BRÈVE HIS­TOIRE DU MOU­VE­MENT OU­VRIER

Des “pos­si­bi­listes” aux “gues­distes”, les cha­pelles so­cia­listes, nées de la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle, pul­lulent et se di­visent. Il faut at­tendre 1905 pour qu’elles soient en­fin ras­sem­blées

L'Obs - - Dossier - PAR FRAN­ÇOIS REY­NAERT

Nul n’ignore que Jean Jau­rès fut le grand homme du so­cia­lisme fran­çais, des an­nées 1890 à sa mort, le 31 juillet 1914. Mais qui sait ce qu’était le so­cia­lisme à cette époque ? Cu­rieu­se­ment, c’est l’as­pect de l’af­faire que l’on connaît le moins. C’est bien dom­mage. La doctrine alors est en plein bouillon­ne­ment et dans la pé­riode la plus exal­tée, et sans doute la plus pas­sion­nante, de son his­toire.

Il est vrai qu’elle est en­core bien jeune. Elle est ap­pa­rue quelques dé­cen­nies à peine au­pa­ra­vant, dans les an­nées 1820 au Royaume-Uni, et 1830 en France. C’est la fille re­belle de la révo- lu­tion in­dus­trielle. En per­met­tant d’in­ven­ter des ma­chines de plus en plus puis­santes et des usines de plus en plus grandes, tou­jours plus gour­mandes en main-d’oeuvre, l’utilisation de la force de la va­peur a cham­bou­lé le vieux monde pay­san et créé un peuple nou­veau, tou­jours plus nom­breux, tou­jours plus mi­sé­reux et tou­jours plus ex­ploi­té, ce­lui des ou­vriers. L’opi­nion com­mune ne s’en pré­oc­cupe guère. Quelques pen­seurs, fort iso­lés, com­prennent l’im­por­tance crois­sante de cette classe nais­sante. Ils sont ré­vol­tés par son sort et fondent sur son éman­ci­pa­tion leurs rêves de mondes nou­veaux. Ils s’ap­pel-

lent Saint-Si­mon, Fou­rier, Proud­hon. Au­cun ne s’en­tend avec les autres sur le fu­tur qu’il ré­serve à l’hu­ma­ni­té, mais tous sont d’ac­cord pour pen­ser que la seule ma­nière d’en fi­nir avec l’in­jus­tice du monde dans le­quel ils vivent est de par­ta­ger ses ri­chesses en met­tant en com­mun les moyens de pro­duc­tion qui la créent, c’est-à-dire de les so­cia­li

ser. . Ils sont les pères du so­cia­lisme. Leurs théo­ries font leur pre­mière ap­pa­ri­tion po­li­tique en France en 1848. Les « rouges », comme on les appelle dé­jà, par­ti­cipent à la ré­vo­lu­tion de fé­vrier qui dé­trône Louis-Phi­lippe, mais, après avoir ten­té une in­sur­rec­tion, ils sont écra­sés, dès juin, quand les conser­va­teurs re­prennent la main. En Eu­rope, l’idée pro­gresse. Le Royau­meU­ni lui donne sa pre­mière mai­son com­mune. L’époque est aux gi­gan­tesques ex­po­si­tions uni­ver­selles où les grands in­dus­triels de chaque na­tion font éta­lage de leur puis­sance. Pour­quoi les ou­vriers de tous les pays ne pour­raien­tils, eux aus­si, af­fi­cher la leur ? En 1864,

à Londres, sur l’in­vi­ta­tion de mi­li­tants an­glais et fran­çais, des dé­lé­gués af­fluent d’un peu par­tout et fondent l’As­so­cia­tion in­ter­na­tio­nale des Tra­vailleurs. Elle est cen­sée por­ter haut et fort la voix du monde ou­vrier. Quelle voix? C’est la ques­tion. Les di­vi­sions entre les par­ti­sans de Marx, aux concep­tions éta­tiques, au­to­ri­taires, et ceux de Ba­kou­nine, un fils d’aris­to­crate russe qui ne rêve que d’abo­lir l’Etat, font des ra­vages. Après une dé­cen­nie de dis­putes et une scis­sion, la Ire In­ter­na­tio­nale, comme on l’appelle, dis­pa­raît.

