LES ES­PIONS DE POU­TINE EN FRANCE

De­puis le re­tour de Pou­tine au Krem­lin, l’ex-KGB a lan­cé une of­fen­sive en Eu­rope et par­ti­cu­liè­re­ment dans l’Hexa­gone. Ses agents – faux di­plo­mates, pseu­do-jour­na­listes, “illé­gaux” et bar­bouzes – cherchent à re­cru­ter dans les en­tre­prises, à l’As­sem­blée et

L'Obs - - La Une - Par vincent jau­vert

L’homme était trop in­dis­cret. Il cher­chait des in­for­ma­tions in­times sur un proche de Fran­çois Hollande. Il se ren­sei­gnait sur sa vie pri­vée, ses amis, ses ré­seaux. Il se pré­sen­tait comme di­plo­mate, « at­ta­ché de l’air ad­joint » à l’am­bas­sade de Rus­sie en France – une cou­ver­ture. En réa­li­té, le co­lo­nel Iliou­chine tra­vaillait pour le GRU, l’un des ser­vices russes d’es­pion­nage. Dans le jar­gon, il fai­sait l’« en­vi­ron­ne­ment » d’un im­por­tant col­la­bo­ra­teur du chef de l’Etat. Sa mis­sion : im­plan­ter une taupe au coeur du pou­voir fran­çais.

Iliou­chine était sur­veillé. Les contre-es­pions de la DCRI ont sui­vi ses faits et gestes pen­dant des mois. Ce qu’ils ont vu les a bluf­fés – in­quié­tés aus­si. Agé d’une tren­taine d’an­nées, le co­lo­nel n’était pas l’un de ces es­pions post­so­vié­tiques, fa­ti­gués et alcooliques, qu’ils fi­lo­chaient dans les an­nées 1990, mais un of­fi­cier de ren­sei­gne­ment de la nou­velle gé­né­ra­tion, celle de la Rus­sie de Pou­tine, froid et ef­fi­cace comme le maître du Krem­lin. A Pa­ris, Iliou­chine bos­sait énor­mé­ment. Il ne res­tait ja­mais dans son bu­reau à l’am­bas­sade, un im­mense bun­ker si­tué près du bois de Bou­logne, à cô­té de l’uni­ver­si­té Pa­ris-Dau­phine. Le jeune co­lo­nel russe ar­pen­tait tous les col­loques sen­sibles, à l’Ecole mi­li­taire, à l’Ins­ti­tut de l’Ar­me­ment ou à la Fon­da­tion pour la Re­cherche stra­té­gique. Là, il ten­tait in­las­sa­ble­ment de « tam­pon­ner » des hauts gra­dés, cher­cheurs ou jour­na­listes poin­tus. Le but : « le­ver » des sources. Ça mar­chait dan­ge­reu­se­ment bien.

Il s’in­té­res­sait à cer­tains reporters spé­cia­li­sés dans les af­faires mi­li­taires. « Avant de les ap­pro­cher, il avait tout ap­pris d’eux. Leur fa­mille, leurs goûts, leurs fai­blesses aus­si », ra­conte un homme de l’art. Pour les « ferrer », il les in­vi­tait à dé­jeu­ner tous les quinze jours, c’est la règle dans les ser­vices secrets russes. Et, au­tour d’une bonne table, il leur li­vrait des in­for­ma­tions in­édites sur l’ar­mée russe ou les re­la­tions mi­li­taires entre Pa­ris et Mos­cou. Au dé­but, il ne de­man­dait rien en contre­par­tie. Au contraire. Pour les te­nir un peu plus, il of­frait une « amorce » : un sty­lo Montb­lanc ou une bou­teille de whis­ky de grande marque – pre­miers ca­deaux stan­dards de l’exKGB, suf­fi­sam­ment chers pour être un peu com­pro­met­tants, pas as­sez pour être consi­dé­rés comme de la cor­rup­tion. Puis il ob­ser­vait la ré­ac­tion. Si l’une des cibles pre­nait le sty­lo ou la bou­teille, c’est qu’elle était mûre pour la phase 2 : le re­cru­te­ment.

