“Des­cente au quar­tier juif”

L'Obs - - Événement - Ju­lien Mar­tin

Mais comment le faire vivre dans une com­mune lour­de­ment frap­pée par la crise, où le chô­mage des moins de 25ans flirte avec la barre des 30%? Car, der­rière l’écho du conflit is­raé­lo-pa­les­ti­nien, c’est vite la mi­sère et le chô­mage qui af­fleurent et ali­mentent ten­sions et vio­lences à Sar­celles. Un contexte de mal-être so­cial idéal pour la poi­gnée de pousse-au-crime qui soufflent sur les braises. A Sar­celles, la ma­ni­fes­ta­tion de di­manche avait été in­ter­dite, en rai­son du pro­fil de ceux qui avaient fait la de­mande d’au­to­ri­sa­tion à la pré­fec­ture: Boua­lem Snaoui, un mi­li­tant pro­pa­les­ti­nien plu­sieurs fois can­di­dat – sans suc­cès – à des élec­tions avec le sou­tien du Par­ti de Gauche de Jean-Luc Mé­len­chon, et Na­bil Kos­kos­si, un as­so­cia­tif de Sar­celles. Mais c’est sur­tout l’ap­pa­ri­tion de tracts, dif­fu­sés dans les Abri­bus, ap­pe­lant les ma­ni­fes­tants à ve­nir ar­més d’ « ex­tinc­teurs, de­ma­tra­que­set­de­mor­tiers » pour une « des­cente au quar­tier juifàSar­celles » qui a in­ci­té les au­to­ri­tés à in­ter­dire le dé­fi­lé.

La veille, sa­me­di à Bar­bès, dans le 18e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris, c’est pour les mêmes rai­sons qu’une autre ma­ni­fes­ta­tion pro­pa­les­ti­nienne avait, elle aus­si, été in­ter­dite. Le col­lec­tif des or­ga­ni­sa­teurs n’ins­pi­rait pas confiance aux res­pon­sables de la Di­rec­tion de l’Ordre pu­blic et de la Cir­cu­la­tion (DOPC) à la pré­fec­ture de po­lice. « Trop ra­di­caux, trop in­ex­pé­ri­men­tés », ré­sume un of­fi­cier. Au­cune or­ga­ni­sa­tion ou­ver­te­ment is­la­miste n’ap­pa­rais­sait en son sein, même si le Col­lec­tif des Mu­sul­mans de France (CMF) ou la cam­pagne « Abro­ga­tion des Lois is­la­mo­phobes » (ALI) sont de fi­dèles sou­tiens de l’in­tel­lec­tuel Ta­riq Ra­ma­dan, tout comme le Par­ti des In­di­gènes de la Ré­pu­blique, un mou­ve­ment an­ti­sio­niste et an­ti-im­pé­ria­liste né après les émeutes en ban­lieue de 2005. Cette or­ga­ni­sa­tion, me­née par Yous­sef Bous­sou­mah, était jus­qu’à pré­sent sur­tout connue pour

Ma­nuel Valls a pro­mis “la plus grande force” et “la plus grande in­tran­si­geance” face à “des dé­bor­de­ments in­ac­cep­tables ”.

Fran­çois Hollande avait mis en garde lors de son interview té­lé­vi­sée du 14-Juillet : « Le conflit is­raé­lo-pa­les­ti­nien­ne­peut­pass’im­por­te­renF­rance. » Dans son vi­seur, les échauf­fou­rées qui avaient eu lieu la veille entre membres de la com­mu­nau­té juive et pro­pa­les­ti­niens aux abords de deux sy­na­gogues pa­ri­siennes. Alors, la se­maine sui­vante, le gou­ver­ne­ment s’est po­sé la même ques­tion : faut-il in­ter­dire les pro­chaines ma­ni­fes­ta­tions ? Au mi­nis­tère de l’In­té­rieur, un ta­bleau a été dres­sé, ac­tua­li­sé mi­di et soir, pour re­cen­ser chaque de­mande de dé­fi­lé. Quatre ont été re­fu­sées le week-end der­nier : à Lille, à Nice, mais sur­tout à Pa­ris et à Sar­celles où des scènes de vio­lence ont écla­té entre forces de l’ordre et ma­ni­fes­tants bra­vant l’in­ter­dic­tion. De­puis, l’exé­cu­tif se re­trouve som­mé de s’expliquer. Par la classe po­li­tique d’abord, de l’UDI Yves Jé­go qui parle d’une « forme de pro­vo­ca­tion » jus­qu’au PS Raz­zy Ham­ma­di qui y voit une « er­reur » . Par les in­tel­lec­tuels éga­le­ment, tel le spé­cia­liste du monde arabe Gilles Ke­pel, as­sé­nant dans « Li­bé­ra­tion » : « La France est en­pan­ned’un­dis­cours fé­dé­ra­teur et in­té­gra­teur. »

