au Centre Pom­pi­dou, la ré­tros­pec­tive Jeff Koons fait le plein au Whit­ney Mu­seum. Ren­contre avec l’ar­tiste le plus en vogue et le plus cher du mo­ment

L'Obs - - La Une - De notre en­voyé spé­cial à New York, Ber­nard Gé­niès

Jeff Koons : A Re­tros­pec­tive, Whit­ney Mu­seum, New York, jus­qu’au 19 oc­tobre, http://whit­ney.org « Split-Ro­cker », Ro­cke­fel­ler Cen­ter, jus­qu’au 12 sep­tembre.

La jeune femme n’en re­vient pas: « Il est tel­le­ment

ac­ces­sible ! » Por­table à la main, elle re­plonge dans la co­horte qui en­toure Jeff Koons. Cos­tume bleu, che­mise blanche et cra­vate, l’ar­tiste sou­rit, prend la pose de­vant ses oeuvres, ré­pond aux ques­tions, parle de « li­ber­té », de « pla­te­forme pour le fu­tur » , de « l’art qui doit per­mettre d’ai­gui­ser les sens » . A 59 ans, il es­père « pou­voir créer en­core vingt ans ou plus ». Ce 24 juin, c’est jour de ver­nis­sage au Whit­ney Mu­seum à New York. Tous les es­paces du mu­sée (quatre ni­veaux et le jar­din des sculp­tures) sont consa­crés à la ré­tros­pec­tive Jeff Koons, la plus im­po­sante ja­mais réa­li­sée à ce jour. Le len­de­main, nou­velle réunion, cette fois plus in­time, au Sea Grill du Ro­cke­fel­ler Cen­ter. A l’oc­ca­sion de l’inau­gu­ra­tion de « Split-Ro­cker » (sculp­ture haute de 14 mètres re­pré­sen­tant un jouet à bas­cule, com­po­sée de plus de cin­quante mille fleurs), une di­zaine d’amis, col­lec­tion­neurs et di­rec­teurs de mu­sée, se sont re­trou­vés au « Sea ». Il y a là Lar­ry Ga­go­sian (pa­tron d’une dou­zaine de ga­le­ries à tra­vers le monde, qui re­pré­sente Koons), les mar­chands fran­çais Jé­rôme et Em­ma­nuelle de Noir­mont, les ar­tistes Ri­chard Prince et Mal­colm Mor­ley, les col­lec­tion­neurs Eli Broad et Lar­ry Bell, le pré­sident du Centre Pom­pi­dou Alain Se­ban (voir en­ca­dré). Pla­cée juste au-des­sus de la sculp­ture de Paul Man­ship « Pro­mé­thée », cette com­po­si­tion géante a se­mé le trouble chez les New-Yor­kais, l’un d’entre eux dé­cla­rant qu’il avait pris l’oeuvre pour une pu­bli­ci­té géante des­ti­née au ma­ga­sin Nin­ten­do voi­sin. Ja­dis ache­tée par Fran­çois Pi­nault en 2001 (pour une di­zaine de mil­lions de francs), cette oeuvre existe en deux exem­plaires, l’une ap­par­te­nant à l’ar­tiste, la se­conde à une col­lec­tion pri­vée amé­ri­caine.

Jeff Koons is back ! A vrai dire, il n’a ja­mais été ab­sent. Ce New-Yor­kais qui quitte chaque soir son ate­lier à 18heures afin de pou­voir ren­trer à la mai­son jouer avec ses six en­fants (il est père de deux autres, plus âgés) ne cesse de faire la une des jour­naux et des sites in­ter­net. Dans les ventes pu­bliques, ses oeuvres at­teignent plu­sieurs di­zaines de mil­lions de dol­lars. En fé­vrier, sa sculp­ture « Cra­cked Egg (Ma­gen­ta) » a été ven­due20 mil­lions de dol­lars chez Ch­ris­tie’s. Trois mois plus tôt, l’un des cinq exem­plaires de son « Bal­loon Dog (Orange) » a trou­vé pre­neur à 58 mil­lions de dol­lars, fai­sant de Koons l’ar­tiste vi­vant le plus cher au monde. L’une de ces oeuvres fi­gure d’ailleurs dans l’ex­po­si­tion du Whit­ney. Cette ver­sion jaune du « Bal­loon Dog » est l’un des cinq exem­plaires réa­li­sés par Koons, l’ar­tiste si­gnant des édi­tions de ses pièces les plus im­por­tantes dans des cou­leurs dif­fé­rentes (cha­cune ne fai­sant l’ob­jet que d’une seule fa­bri­ca­tion). En 2007, on pou­vait ain­si voir, flot­tant sur le Grand Ca­nal de Ve­nise, le « Bal­lon Dog » ma­gen­ta ap­par­te­nant à Fran­çois Pi­nault. Opé­ra­tion élé­men­taire : cinq oeuvres ven­dues cha­cune entre 10 et 20mil­lions rap­portent da­van­tage qu’une seule! En­core fau­til sé­duire des ache­teurs.