Un con­grès à Pa­ris, en 1889, en re­met sur pied une autre. C’est la IIe In­ter­na­tio­nale, celle qui nous in­té­resse, celle des an­nées Jau­rès. Le pay­sage n’est plus le même que trente ans plus tôt. En France, on panse les plaies de la Com­mune de Pa­ris, ces deux mois d’em­bra­se­ment dans les­quels cer­tains ont cru voir les germes de la ré­vo­lu­tion, la grande, celle que tous at­tendent. La ré­pres­sion a été atroce, mais une am­nis­tie a per­mis aux mi­li­tants ou­vriers qui s’étaient exi­lés ou avaient été dé­por­tés de re­ve­nir au pays. La so­cio­lo­gie gé­né­rale a bien chan­gé elle aus­si. La classe ou­vrière est de­ve­nue énorme. Les syn­di­cats, que la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, dans sa haine des cor­po­ra­tions de l’An­cien Ré­gime, avait in­ter­dits, sont au­to­ri­sés de­puis 1884 (loi Wal­deck-Rous­seau). Ils animent la vie so­ciale et dé­fendent de grandes re­ven­di­ca­tions col­lec­tives, comme la jour­née de huit heures. Les pro­grès de l’ins­truc­tion ont fait évo­luer les men­ta­li­tés. Le suf­frage uni­ver­sel, tout au moins mas­cu­lin, per­met d’en­voyer au Par­le­ment les pre­miers dé­pu­tés so­cia­listes. La ma­la­die de dé­part sé­vit tou­jours: tous sont d’ac­cord sur la né­ces­si­té de chan­ger de monde, mais per­sonne ne s’en­tend pour sa­voir comment y ar­ri­ver.

On épar­gne­ra à nos lec­teurs le dé­tail de ces guerres que se livrent les ten­dances di­verses à coups de mo­tions in­cen­diaires ou de grand-messes d’ex­com­mu­ni­ca­tion dans d’in­ter­mi­nables suc­ces­sions de con­grès. Il est bien plus pas­sion­nant de com­prendre la phi­lo­so­phie qui sous-tend la stra­té­gie de cha­cune.

A l’ex­trême sont les anar­chistes. Trop ra­di­caux même pour les plus ra­di­caux des so­cia­listes, ils ne font pas par­tie de l’In­ter­na­tio­nale. Leur haine de l’Etat les a fait ac­cou­cher de la théo­rie de la « pro­pa­gande par le fait » consis­tant à faire ex­plo­ser le sys­tème de la fa­çon la plus lit­té­rale qui soit: c’est l’époque des bombes et des at­ten­tats. Le plus écla­tant est l’as­sas­si­nat du pré­sident de la Ré­pu­blique Sa­di Car­not, en 1894, com­mis par un jeune Ita­lien. L’im­passe tac­tique est évi­dente. Ceux qui en sortent en­fin se coulent peu à peu dans l’autre grand cou­rant de la lutte ou­vrière, ce­lui des syn­di­cats. De nos jours, le syn­di­cat n’a pour fonc­tion que de dé­fendre les in­té­rêts des tra­vailleurs. A l’époque, il a pour but pre­mier de faire ad­ve­nir la ré­vo­lu­tion. Mieux, il es­time être seul lé­gi­time à le faire. La ré­vo­lu­tion est fille du mou­ve­ment ou­vrier, son arme est la grève gé­né­rale, son co­con doit être l’usine, et non le monde po­li­tique de ces par­le­men­taires qui se disent so­cia­listes et plas­tronnent à la Chambre pour épa­ter le bour­geois. Ap­puyées sur les Bourses du travail, des bu­reaux de pla­ce­ment qui se sont trans­for­més ra­pi­de­ment en ci­ta­delles de la vie mi­li­tante, les di­verses pe­tites ar­mées syn­di­cales réus­sissent à se fondre, en 1895, en une seule, la Con­fé­dé­ra­tion gé­né­rale des Tra­vailleurs, qui, lors d’un con­grès à Amiens en 1906, scelle dans une cé­lèbre charte sa to­tale in­dé­pen-

dance à l’égard de toute or­ga­ni­sa­tion po­li­tique.

De­puis les dé­buts de la IIe In­ter­na­tio­nale, il y en a eu beau­coup. On peut les ras­sem­bler en trois grosses cha­pelles.

Paul Brousse (1844-1912) est le leader des pos­si­bi­listes. Ces so­cia­listes-là pensent qu’il faut « frac­tion­ner le but pour le rendre pos­sible », c’est-à-dire pro­gres­ser vers la so­cié­té nou­velle par étapes, en com­men­çant par exemple par trans­for­mer chaque mu­ni­ci­pa­li­té ga­gnée aux élec­tions plu­tôt que de se nour­rir de la chi­mère d’une ra­pide prise de pou­voir to­tale. C’est pour­tant ce que re­com­mande Marx. Le « brous­sisme » tient donc de l’hé­ré­sie pour les nom­breux mar­xistes de stricte obé­dience, ras­sem­blés dans le Par­ti

ou­vrier fran­çais, de l’in­tran­si­geant Jules Guesde, dé­pu­té de Rou­baix, dont il veut faire « la­mecque du so­cia­lisme » . Res­tent en­fin des so­cia­listes

in­dé­pen­dants. Ceux-ci sont le plus souvent des ré­pu­bli­cains conver­tis, comme notre Jau­rès, donc, dont toute l’éner­gie consis­te­ra à es­sayer de conju­rer le dé­mon de la di­vi­sion pour ame­ner en­fin tant de frères en­ne­mis à la même table. Rude tâche.