Vi­gi­lance maxi­mum

Iliou­chine de­man­dait alors des ren­sei­gne­ments, d’abord ano­dins puis de moins en moins. Il pro­po­sait quelques pe­tits ar­ticles dé­jà écrits, élé­ments d’une cam­pagne de dés­in­for­ma­tion conçue à Mos­cou. En échange, il of­frait des ca­deaux plus sub­stan­tiels : par exemple, un voyage en fa­mille dans un pa­ra­dis en­so­leillé. Si l’in­ter­lo­cu­teur ac­cep­tait, ce­lui- ci en­trait dans le monde glauque de l’es­pion­nage. Et, comme dans les ma­nuels, Iliou­chine pas­sait à la phase 3, le trai­te­ment (la « ma­ni­pu­la­tion ») de son agent, avec ren­contres clan­des­tines à l’étran­ger et liasses de billets.

Avec l’un de ces jour­na­listes, qui, par ha­sard, pou­vait four­nir des in­for­ma­tions in­times sur un proche col­la­bo­ra­teur de Fran­çois Hollande, l’ap­proche est al­lée jus­qu’à la phase 2. Mais, quand le re­por­ter a com­pris qu’il al­lait de­ve­nir un agent russe sti­pen­dié, ac­ti­vi­té pas­sible de plu­sieurs an­nées de pri­son, il s’est ren­du à Le­val­loisPer­ret, au siège de la DCRI (Di­rec­tion cen­trale du Ren­sei­gne­ment in­té­rieur fran­çais, re­bap­ti­sée DGSI, Di­rec­tion gé­né­rale de la Sé­cu­ri­té in­té­rieure, en mai der­nier). Là, il a tout confes­sé à l’équipe du H4 (nom de code du ser­vice char­gé de la Rus­sie), qui sa­vait dé­jà l’es­sen­tiel. Le pré­ten­du « at­ta­ché de l’air ad­joint » a été convo­qué par le contre-es­pion­nage. « On­luia­dit­qu’on avait re­pé­ré son ma­nège et on lui a de­man­dé d’ar­rê­ter », ra­conte une source fiable. Après plu­sieurs mises en garde, le co­lo­nel Iliou­chine a, il y a quelques mois, pris ses cliques et ses claques, di­rec­tion Mos­cou. Où il a été pro­mu gé­né­ral.

L’his­toire du jeune co­lo­nel – ra­con­tée ici pour la pre­mière fois– n’est que la pointe de l’ice­berg : la vaste of­fen­sive des es­pions russes en Eu­rope, et sin­gu­liè­re­ment en France. « De­puis quelques an­nées, et sur­tout de­puis le re­tour de Pou­tine auK­rem­lin, ils sont de­plus en­plus­nom­breuxe­ta­gres­sifs »,

as­sure un haut res­pon­sable. « Ils sont deux fois plus ac­tifs que pen­dant la guerre froide », af­firme un autre. Tous les in­té­resse : les ca­chot­te­ries du per­son­nel po­li­tique, les in­ten­tions de la France à l’Otan, à l’ONU et dans l’Union eu­ro­péenne, les secrets com­mer­ciaux d’Are­va ou les prouesses tech­no­lo­giques de Thales… La crise ukrai­nienne les conduit à être plus zé­lés en­core. Con­sé­quence : « De­puis le dé­but de l’an­née, nous sommes en vi­gi­lan­ce­maxi­mum », confie un of­fi­ciel qui pré­cise que les équipes du ser­vice H4 de la DGSI ont été ren­for­cées ces der­nières se­maines. Elles étaient no­toi­re­ment en sous-ef­fec­tif : moins

de trente col­la­bo­ra­teurs ( « se­cré­taires

com­prises » ) contre plus de qua­tre­vingts au mo­ment de la chute du mur de Ber­lin.

