Co­lum McCann : « Je suis de­ve­nu écri­vain en pé­da­lant »

Il a été chau eur de taxi, guide de ran­don­née, jour­na­liste à 12 ans. Le plus cé­lèbre écri­vain ir­lan­dais pu­blie un livre col­lec­tif pour in­ci­ter les jeunes à écrire. En­tre­tien

L'Obs - - Sommaire - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR DIDIER JA­COB

Il a été chauf­feur de taxi, guide de ran­don­née, jour­na­liste à 12 ans. Le plus cé­lèbre écri­vain ir­lan­dais pu­blie un livre col­lec­tif pour in­ci­ter les jeunes à écrire. En­tre­tien

Etre un homme, par Co­lum McCann, tra­duit de l’an­glais par Ber­nard Co­hen et Mo­na de Pra­con­tal, Bel­fond, 356 p., 21 eu­ros.

De son père, an­cien gar­dien de but dans une mo­deste équipe an­glaise, l’au­teur de « Tran­sat­lan­tic » a sans doute ap­pris à an­ti­ci­per les frappes. A l’étroit en Ir­lande où on at­tend au tour­nant les en­fants du pays, Co­lum McCann s’est exi­lé à New York où il a de­man­dé à ses col­lègues les plus re­nom­més (Mi­chael Cun­nin­gham, Kha­led Hos­sei­ni, Sal­man Ru­sh­die, Jo­seph O’Con­nor, Ed­na O’Brien, Ian McE­wan...) de s’in­ter­ro­ger avec lui sur la ma­nière dont les écri­vains pou­vaient ai­der les jeunes en dif­fi­cul­té, et sur­tout les in­ci­ter à écrire. De ce think tank pres­ti­gieux est né un su­perbe re­cueil de textes à 75 voix, qui prône l’échange, le dia­logue et le par­tage. Titre du livre : « Etre un homme ». Jus­te­ment, comment Co­lum McCann en est-il de­ve­nu un ?

Le Nou­vel Ob­ser­va­teur Vous pu­bliez un livre col­lec­tif pour in­ci­ter les jeunes à écrire. Qu’est-ce qui vous a pous­sé à le faire ?

Co­lum McCann J’aime écrire. Ce que j’aime, avec l’écri­ture, c’est qu’elle ré­serve tou­jours des sur­prises. Un écri­vain, c’est un char­pen­tier qui part dans la fo­rêt pour tron­çon­ner des arbres. Que va-t-il en sor­tir ? Il ne le sait pas lui-même. Peut-être une chaise, peut-être une mai­son. Peut-être rien de tout ça. Et la chaise se­ra peut-être jo­lie, peut-être ban­cale et hor­rible.

Vous êtes né en Ir­lande en pleine guerre ci­vile. Comment avez-vous vé­cu cette pé­riode ?

Je suis né à Du­blin, mais ma mère est née dans une ferme du com­té ca­tho­lique de Der­ry, au nord de l’Ir­lande. Il n’y avait pas de tra­vail, elle en est donc par­tie. Pen­dant toute mon ado­les­cence, elle m’a em­me­né là-bas en bus, pour pas­ser quelques se­maines à la ferme. J’étais très heu­reux. Beau­coup plus que dans les fau­bourgs de Du­blin où j’ha­bi­tais. Je me le­vais le ma­tin, je fon­çais

de­hors et on ne me re­voyait pas jus­qu’au soir. Mes cou­sins, qui vi­vaient là-bas, voyaient les sol­dats bri­tan­niques tous les jours. La pré­sence co­lo­niale, im­pé­ria­liste, était très pe­sante. Moi, je n’ar­ri­vais pas à com­prendre pour­quoi les gens en tuaient d’autres en fai­sant ex­plo­ser des su­per­mar­chés. Mais tous les jeunes qui ont gran­di avec moi à Du­blin s’en fou­taient pas mal.

Votre père était jour­na­liste? Oui, il s’est ins­tal­lé à Londres à 16 ans pour jouer dans une équipe de foot – il était gar­dien. Mais il n’était pas as­sez bon. Il est de­ve­nu jour­na­liste spor­tif, et il est re­ve­nu vivre en Ir­lande avant ma nais­sance. Mon grand-père l’avait aban­don­né quand il était jeune. Une fois, pour que je connaisse mon grand-père, il m’a em­me­né le voir à Londres. C’était un Ir­lan­dais ty­pique, il avait des che­vaux, il chan­tait des chan­sons. Il était char­mant. En tout cas, mes pa­rents ont eu cinq en­fants, trois qui vivent en­core à Du­blin, deux qui sont ins­tal­lés aux Etats-Unis. Une vraie famille ir­lan­daise! J’ai eu une en­fance très heu­reuse. Je conti­nue d’al­ler en Ir­lande deux ou trois fois par an. Je ne me consi­dère pas comme un exi­lé, je crois plu­tôt que, si je vis ailleurs, c’est pour me don­ner les moyens de mieux com­prendre d’où je viens. Vous con­nais­sez la confi­dence de Joyce ? « J’ai vé­cu si long­temps loin de l’Ir­lande que j’en­tends la voix de mon pays­dans toutes les cho­ses­quim’en­tourent. »

Qu’est-ce que vous aimez le plus en Ir­lande? Et que dé­tes­tez-vous ?

J’aime les pay­sages, j’aime l’his­toire et les his­toires, j’aime l’en­vie de ra­con­ter. Je n’aime pas l’étroi­tesse d’es­prit et la bi­go­te­rie. Je n’aime pas les ra­gots et les gens qui les col­portent. J’aime l’ano­ny­mat, et je crois même que c’est la rai­son es­sen­tielle pour la­quelle je suis de­ve­nu écri­vain. Ecrire, c’est ça : vivre dans un ano­ny­mat créa­tif.

