Leur haine

L'Obs - - Sommaire - J. D. l’édi­to­rial de jean da­niel

La vio­lence et les amal­games

Hé­las ! Hé­las ! Nous voi­ci donc re­plon­gés dans l’ab­surde, tra­gique et hi­deuse po­li­tique des po­lé­miques an­ti­sé­mites. Ilau­ra­suf­fie­nun­week-end­de­quel­ques­ma­ni­fes­ta­tions mal maî­tri­sées bien qu’in­ter­dites pour voir flam­ber, à Pa­ris comme à Sar­celles, une vio­lence an­ti­juive. Ne nous leur­rons pas, il ne s’agit pas seule­ment cette fois-ci de la simple et conster­nante ré­plique d’une énième se­cousse au Proche-Orient. Non, ce sont là des choses sé­rieuses et graves qui se passent en Is­raël et re­bon­dissent avant d’ex­plo­ser en France. Et quelque cho­sem’in­quiè­teà­de­vi­ner­les­ra­va­ges­que­pour­rait­faire bien­tôt, chez les uns et les autres, ce­mé­lange dé­lé­tère d’ins­tru­men­ta­li­sa­tion évi­dente, d’in­cul­ture ré­duc­tri­ceet d’in­to­lé­rance gran­dis­sante. Nous autres Fran­çais ne connais­sons­que­trop­bien­les­beaux­jours­de­sin­jures, des mises à l’in­dex, des­me­naces, et en un­mot qui ré­sume presque tout : la haine. On pour­rait dire la bar­ba­rie et la haine, mais le se­cond mot suf­fit. On s’ac­cu­se­mu­tuel­le­mentd’an­ti­sé­mi­tis­me­pres­queà­tous­les­ni­veauxet­de­la ma­nière la plus per­ni­cieuse. Or, de­quoi s’agit-il ?

Non, la France n’est pas un pays an­ti­sé­mite. Tous les ci­toyens ont les­mêmes droits et peuvent tous ac­cé­der aux­mêmes hon­neur­set aux­mêmes titres. Les Fran­çais juifs sont nom­breux, et cer­tains sont en­ra­ci­nés chez nous de puis des lustres. Ils­son­tin-té-grés, et, ce­pen­dant, ils­sont­de­plu­sen­plus­nom­breuxàes­ti­mer­que­laF­rance de­vient an­ti­sé­mite, et j’en connais qui font vivre leurs en­fants, pe­tits ou grands, dans un­pays dont onne doit pas ex­clure qu’on pour­rait le quit­ter. Sont-ils pro-is­raé­liens ? Pour la­plu­part, c’es­té­vident. Ce­la­fait-ild’eux des ex­tré­mistes pour au­tant ? Non.

D’au­tre­part, non, la Fran­cen’ est­pa­san­tia­ra beou­hos­tile aux­mu­sul­mans. Elle est­même l’un des rares pays où les ci­toyens d’ori­gine étran­gère peuvent exer­cer en même temps leur li­ber­té et leur culture. Les Fran­çais d’ori­gine arabe sont­de­plus en­plus­pré­sents avec au­to­ri­té­dan stou­tesle sins­ti­tu­tions. Sont-il spro pa­les­ti­niens ? Pour la plu­part, c’est évident. Sont-ils for­cé­ment proHa­mas ouan­ti­sé­mites ? Là en­core, la ré­ponse est­non.

De la ri­poste

Or, dès qu’il s’agit d’Is­raël, il semble que ces deux faits échappent à nos plus hauts re­pré­sen­tants comme aux in­té­res­sés eux-mêmes bien en­ten­du. C’est pour­quoi je me­per­metsde ra­fraî­chir la­mé moire du pré­si­dentde la Ré­pu­blique et cel­lede son Pre­mier mi­nistre.

Voi­ci comment, après avoir pro­non­cé avec élé­gance et­fer­me­té­les­mots­qui­con­ve­naient­pour­con­dam­nerles crimes in­sup­por­tables des ex­tré­mistes pa­les­ti­niens, en sou­li­gnant qu’un Etat doit se dé­fendre, ils ont ou­blié – que­lou­bli !– qu’ilya­vait tout de­mê­meune res­tric­tion énorme : le fait que la « ri­poste [doit être] pro­por­tion­néeau­nom­de­la­pro­tec­tion­des­ci­vils » . C’es­tave cu­ne­telle