Un dis­cours ? Pré­ci­sé­ment ce que le gou­ver­ne­ment se re­fuse à pro­non­cer. Pour­tant, il a long­temps été ques­tion à l’Ely­sée d’une in­ter­ven­tion so­len­nelle sur le thème « Comment faire la France ? ». A l’au­tomne der­nier, Fran­çois Hollande avait de­man­dé à ses conseillers de s’at­te­ler à la tâche. Aqui­li­no Mo­relle, sa plume d’alors, com­men­çait à noir­cir des pages. « Le­pré­sident par­le­ra d’une France qui ac­cepte ses­dif­fé­rences, mais­se­re­grou­peau­tour de­va­leurs­com­munes », fai­sait-on sa­voir dans son en­tou­rage. Mais le re­ma­nie­ment est pas­sé par là, au gou­ver­ne­ment comme au Châ­teau. Et la stra­té­gie a chan­gé. Ma­nuel Valls a ap­por­té avec lui à Ma­ti­gnon la fer­me­té dont il fai­sait montre Place-Beau­vau. Di­manche, à l’oc­ca­sion du 72e an­ni­ver­saire de la rafle de Vél’d’Hiv’, le Pre­mier mi­nistre a pro­mis « la plus grande force » et « la plus grande in­tran­si­geance » face à « des dé­bor­de­ments in­ac­cep­tables ».

L’Ely­sée est dé­sor­mais sur la même ligne. Aux grands dis­cours, on pré­fère le rap­pel des dé­tails de la mé­thode. « Les ma­ni­fes­ta­tions­sont­li­bre­senF­rance, ce­la fait par­tie des droits consti­tu­tion­nels. Quan­du­ne­ma­ni­fes­ta­tio­nes­tor­ga­ni­sée, une­de­man­deest­dé­po­séeà­la­pré­fec­ture, son par­cours est étu­dié et une au­to­ri­sa­tio­nest­don­néeou­non. Ce­ne­sont­pasles in­ter­dic­tions qui ont pro­vo­qué les vio­lences, c’est­par­ce­qu’ilyaeu­des­vio­lences qu’il y a eu des in­ter­dic­tions », s’est conten­té de com­men­ter le chef de l’Etat, lun­di soir, de­vant l’As­so­cia­tion de la Presse pré­si­den­tielle. Il en veut pour preuve que « soixan­te­ma­ni­fes­ta­tion­sont étéac­cep­tée­set­se­sont­dé­rou­lées­sans­pro­blème ma­jeur » . Le cas par cas conti­nue­ra donc à être de ri­gueur. Une ma­ni­fes­ta­tion pro­pa­les­ti­nienne or­ga­ni­sée par le Col­lec­tif na­tio­nal pour une Paix juste et du­rable entre Pa­les­ti­niens et Is­raé­liens a ain­si été au­to­ri­sée à Pa­ris mer­cre­di 23 juillet. Pour en­tendre Fran­çois Hollande évo­quer « les­va­leurs­ré­pu­bli­caines » et « la­fier­téd’être­fran­çais », il fal­lait tendre l’oreille du­rant les com­mé­mo­ra­tions des 70 ans du Dé­bar­que­ment. L’Ely­sée tient à évi­ter « le syn­drome du dis­cours de Gre­noble » et l’al­lo­cu­tion contro­ver­sée de Ni­co­las Sar­ko­zy sur la na­tio­na­li­té en 2010. « Pour nous, c’est l’an­ti-mo­dèle, confie un conseiller. Il ne faut ni théâ­tra­li­ser la si­tua­tion ni exa­cer­ber les ten­sions. » Ce qui n’em­pêche pas le pré­sident de craindre pour les jours à ve­nir : « C’est bien­tôt­la­fin­du­ra­ma­dan, l’été­peu­têtre chaud, il­faut­fai­re­trè­sat­ten­tion. »

Le Pre­mier mi­nistre à la com­mé­mo­ra­tion de la rafle du Vél’d’Hiv’, à Pa­ris le 20 juillet

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