Bar­bouzes en sé­rie

Des Russes ca­mou­flés en Yan­kees pé­pères, au temps de Rea­gan… La sé­rie “The Ame­ri­cans” ré­veille le sou­ve­nir de la guerre froide

L'Obs - - Sommaire - Par Mar­jo­laine Jar­ry

Char-mants. Voire ir­ri­tants de per­fec­tion. Les Jen­nings ? Ce sont ces voi­sins mo­dèles qui ac­cueillent les nou­veaux ar­ri­vants avec une four­née de co­okies mai­son. Une scène re­vi­si­tée avec une dé­lec­table iro­nie dans la sé­rie « The Ame­ri­cans » (1). Car, en réa­li­té, avec leur in­dé­ce­lable ac­cent et leurs fa­çons pa­te­lines, Eli­za­beth et Phi­lip Jen­nings sont de re­dou­tables es­pions russes. Le ver est dans le coo­kie. Tel est le tour de force de cette sé­rie pa­ra­no juste comme il faut, qui prend pour dé­cor les an­nées Rea­gan : tri­co­ter en­semble géo­po­li­tique et in­time, équi­libre de la ter­reur et re­pré­sailles conju­gales, guerre froide et pe­tit déj en fa­mille… Pour mieux nous faire ai­mer ces « mé­chants » qui nous res­semblent tant. Aux ori­gines de « The Ame­ri­cans », lan­cé en 2013 sur la chaîne câ­blée amé­ri­caine FX, il y a le dé­man­tè­le­ment, en 2010, par le FBI, d’un ré­seau de dix es­pions russes, in­fil­trés de­puis des an­nées. Des agents dor­mants qui avaient tout de ci­toyens or­di­naires…

La fin de la guerre froide a-t-elle vrai­ment eu lieu? Quand il a eu vent de l’af­faire, le scé­na­riste Joe Weis­berg s’est de­man­dé s’il n’avait pas ra­té un épi­sode. Sur­tout que, dans une vie an­té­rieure, il avait lui-même in­té­gré la CIA ! « J’ai été­très­sur­prisd’ap­pren­dre­que­des­pra­tiques aus­si ana­chro­niques avaient en­core cours. Ce­la a été le point de dé­part­de­la­sé­rie », ra­conte, de­puis New York, le créa­teur de « The Ame­ri­cans ». Après quatre an­nées au sein de l’Agence, Joe Weis­berg est res­té han­té par cette ques­tion: « Com­ment­peut-on men­tir­non-stopà­ses­proches ? Qu’est-ce que­ce­laen­traî­ne­pour­ceux­qui­mentent ain­sià­leur­sen­fant­set­pour­ces­der­niers, s’il­sap­pren­nen­tun­jour­la­vé­ri­té ? » L’exagent a choi­si de trans­po­ser l’ac­tion pen­dant la deuxième guerre froide. « Rea­gan bran­dis­sait la me­nace de “l’axe du mal” et nous vi­vions dans la peur d’être rayés de la carte par une at­taque nu­cléaire… Ces an­nées-là per­met­taient de ré­ac­ti­ver la fi­gure d’an­ciens en­ne­mis­qui, aprio­ri, ne fai­saient plus­peur ! » Sauf qu’on le sait, l’his­toire a ten­dance à bé­gayer. Coup de froid après le dé­gel : l’avion abattu de la Ma­lay­sia qui mon­dia­lise la crise ukrai­nienne, l’an­nexion de la Cri­mée, l’asile ac­cor­dé à Snow­den par la Rus­sie jettent un nouvel éclai­rage sur la sé­rie. « Une to­tale sur­prise ! s’étonne en­core Weis­berg. Quand je pense que nous avons si­tuéu­ne­sé­quen­ce­de­la­pre­miè­re­sai­son

Eli­za­beth (Ke­ri Rus­sell) et son ma­ri, Phi­lip (Mat­thew Rhys), mis à la colle par le KGB

Et le ma­riage ar­ran­gé des Jen­nings (Eli­za­beth et Phi­lip ont été mis à la colle par le KGB) pour­rait bien être ce­lui des blocs est et ouest, au­jourd’hui au bord du di­vorce.

Flash-back. La jeune es­pionne so­vié­tique Eli­za­beth Jen­nings (Ke­ri Rus­sell), tout juste dé­bar­quée en ter­ri­toire en­ne­mi, fait l’ex­pé­rience gri­sante de l’air condi­tion­né. Avant de se re­prendre aus­si sec : « Ces gens sont faibles. » L’idéo­lo­gie ne fait pas de pause. A nou­veau, on en­tend des échos in­at­ten­dus de la Rus­sie de Pou­tine, qui dé­nigre un Oc­ci­dent ju­gé dé­ca­dent pour at­ti­ser les feux du na­tio­na­lisme. Ioa­nis De­roide, agré­gé d’his­toire et grand fan de sé­ries, qu’il aime à dis­sé­quer sous un angle géo­po­li­tique (2), ana­lyse : « Il y a une coïn­ci­dence trou­blante entre la sé­rie et le­con­texte, au­mo­ment­mê­meoù­laRus­sie se ré­af­firme comme une puis­sance mon­diale et fait de nou­veau peur aux Amé­ri­cains. Tou­test­là­pour­ça : jus­qu’à Pou­tine qui est un an­cien du KGB ! » Entre ré­sur­gence du pas­sé et décryptage du pré­sent, la fic­tion offre une chance de re­vi­si­ter notre his­toire col­lec­tive. « Ce­que­mon­tre­très­bien­la­sé­rie, sou­ligne De­roide, c’est que les com­mu­nis­te­son­taus­si­per­du­par­ce­qu’ona­vait spon­ta­né­ment plus en­vie d’être amé­ri­cain. Les So­vié­tiques n’avaient pas de mo­dèle cultu­rel at­trayant : pas de che­wing-gums… nide sé­ries ! » (1) La sai­son 2 se­ra dif­fu­sée à la ren­trée sur Ca­nal+ Sé­ries, qui a dé­jà dif­fu­sé la sai­son 1. (2) Au­teur des « Sé­ries TV. Mondes d’hier et d’au­jourd’hui », El­lipses.

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