Le « mou­ve­ment ou­vrier » n’a rien de spé­ci­fi­que­ment fran­çais. Le so­cia­lisme est né de la ré­vo­lu­tion in­dus­trielle. Il s’étend avec elle, au fur et à me­sure qu’elle pro­gresse en Eu­rope. Ailleurs sur le conti­nent, les mêmes élé­ments de dé­part, s’agen­çant de fa­çons dif­fé­rentes, pro­duisent d’autres his­toires. Le Royaume-Uni est la pa­trie des syn­di­cats, les trade-unions, plus prag­ma­tiques, moins idéo­lo­giques qu’ailleurs. Ce sont eux qui tiennent en laisse la po­li­tique, c’est de leur vo­lon­té d’avoir une re­pré­sen­ta­tion par­le­men­taire que naît en 1906 le « par­ti du travail », le La­bour Party.

En Al­le­magne, c’est l’in­verse. Les di­verses pe­tites sectes ou­vrié­ristes réus­sissent à s’unir lors du con­grès du Go­tha, dès 1875, pour for­mer le Par­ti so­cial- dé­mo­crate, le SPD. Con­trai­re­ment à ce que ce nom nous fait ac­croire au­jourd’hui, il est, au dé­part, d’une par­faite or­tho­doxie mar­xiste. Si­tôt que Bis­marck, ayant quit­té le pou­voir, cesse de le per­sé­cu­ter, le SPD gros­sit jus­qu’à de­ve­nir un vé­ri­table pe­tit Etat dans l’Etat, avec son énorme groupe par­le­men­taire, mais aus­si ses co­opé- ra­tives, ses cho­rales, ses cours du soir et une puis­sance de feu qui fait en­vie à tout le monde. Force maî­tresse de l’In­ter­na­tio­nale, il ne cesse de faire pres­sion sur les cou­sins des autres pays pour que ceux-ci réus­sissent, à leur tour, leur union.

Mais comment? A peine s’y em­ploiet-on que les cir­cons­tances ral­lument les flammes de la dis­corde. C’est toute l’his­toire du tour­nant entre les deux siècles. Au dé­but des an­nées 1990, on arrive presque à s’en­tendre. Et voi­là l’af­faire Drey­fus qui fait tout vo­ler en éclats. Jau­rès s’en­gage ré­so­lu­ment dans la dé­fense du ca­pi­taine, Guesde ré­pugne à en­trer dans ce qu’il voit comme une que­relle de bour­geois. En 1899, re­be­lote avec l’en­trée de Millerand, un so­cia­liste in­dé­pen­dant, dans le gou­ver­ne­ment d’union na­tio­nale de Wal­deck-Rous­seau. Jau­rès est pour. Guesde contre: comment un pré­ten­du dé­fen­seur de la classe ou­vrière peut-il se com­mettre avec les en­ne­mis de classe? Il faut une mo­tion de l’In­ter­na­tio­nale, au con­grès d’Am­ster­dam de 1904, pour im­po­ser la ré­con­ci­lia­tion. Elle ad­vient en­fin en 1905, au con­grès du Globe à Pa­ris, qui ac­couche d’un seul par­ti, la Sec­tion fran­çaise de l’In­ter­na­tio­nale ou­vrière, la SFIO. Elle doit dé­jà af­fron­ter de nou­veaux pé­rils. Crise entre la France et l’Al­le­magne en 1905 pour sa­voir le­quel des deux pays met­tra la main sur le Maroc. Ex­plo­sions à ré­pé­ti­tion dans la « pou­drière bal­ka­nique ». La guerre me­nace. Une fois de plus, on di­verge. La guerre ne peut que sor­tir des contra­dic­tions du ca­pi­ta­lisme, pensent cer­tains, comme Guesde, mais d’elle peut ad­ve­nir la ré­vo­lu­tion. Il faut dé­fendre la paix, pense la ma­jo­ri­té. Mais comment? En re­fu­sant de vo­ter les cré­dits de guerre? En dé­cré­tant car­ré­ment la grève gé­né­rale? Nou­veau di­lemme. Le pé­ril s’ap­proche. Jau­rès se dé­mène. En juillet 1914 en­core, il est de tous les com­bats pour évi­ter le pire. Le 31, un coup de re­vol­ver le fait taire à ja­mais. Quelques jours plus tard, tous les so­cia­listes se ral­lient à l’Union sa­crée, et Guesde entre au gou­ver­ne­ment. La IIe In­ter­na­tio­nale est morte.

Dé­lé­ga­tion de la SFIO à Pa­ris en 1913. Jean Jau­rès est au centre

Re­pré­sen­tants al­le­mands à un con­grès de la IIe In­ter­na­tio­nale, le 12 août 1893 à Zu­rich George Ber­nard Shaw, cé­lèbre pour ses bons mots, a été aus­si un des pen­seurs du so­cia­lisme bri­tan­nique

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.