Si le droit de ri­poste se ré­vèle trop su­pé­rieur aux pro­vo­ca­tions de l’agres­seur, alors ce­lui qui l’exerce et ce­lui qui le su­bit ne valent pas mieux l’un que l’autre.

omis­sion que com­mencent les dé­gâts dont je parle au dé­but. En li­sant cette ci­ta­tion dans « le Monde » du 17juillet­sous­la­si­gna­tu­re­del’uni­ver­si­tai­reBé­lighNa­bli, j’ai­com­men­cé­par­pen­ser­que­je­pou­vais­me­rap­pro­cher de­luiet­que­nous se­rions de uxain­sià­nous sou­cier­de­la jus­tice, del’ in­no­cen ceet­del’ave­nir. Mais­jen’ ai­pas­trou­vé dans­son­tex­te­la­moin­drein­ci­ta­tio­nau­dia­lo­gue­quiaé­té le­sou­cid ema­lon­gue­vie : ne­ja­mais­con­dam­ne­run­prin­ci­pe­san­sas­so­cierl’in­té­res­séà­cet­te­con­dam­na­tion. Ce­la m’est ar­ri­vé­sou­ven­ten Al­gé­rie. C’es­tar­ri­vée nIs­raë­la­près le mo­ment où mon ami l’écri­vain Da­vid Gross­man a per­du son fils. C’est ar­ri­vé à une cen­taine de­mil­liers de jeu­nesIs­raé­liens­lors­qu’ils­se­son­tréu­nisàTel-Aviv­pour conspuer le gé­né­ral Sha­ron, qui avait lais­sé les pha­lan­gistes li­ba­nais se li­vrer au­mas­sacre de Sa­bra et Cha­ti­la. Je crois, ai-je dit à Gross­man, que c’est cer­tai­ne­ment le jou­roùj’ai le­plu­sai­mé Is­raël.

Jene crois pa sque­nou­sayon­seu, mon­sieur Na­bli, l’oc­ca­sion de nous­con­naître, mai­son me­dit qu’ Al­bert Ca­mus ne­vou­sest pa­sé­tran­ger. Je­vais me­don­nerl’ im­pru­dente au­da­ced’ima­gi­ner­ce­qu’ilau­rait­di­tet­que­je­ré­su­me­rais ain­si : « Si le droit de ri­poste se ré­vèle trop su­pé­rieur aux pro­vo­ca­tions del’ agres­seur, alors­ce­lui­quil’ exer­ceet­ce­lui qui le su­bit ne valent pas mieux l’un que l’autre. » Au mo­ment où je vous écris, j’ap­prends queNe­ta­nya­hou a été conspué en Is­raël au nomdes prin­cipes dont nous nous­ré­cla­mons. Alors, ayons au­moin­sune pen­sée pour les vic­times, toutes, oui toutes san sau­cune ex­cep­tion.

Le coeur et la rai­son

Car je ne vois pas tout ce que nous pou­vons faire, nous autres étran­gers, dans ce drame où tout le­monde rate toutes les oc­ca­sions, où l’on né­go­cie pour ga­gner du temps, oùl’on­tue pour sus­ci­ter del aven­geance. On­sait bienque leHa­masn’a rien fait pour fa­ci­li­ter la­der­nière de ces né­go­cia­tions qui était pour­tant consa­crée à une simple trêve. On­sait bien sur­tout, et Fran­çois Hollande mieuxque per­sonne, que Ne­ta­nya houas abo­té­les­vraies grandes ini­tia­ti­vesde Ba­rack Oba­ma les pre­miers­mois après son ar­ri­vée à la Mai­son-Blanche. Or il ne faut pas se las­serde ré­pé­ter que tant­qu’iln’y au­ra­pas au­moins un en cou­ra­ge­ment, unein­ci­ta­tion, un eo­bli­ga­tionà éva­cuer une par­tie de tels ter­ri­toires oc­cu­pés, nous re­ver­ronsdes ac­ci­dentsde plus en plus hor­ribles.

Dans ce cas, tout ce que nous avons à faire, nous autres com­men­ta­teurs, c’es tau­moinsd’ unir­nos voeux et nos voix, celles de la rai­son et celles du coeur, pour rap­pe­ler cette évi­dence à tous ici et aux juifs et aux mu­sul­mans de France. Nous n’avons pas, nous, une faute à com­mettre, une pas­sion à as­sou­vir, un par­ti aveugle à prendre. On voit bien qu’avec tout ce­la il n’y a que la­mort qui gagne.

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