Où ai­me­riez-vous vous ins­tal­ler quand vous se­rez à la re­traite?

Je ne sais pas. J’ai­me­rais voya­ger. Par­tir de New York en bus...

Vous n’êtes pas un vrai Ir­lan­dais ! Tous les Ir­lan­dais re­tournent dans leur pays pour mou­rir. Ils achètent un pe­tit cot­tage à la cam­pagne...

Mais tout le monde se drogue là-bas ! Ils se tapent des­sus à lon­gueur d’an­née. L’Ir­lande n’est pas un pa­ra­dis. J’ai­me­rais pou­voir dire que, oui, j’achè­te­rai une petite mai­son de pê­cheur dans les

îles d’Aran, et que, tous les soirs, j’irai sur la plage regarder le so­leil se cou­cher. Mais ça n’a plus de sens tout ça. Les gens ont ten­dance à se croire plus simples qu’ils ne le sont. On n’est pas d’un seul en­droit sur terre. Seuls les jour­na­listes, les écri­vains, et les ar­tistes en gé­né­ral peuvent mettre en évi­dence notre com­plexi­té, et mon­trer qu’elle est même plus com­plexe en­core. Les hommes po­li­tiques et les mé­dias re­fusent glo­ba­le­ment la com­plexi­té. Il nous faut ap­prendre à ne pas faire confiance à la té­lé et aux grands moyens de com­mu­ni­ca­tion, qui pré­tendent sans re­lâche dé­te­nir la vé­ri­té, en met­tant en scène des faits dont ils se croient les dé­po­si­taires ex­clu­sifs.

Vous avez été in­fluen­cé par Be­ckett ou Joyce, les grands écri­vains ir­lan­dais ?

Joyce, je n’ai com­men­cé à le lire qu’à 25 ans. Quant à Be­ckett, je l’ai connu in­di­rec­te­ment, car ma grand-mère fai­sait le mé­nage chez lui... Mon père était ré­dac­teur en chef d’un grand jour­nal ir­lan­dais, beau­coup d’écri­vains lui en­voyaient des textes. Sea­mus Hea­ney a été im­por­tant pour moi. Mais le choc est ve­nu, à 15 ou 16 ans, quand j’ai lu Brau­ti­gan, Fer­lin­ghet­ti et les écri­vains de cette gé­né­ra­tion. J’ai eu en­vie d’être jour­na­liste à 17 ans, mais je ré­di­geais dé­jà de­puis l’âge de 12 ans. J’al­lais voir des matchs de foot avec des équipes lo­cales, j’écri­vais trois pa­ra­graphes et j’es­sayais de les faire pu­blier. A 17 ans, c’est de­ve­nu plus sé­rieux. A 21 ans, je suis par­ti vivre aux Etats-Unis et j’ai dé­ci­dé d’aban­don­ner le jour­na­lisme pour me consa­crer à la fic­tion. Mais ça a été un échec cui­sant. Je n’avais rien à ra­con­ter !

Pour­tant vous aviez votre en­fance, celle de vos pa­rents...

Les gens croient tou­jours qu’on de­vrait écrire sur ce qu’on connaît. Alors que c’est tout le contraire! On de­vrait écrire sur ce que l’on veut dé­cou­vrir. C’est tel­le­ment en­nuyeux d’écrire sur soi. J’adore faire des re­cherches, me do­cu­men­ter. Ecrire un ro­man, c’est en­core, pour moi, du jour­na­lisme. Pour mon der­nier ro­man, « Tran­sat­lan­tic », où je ra­conte une tra­ver­sée en avion sur un vieux cou­cou, j’ai ren­con­tré un pi­lote qui avait un vieil ap­pa­reil qu’il a bri­co­lé pour qu’il y ait une double com­mande. Il m’a lais­sé vo­ler, c’était dans le Da­ko­ta du Nord. J’ai réa­li­sé à quel point pi­lo­ter de tels en­gins était ef­frayant. J’étais lit­té­ra­le­ment mort de peur.

Vous êtes un aven­tu­rier? A ma ma­nière. A une époque, j’ha­bi­tais Bos­ton et je suis par­ti un an et de­mi avec ma bi­cy­clette. Je suis al­lé à New York à vé­lo, j’ai roulé jus­qu’au Mexique, je suis re­mon­té au Ca­na­da, tou­jours à vé­lo, et j’ai fi­ni à San Fran­cis­co. J’avais 21 ans. J’ai pé­da­lé jus­qu’à 23ans. J’ai ren­con­tré pas mal de gens gé­niaux. C’est comme ça que je suis de­ve­nu écri­vain. C’est votre con­seil aux jeunes ro­man­ciers : pre­nez un vé­lo et al­lez voir ailleurs ? Pas for­cé­ment un vé­lo, mais oui, étei­gnez votre or­di­na­teur et faites quelque chose d’ex­tra­or­di­naire dont per­sonne ne vous au­rait ima­gi­né ca­pable. Al­lez à l’ar­mée. Faites quelque chose. Ne com­men­cez pas sur une chaise en ima­gi­nant que, ça y est, vous êtes un écri­vain. Et conti­nuez, en­suite, à vivre des aven­tures ex­tra­or­di­naires en vous glis­sant dans la peau de per­son­nages in­at­ten­dus. Quand j’ai écrit « Et que le vaste monde pour­suive sa course folle », c’était for­mi­dable de vivre les mêmes ex­pé­riences qu’une pros­ti­tuée afroa­mé­ri­caine de 17ans. Ça a du­ré six mois. Ça a été une des plus grandes aven­tures de ma vie.

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