Koons n’a pas tou­jours été une star. Par­mi ses pre­mières oeuvres, on ver­ra des sé­ries d’as­pi­ra­teurs (« New Hoo­ver Con­ver­tibles ») pla­cés dans des vi­trines de verre éclai­rées par des néons. Hom­mage à Du­champ, ces ap­pa­reils mé­na­gers ( « sym­boles sexuels car ils as­pirent, sucent et gonflent », af­firme Koons) n’ont pas sus­ci­té l’ad­mi­ra­tion im­mé­diate. En 1988, le Fonds ré­gio­nal d’Art contem­po­rain Aqui­taine a même pu ache­ter l’une de ces ins­tal­la­tions (pour une somme que l’on de­vine peu éle­vée étant don­né les mo­destes bud­gets d’ac­qui­si­tion des Frac). Elle reste à ce jour l’unique oeuvre de Koons fi­gu­rant dans les col­lec­tions na­tio­nales fran­çaises. Le dé­but des an­nées 1990 va être ce­lui de la ré­vé­la­tion. Et c’est par le scan­dale que Koons y par­vient : ta­bleaux, sculp­tures, li­tho­gra­phies évoquent sans dé­tour sa liai­son avec une ac­trice por­no, la Cic­cio­li­na. De ces oeuvres por­no­gra­phiques, Koons di­ra qu’elles ont été « made in

hea­ven », « faites au pa­ra­dis » (titre de la sé­rie). Le scan­dale ou­blié (et le couple sé­pa­ré), l’ar­tiste éla­bore ce gi­gan­tesque « Han­ging Heart », un coeur géant en­ru­ban­né en acier po­li (tou­jours en cinq exem­plaires), un « geste d’amour » des­ti­né au fils qu’il a eu avec la Cic­cio­li­na. Formes gé­né­reuses, cou­leurs, re­pré­sen­ta­tions réa­listes : l’art de Jeff Koons se nour­rit des images du monde contem­po­rain, entre en­fance et sexua­li­té, pop et kitsch. La ré­tros­pec­tive du Whit­ney montre que le roi du mar­ché de l’art (pour le mo­ment) mul­ti­plie les in­no­va­tions, ex­plo­rant les ma­té­riaux et les sup­ports les plus di­vers.

A la tête d’un ate­lier d’une cen­taine d’as­sis­tants, cet homme exi­geant et mi­nu­tieux fa­brique l’art d’au­jourd’hui, mê­lant dans ses créa­tions des mou­lages d’oeuvres an­tiques avec des sphères mi­roir qui ornent les pe­louses des pro­prié­tés amé­ri­caines. Col­lec­tion­neur d’art lui-même (il pos­sède plu­sieurs ta­bleaux de Cour­bet), il ré­pond, quand on lui de­mande s’il pré­fère Wa­rhol ou Pi­cas­so: « Pi­cas­so, évi­dem­ment. Sur­tout ce­lui de la der­nière pé­riode. » Quelles

rai­sons à ce choix ? : « Parce qu’il était un ar­tiste, un cher­cheur, un créa­teur. »

Comme Jeff Koons ? « Yes, Iam ! »

Ins­tal­lée en juin der­nier, la sculp­ture « SplitRo­cker », com­po­sée de mil­liers de fleurs, trône à l’en­trée du Ro­cke­fel­ler Cen­ter, à Man­hat­tan

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