Pa­ra­noïa de nos­tal­giques de la guerre froide ? A l’évi­dence, non. A Mos­cou, un im­por­tant dé­pu­té, an­cien du KGB, jus­ti­fie au « Nouvel Ob­ser­va­teur » les craintes du contrees­pion­nage fran­çais : « En pé­riode de

ten­sion­com­meau­jourd’hui, un­ren­sei­gne­ment peut don­ner un avan­tage ma­jeur à l’un des camps. C’est pour cet­te­rai­son­que­lesOc­ci­den­taux­tentent d’in­fil­trer le cercle in­time de Pou­tine. Et c’est pour­quoi nos ser­vices se dé­mènent chez vous et­mul­ti­plient les ten­ta­tives de re­cru­te­ment : ils ont be­soin de nou­velles sour­cesd’in­for­ma­tion. »

A Pa­ris, toutes les cibles po­ten­tielles ont été aler­tées, à com­men­cer par les

di­plo­mates. « L’an der­nier, la DCRI a ex­pli­qué­de­fa­çon­so­len­nel­leauxa­gents sen­sibles duQuai-d’Or­say qu’il y avait des me­naces en cours ve­nant des ser­vices russes, ra­conte un haut re­spon

sable. Elle leur a rap­pe­lé les bons ré­flexe­sen­casd’ap­proche, de­sau­to­ma­tismes que l’on avait aban­don­nés de­puis­la­dis­pa­ra­tion­del’en­ne­mi­so­vié­tique. » Par exemple: « Si­vou­sê­te­sin­vi­tés à dé­jeu­ner par quel­qu’un de l’am­bas­sade de Rus­sie, rap­por­tez les ques­tions po­sées et ne pre­nez pas d’autres ren­dez-vous sans en ré­fé­rer à votre hié­rar­chie. » C’est pour avoir en­freint ces règles de base que, ré­cem­ment, un co­lo­nel a été dé­mis de ses fonc­tions au­près du re­pré­sen­tant fran­çais à l’Otan.

“Sources in­cons­cientes”

Cer­taines per­son­na­li­tés du monde po­li­tique aus­si ont été rap­pe­lées à l’ordre. « De­puis­deuxou­troi­sans, plu­sieurs­par­le­men­tai­re­son­té­téap­pro­chés par des of­fi­ciers de ren­sei­gne­ment russes », dit un autre of­fi­ciel. A l’As­sem­blée et au Sé­nat, et par­ti­cu­liè­re­ment dans les com­mis­sions de la Dé­fense et des Af­faires étran­gères, les es­pions du Krem­lin re­cherchent d’abord des « sources in­cons­cientes », qui parlent trop. Vla­di­mir F. était à Pa­ris l’un des spé­cia­listes de ce « ren­sei­gne­ment doux ». Il se pré­sen­tait comme at­ta­ché de presse. Il était en réa­li­té un jeune of­fi­cier de la branche « ren­sei­gne­ment po­li­tique » du SVR (l’équi­valent de la DGSE). Il a été contraint, lui aus­si, de re­tour­ner pré­ci­pi­tam­ment à Mos­cou… Ce ra­pa­trie­ment s’est fait en toute dis­cré­tion, alors qu’à peu près au même mo­ment l’un de ses ho­mo­logues à Londres, Mi­khaïl Re­pin, a été ex­pul­sé sous le feu des mé­dias.

Par­mi les dé­pu­tés et sé­na­teurs, les hommes du SVR tentent de re­cru­ter non seule­ment des in­for­ma­teurs mais aus­si de vé­ri­tables agents d’in­fluence. Et ils y par­viennent. « Cer­tains parle-

L’am­bas­sade de Rus­sie, bou­le­vard Lannes à Pa­ris

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