“Je suis schi­zo­phrène”

L'Obs - - Politique -

Sa fille ne l’en­tend pas de cette oreille. Si le père a des ré­flexes de vieux par­le­men­taire – il a été élu pour la pre­mière fois à l’As­sem­blée na­tio­nale il y a près de soixante ans –, Ma­rine Le Pen a quant à elle une concep­tion très mus­clée de la dé­mo­cra­tie: pou­ti­nienne, pour tout dire. Elle ne cesse de trous­ser des odes au nu­mé­ro un russe, elle a en­core ré­ci­di­vé ven­dre­di der­nier, après le crash d’un avion ma­lai­sien abattu en Ukraine, vrai­sem­bla­ble­ment par des sé­pa­ra­tistes pro­russes. Main­te­nant que sa ligne a re­çu l’onc­tion du suf­frage uni­ver­sel, elle ne veut plus de contes­ta­tion de la part de la vieille garde du FN. Sur­tout, elle ne veut plus être comp­table des dé­ra­pages de Le Pen.

Ce­la ne l’a pas em­pê­chée, du­rant toute cette sé­quence, de se com­por­ter en fille at­ten­tion­née. Ma­rine Le Pen a en­voyé un tendre tex­to à son père pour son 86e an­ni­ver­saire, le 20 juin. Elle avait fait de même pour la Fête des Pères, cinq jours plus tôt. Mais, dans le même temps, elle lui a obs­ti­né­ment re­fu­sé une explication po­li­tique en tête à tête. Scène sur­réa­liste: au plus fort de la crise, alors que Jean-Ma­rie Le Pen se plai­gnait de ne même pas avoir re­çu un coup de fil de la di­rec­tion du par­ti, un nouvel élu FN est al­lé rendre vi­site à Ma­rine Le Pen chez elle… à Mon­tre­tout : elle a amé­na­gé un appartement dans les an­ciennes écu­ries, à quelques mètres de la de­meure de son père. En passant de­vant l’hô­tel par­ti­cu­lier, cet élu n’en est pas re­ve­nu: la voi­ture de Le Pen était là. Le père et la fille se trou­vaient à proxi­mi­té l’un de l’autre, mais se par­laient par voie de com­mu­ni­qué…

Ma­rine Le Pen a théo­ri­sé cette si­tua­tion­de­puis long­temps. « Je suis schi­zo­phrène », af­firme-t- elle souvent : elle n’a ja­mais confon­du son père avec le di­ri­geant po­li­tique. JeanMa­rie Le Pen a plus de mal avec la schi­zo­phré­nie. Il lâche, un tan­ti­net désa­bu­sé: « Les réunions de fa­mille sont af­fec­tueuses, mais les réunions po­li­tiques, plu­tôt sé­vères. C’est un art de vivre as­sez par­ti­cu­lier. »

Le père dé­plore de ne plus croi­ser sa fille que dans des ins­tances élar­gies où il se re­trouve souvent iso­lé. « La vé­ri­té, c’est qu’il est dé­sor­mais ul­tra-mar­gi­nal dans le par­ti qu’il a fon­dé. C’est ça qu’il ne sup­porte pas », confie un jeune di­ri­geant fron­tiste, qui ajoute: « Cette crise est po­si­tive pourMa­rine: el­le­va­lide la­sin­cé­ri­téde sa dé­marche. Elle ne fait pas du ri­po­li­nage: elle construi­tun­nou­veauFN. »

Avant de quit­ter son vi­si­teur, JeanMa­rie Le Pen ex­prime un der­nier re­gret : « Je lui re­proche de ne pas avoir eu la clé­mence d’Au­guste. » Un temps, puis: « Il est vrai­qu’el­len’apas l’âge. » Le père dit vrai : à l’aube de ses 46 ans, sa fille vient d’en­trer dans l’âge in­grat…

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